Culture

Kyle MacLachlan, les deux visages de l'Amérique

Temps de lecture : 6 min

Ne vous fiez pas à son minois de «boy next door», l'acteur incarne cette Amérique qui cherche à s'affranchir des normes.

Ses rôles dissèquent l'Amérique puritaine que le visage de l'acteur ne manque pas d'évoquer. | En interview pour GQ - Sous les traits de l'agent Cooper dans la série Twin Peaks: The Return (2017) / Captures d'écran YouTube
Ses rôles dissèquent l'Amérique puritaine que le visage de l'acteur ne manque pas d'évoquer. | En interview pour GQ - Sous les traits de l'agent Cooper dans la série Twin Peaks: The Return (2017) / Captures d'écran YouTube

Invité d'honneur du Champs-Élysées Film Festival, manifestation annuelle qui, depuis huit ans, fait la part belle au cinéma indépendant américain, l'acteur de Twin Peaks est revenu sur la place particulière qu'il occupe dans le cinéma de David Lynch et sur ses choix à contre-courant.

«La politique, je ne m'en mêle pas, d'autres le font très bien à ma place», assure-t-il quand on l'interroge sur une carrière quasi exclusivement américaine, traversée par trente ans de collaborations avec des cinéastes et scénaristes à la voix rarement fédératrice.

Des rôles qu'il a occupés en fil rouge dans l'œuvre de David Lynch à ses apparitions chez Oliver Stone et Paul Verhoeven, en passant par un incalculable nombre de programmes au retentissement considérable (Sex and the City, Desperate Housewives, How I met Your Mother, The Good Wife, Portlandia…), difficile de ne pas interpréter les choix que le comédien a effectué tout au long de sa carrière comme une volonté de contrer les attentes du public en se positionnant comme le poil à gratter dans des productions où il semble incarner le stéréotype de l'Américain blanc bien sous tous rapports.

Comme si Kyle MacLachlan entretenait un malin plaisir à détricoter le statut dont on veut l'affubler, à l'instar de «l'homme universel» que voyait en lui Luca Guadagnino (Call Me By Your Name) pour son récent court-métrage The Staggering Girl. Une image dont l'acteur s'est habilement joué, notamment au sortir de sa collaboration avec David Lynch au début des années 1990.

«Sous influence»

Élevé à Yakima, petite bourgade de l'État de Washington où il passe une enfance sans heurt, Kyle MacLachlan entretient une émotivité et une vie intérieure dont la densité va nourrir ses premiers rôles.

Est-ce cette sensibilité sur le fil que David Lynch perçoit, en 1984, chez ce jeune diplômé en arts de la scène? Installé en héros salvateur dans Dune, sa toute première apparition à l'écran, MacLachlan se plonge dans le rôle fort d'une connaissance minutieuse de ce monument de la science-fiction signé Franck Herbert.

Le film a beau être un échec retentissant, l'acteur débutant refuse d'enchaîner avec le rôle principal dans Platoon d'Oliver Stone, conseillé par «des proches, des membres de [sa] famille, qui ne voulaient pas [qu'il] rate le coche pour [son] deuxième projet. Le scénario [lui] avait beaucoup plu, [il avait] rencontré Oliver Stone qui voulait vraiment [qu'il] joue le rôle mais [il était] sous influence».

Dans «Blue Velvet», Kyle MacLachlan incarne une figure naïve qui bascule vers un univers de transgression.

Sous influence, il le demeure chez David Lynch qui va employer son apparente innocence en bien des endroits afin de déconstruire l'image proprette des États-Unis. «David a toujours été convaincu qu'il pouvait m'emmener là où il le souhaitait, pour le bien de ses films.»

Dans Blue Velvet, où Lynch nous fait regarder l'Amérique par le petit bout de la lorgnette, MacLachlan campe Franck Beaumont, jeune homme blanc de bonne famille qui va bientôt révéler un attrait particulier pour le mystère et la perversion. La petite ville sans histoires où se déroule l'action permet, elle, d'installer un faux climat de confiance, une surface que va bientôt pourfendre l'horreur.

«David a toujours été convaincu qu'il pouvait m'emmener là où il le souhaitait, pour le bien de ses films.»

Kyle MacLachlan, acteur

D'entrée de jeu, Kyle MacLachlan incarne une figure naïve qui explore les confins du monde visible et bascule vers un univers de transgression. Il devient vite une sorte de «passeur», un médium via lequel faire transiter le questionnement et le doute du spectateur. Le plan où, caché derrière les panneaux obliques d'une penderie, il observe une scène de violence sexuelle, dit à lui seul la crasse sous le tapis, le mal qui ronge l'Amérique puritaine.

«Tu aimes les mystères à ce point-là?», demande Sandy Williams (Laura Dern) à Jeffrey Beaumont dans le film. Ce dernier acquiesce avec appétit. «Les films sont pareils à de grands puzzles et j'adore ça. Je veux tout découvrir, ne jamais arrêter de me questionner», confie MacLachlan, comme en écho à l'un des personnages fondateurs de sa carrière. «Avec Lynch, j'ai clairement pris part à la contre-culture. Par la suite, il y a souvent eu chez mes personnages ce courant sous-jacent, l'idée que ce que l'on ne voit pas nécessairement de prime abord va finir par émerger.»

«Je fuis l'unidimensionnel»

C'est pendant ces années Lynch que l'acteur donne à ses personnages –notamment à Dale Cooper dans Twin Peaks–, par mimétisme, cette drôle de gaucherie qui le caractérise mais aussi l'amour qu'il entretient pour les détails parfois triviaux du quotidien.

Kyle MacLachlan contourne le cliché pour s'installer dans les interstices. «C'est la valeur du projet que l'on me propose qui m'intéresse. L'histoire, la personne derrière la caméra, le personnage… Je fuis l'unidimensionnel», amorce l'acteur pour commenter sa présence sur le petit écran, sans taire les périodes de vaches maigres qui lui ont fait accepter des rôles moins intéressants.

Les années 1990 sont en effet tortueuses, malgré le succès fracassant de La famille Pierrafeu (produit, entre autres, par Steven Spielberg) et le mal aimé Showgirls de Paul Verhoeven –devenu culte depuis– où il se fait tour à tour jeune chien fou et abominable prédateur.

Au tournant du XXIe siècle, il rejoint notamment la distribution des séries Sex and the City (il y incarne Trey MacDougal, éminent cardiologue, époux idéal sur le papier qui se révèle impuissant et couvé par sa mère) et Desperate Housewives (où il campe le dentiste Orson Hodge, modèle de droiture déviante).

Chacun de ces rôles lui font emprunter des chemins divergents où les faux-semblants sont légion. «Marc Cherry, le créateur de Desperate Housewives, est un grand admirateur de Lynch. Quant à Jenny Bicks et Michael Patrick King, deux des scénaristes de Sex and the City, ils ont été fortement marqués par Blue Velvet.» Un héritage qui le poursuit et continue d'influencer ses choix.

Le côté sombre de l'Amérique

En 2017, Kyle MacLachlan reprend l'imper de l'agent Cooper pour une saison supplémentaire de Twin Peaks. La deuxième, longtemps considérée comme l'ultime de la série, nous laissait en présence d'une version maléfique du personnage.

Lors de la masterclass consacrée à son travail par le Champs-Élysées Film Festival, l'acteur confesse: «Cela faisait longtemps que j'espérais le retour de Mr C., mais je me suis vraiment demandé comment j'allais pouvoir assurer le rôle. Où trouver la noirceur en moi? Je savais que le regard de David Lynch sur la création de cette figure du mal promettait d'être fascinante. Il saurait où m'emmener car il me ferait confiance pour dénicher ma part d'ombre –je n'avais jamais joué de méchant à cette époque-là.» Au cours de cette dernière saison, son visage se démultiplie, incarnant des figures tantôt terrifiantes, tantôt cocasses.

L'Amérique aussi attendait le retour de cet agent qui l'avait si bien guidée dans les abysses. Comme un shot nécessaire pour reconsidérer les forces en présence aux États-Unis, une alternative pour questionner le mal en suivant le personnage explorer son infinie part d'ombre.

Jusqu'au seizième épisode, la série place le public en position d'attente, en l'endormant presque par le roulis de l'habitude et en l'assommant par une réalité sur laquelle il n'a pas de prise. Le «vrai» Cooper va-t-il revenir et retrouver le goût des choses simples, de la tarte à la cerise et du café? L'angoisse est tellement palpable qu'elle en devient l'enjeu même de la série, à en oublier le mystère Laura Palmer. Quand enfin il réapparaît, l'innocence s'est évanouie mais ni la quête de vérité, ni celle du plaisir ne semblent avoir quitté Mr C.

Lors de son escale parisienne, Kyle MacLachlan a montré une attention fascinante aux détails, retenant horaires et noms à la perfection, s'arrêtant longuement sur ma prononciation de «mémos vocaux» (référence peut-être inconsciente à Twin Peaks et aux mémos laissés à Diane), s'inquiétant du meilleur endroit où trouver des donuts en ville, s'émerveillant (à raison) des qualités d'interprétariat mais aussi des chaussures de la journaliste Charlotte Blum lors de la masterclass organisée en son honneur.

S'agite en lui quelqu'un de terriblement présent au monde, curieux de l'altérité, comme porté par ce qui est peut-être la façon la plus efficace de renouer avec l'Amérique: en s'interdisant de lui faire arborer un seul et même visage.

Newsletters

Netflix, Disney+... le renouveau du soft power américain?

Netflix, Disney+... le renouveau du soft power américain?

Après Netflix, Hulu et Amazon Prime Video... Ce 12 novembre, aux États-Unis, Disney a lancé Disney+, sa nouvelle plateforme de vidéo à la demande –composée des classiques de Disney, de séries TV mais aussi des franchises...

«À la croisée des mondes» saison 1, épisode 2: «Images du Nord», récap et analyse

«À la croisée des mondes» saison 1, épisode 2: «Images du Nord», récap et analyse

[ATTENTION SPOILERS] Toutes les questions que l'on se pose après le deuxième épisode d'«À la croisée des mondes» (et toutes nos réponses).

«Le Bel été» ou l’amour au temps de la peste démagogue

«Le Bel été» ou l’amour au temps de la peste démagogue

Fidèle à son travail de paysan normand artiste de cinéma, Pierre Creton compose un chant aux voix multiples autour de l'accueil des migrants, des affects et de la générosité qu'il mobilise.

Newsletters