Égalités / Société

Pourquoi les places assises prioritaires dans les transports font se sentir secondaire

Temps de lecture : 8 min

Céder sa place assise dans le métro ou le bus à un individu plus âgé est une marque de politesse qui peut ne pas être bien reçue. En cause: les représentations de la vieillesse.

Quand vous leur proposez votre place, vous les traitez un peu de vieil acariâtre. | Darren Chan via Unsplash
Quand vous leur proposez votre place, vous les traitez un peu de vieil acariâtre. | Darren Chan via Unsplash

La première fois qu'Hervé, 62 ans, enseignant en lettres à l'université, s'est vu proposer une place assise dans le tram dijonnais, il a d'emblée rétorqué: «Mais enfin, je ne suis pas vieux!»

Qu'un jeune d'une vingtaine d'années se soit levé en le voyant rentrer dans la rame et lui ait demandé «Monsieur, vous voulez vous asseoir?» lui avait fait «un choc»: «C'est sorti malgré moi. J'étais embêté parce que ce jeune homme était sympa et je lui avais fait comprendre qu'il avait commis un impair.»

On pourrait s'étonner qu'un acte de politesse aussi basique, céder sa place à une personne qui semble en avoir davantage besoin en raison de son âge, ne puisse être spontanément apprécié à sa juste valeur. Pourtant, cette réaction est commune.

Bernard Pivot, au chapitre «Vieillir» de son ouvrage Les mots de ma vie (éd. Albin-Michel, 2011), relatait une expérience similaire: «Un jour, dans le métro, c'était la première fois, une jeune fille s'est levée pour me donner sa place. J'ai failli la gifler.»

Et si les seniors peuvent avoir du mal à être prioritaires dans cette guerre commune à la place assise dans les transports, c'est justement parce que cette marque de civilité les remet symboliquement à leur place.

«Cela peut renvoyer de nous-mêmes une image que l'on n'a pas voulu regarder et avec laquelle on est plus ou moins à l'aise.»

Michel Billé, sociologue

Cette démarche qui se veut serviable a un effet miroir, fait remarquer le sociologue Michel Billé, spécialiste de la vieillesse, qui en profite pour citer Jacques Prévert: «C'est dans le miroir des autres que parfois on se reconnaît.» C'est bien ce qu'avait analysé Hervé: «On n'admet pas de vieillir; forcément, ce sont les autres qui nous l'apprennent. Je ne suis pas idiot, j'ai compris que je n'avais pas tout à fait la même forme physique, mais ce n'est pas une bonne nouvelle quand on apprend par d'autres qu'on est en situation vulnérable alors qu'on se sent très fort et qu'on a fait cours toute la journée.»

Se voir offrir une place assise, c'est en effet être identifié·e comme faisant partie des personnes prioritaires parce que perçues, souvent à raison, comme plus fragiles ou du moins peinant davantage à rester debout: les mutilés de guerre, aveugles civils, invalides du travail et infirmes civils, femmes enceintes et personnes accompagnées d'enfants de moins de 4 ans, personnes âgées de 75 ans et plus.

Dans les esprits, le seuil de 75 ans n'est pas retenu. La place assise, on estime en gros que c'est pour les personnes handicapées, âgées ou les femmes enceintes. Or, si l'on met de côté la question des handicaps invisibles ou le fait de croire qu'une femme attend un enfant alors qu'elle a juste un petit bidon et une ceinture abdominale relâchée, parfois juste parce qu'elle a bien déjeuné, ces catégories ne sont pas tout à fait à égalité. «Quand je suis aveugle ou en fauteuil roulant, je sais que je le suis et je sais que les autres le savent», pointe le sociologue Serge Guérin, qui travaille sur les questions liées aux seniors.

L'âge, c'est un peu différent. Il y a celui que l'on a, concrètement, qui dépend de notre année de naissance, celui que l'on ressent intérieurement et celui que l'on «fait» ou plutôt paraît.

Reflet mortel

«Cela peut renvoyer de nous-mêmes une image que l'on n'a pas voulu regarder et avec laquelle on est plus ou moins à l'aise», abonde son confrère Michel Billé. Le malaise produit par ce décalage entre l'âge que le regard des autres reflète provient aussi de l'image communément partagée du vieillissement. «Nous sommes prisonniers de représentations terriblement négatives de la vieillesse.»

En atteste l'expression «vieux truc» pour dire que c'est nul, inutile, inefficace, dépassé et autres synonymes péjoratifs désenchantés. «Si ce n'est pas une déconsidération de l'âge, je ne sais pas ce que c'est!», s'exclame le sociologue. En témoigne aussi la profusion de produits non pas «de beauté» mais –la terminologie est importante«anti-rides» et même «anti-âge». «J'attends encore qu'une marque dise “mettez vos rides en valeur”», déplore le spécialiste.

Hervé se rappelle, quand il avait une dizaine d'années et vivait alors à Marseille, s'être fait enguirlander par des personnes âgées dans le bus: «Il y avait forcément des vieux pour nous emmerder parce qu'ils ne nous jugeaient pas assez polis. Je me souviens d'un type qui m'a engueulé parce que je ne m'étais pas levé pour une vieille dame, que je n'avais pas vue. “Si j'étais ton père, je te mettrais une calotte!” Et je n'ai pas envie d'être un vieux comme ça.»

«Le fait qu'on nous propose une place, c'est comme si, dans toute la rame, quelqu'un était venu vers nous avec une convention obsèques.»

Serge Guérin, sociologue

Lui proposer de s'asseoir et l'identifier comme senior, ce serait donc un peu le traiter de vieil acariâtre (ou de vieux con) et en quelque sorte l'insulter, interprète-t-il –du moins est-ce comme ça qu'il l'a ressenti la première fois.

D'ailleurs, le fait que le jeune homme qui s'était levé naturellement ait une belle prestance et semble sympathique –il riait avec ses copains– n'a fait qu'accentuer le ressentiment d'Hervé: «Il était beau gosse en plus et ça a compté, ça m'a encore plus énervé.» Comme si la vue de sa jeunesse éclatante et souriante venait d'autant plus reléguer Hervé dans le camp des décatis et, donc, des perdants.

Si les vieux et vieilles sont ainsi déconsidérées, c'est parce que «la vieillesse est la période de la vie qui rapproche de la mort, c'est indéniable, et à cause de ça elle peut faire peur», poursuit Michel Billé.

Un sentiment qu'Hervé avait identifié: «On a l'impression d'être passé dans la génération de ceux qui vont mourir, ça fait un drôle d'effet.» Pour résumer, «le fait qu'on nous propose une place, c'est comme si, dans toute la rame, quelqu'un était venu vers nous avec une convention obsèques», formule Serge Guérin, également co-auteur avec Pierre-Henri Tavoillot de l'ouvrage La Guerre des générations aura-t-elle lieu ? (éd. Calmann-Lévy, 2017).

Au milieu de tous ces gens, on est identifié·e comme le·a prochain·e à pouvoir passer l'arme à gauche. C'est donc repérable. Alors que nous vivons dans une société où les seniors sont «la cible d'une injonction paradoxale: vous avec le droit de vieillir à condition de rester jeunes; il ne faut pas que ça se voie, que ça se sache, que ça coûte», détaille son confrère, qui a développé ces idées dans l'ouvrage co-écrit avec Didier Martz La tyrannie du «bienvieillir». Vieillir et rester jeune (éd. Érès, 2018).

Vieux repéré!

C'est bien le caractère public de cette démarche qui dérange. Hervé avait déjà entendu dire une de ses filles lui affirmer «Papa, tu es vieux» alors qu'elle avait une dizaine d'années et lui la quarantaine. Plus récemment, il est allé chercher sa cadette à la gare, avait pris sa valise spontanément et elle lui avait objecté: «Non, papa, c'est lourd.»

Mais c'est une chose de s'entendre dire que l'on prend de l'âge dans la bouche de ses enfants ou de ses petits-enfants et c'en est une autre que d'être identifié dans un groupe comme le vieux ou la vieille qui a besoin de s'asseoir. «Il y a quelqu'un qui se lève et qui choisit son vieux, plutôt la dame que le monsieur, plutôt celui qui a 75 ans que celui qui paraît à peine 60. On ne propose pas sa place à tous les vieux de la rame pour qu'ils se la distribuent entre eux», observe Hervé.

Cette fois, le vieux, ce n'est plus l'autre, c'est bien soi. Plus possible de tricher. «Tout le monde peut ainsi accéder à cette image de “moi vieux”, on ne peut pas y échapper», ponctue Michel Billé.

«La vieillesse est aussi la période qui nous sépare de la mort et c'est en ça qu'elle peut faire envie.»

Michel Billé, sociologue

C'est d'autant plus difficile que l'on sort alors de l'anonymat (protecteur) de la ville, indique Serge Guérin. «La foule permet de vivre tranquillement, offre le confort de passer inaperçu.» Qui plus est parce que tout le monde a le nez fourré sur son portable et que l'on a ainsi tendance à être invisibles les uns pour les autres. Et là, d'un coup, on est repéré, reconnu… négativement, puisque c'est l'âge qui nous fait sortir du lot. Comme si c'était juste notre année de naissance qui nous caractérisait.

«Quand une personne relève la tête et m'envisage et à ce moment-là m'envoie de moi l'image de quelqu'un de vieux, ça peut être choquant», signale Michel Billé. C'est pour cela qu'Hervé, qui sortait de la fac après avoir donné une journée de cours, s'est senti catalogué par la civile attention du jeune homme. «On est reconnu par rapport à son âge et non plus sa fonction», glisse son confrère, qui mène des recherches sur la question des aidants. Ce qui «va à l'encontre de ce à quoi on a été éduqué depuis qu'on est né, à savoir d'être autonome».

Proposer sa place à quelqu'un de plus âgé que soi, c'est indirectement lui signifier qu'il ou elle a besoin d'aide et d'assistance (celle d'un siège mais aussi celle d'autrui pour le ou la remettre à sa place… assise). Comme si cette personne n'était plus en capacité non seulement de rester debout mais également de le savoir. Pas étonnant que cela engendre «une blessure narcissique» de se sentir ainsi à la merci d'autrui et de sa pitié.

Heureusement, malgré la vision sociétale très négative de la vieillesse, cette perception évolue dans le temps, parce que l'on finit par se «réconcilier avec cette image de soi» et reconnaître sans se vexer que l'on est plus âgé·e, souligne Michel Billé. Résultat: le geste de pitié se perçoit autrement et devient solidaire, convivial et complice.

Hervé, deux ans après sa première fois, admet avoir «compris que ça arrivait» et, lorsqu'il ne ressent pas le besoin de s'asseoir, va répondre de façon polie «non, non, ça va, merci». Il est aussi possible de profiter du moment, en s'asseyant ou dialoguant car «ce n'est pas parce que l'on va mourir qu'il faut s'arrêter de vivre, insiste le sociologue, qui a aussi co-écrit l'ouvrage Manifeste pour l'âge et la vie. Réenchanter la vieillesse (éd. Érès, 2017). La vieillesse est aussi la période qui nous sépare de la mort et c'est en ça qu'elle peut faire envie.»

Et de citer Ronsard… jusqu'au bout: «Le temps s'en va, le temps s'en va ma Dame, / Las! le temps non, mais nous nous en allons, / Et tôt serons étendus sous la lame, / Et des amours, desquelles nous parlons / Quand serons morts, n'en sera plus nouvelle: / Donc, aimez-moi, cependant qu'êtes belle.»

Explication de texte du sociologue à la manière de Jean Rochefort en «boloss des belles lettres»: «Le père Ronsard prend conscience de sa mort prochaine et du coup il en profite pour draguer et pécho

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