Égalités / Parents & enfants

Face à l'arrêt d'une grossesse, les hommes ont du mal à exprimer leur tristesse

Temps de lecture : 12 min

Pas facile pour ceux qui s'apprêtaient à devenir pères de voir ce projet s'interrompre. Surtout que les stéréotypes de genre peuvent amplifier l'affliction, voire les frictions conjugales.

Le rôle du conjoint est perçu comme étant celui de soutien. | Kylli Kittus via Unsplash
Le rôle du conjoint est perçu comme étant celui de soutien. | Kylli Kittus via Unsplash

«C'était beaucoup plus marqué chez elle», «elle a réagi de manière plus intense», «elle était très triste, bien plus que moi»… Ces phrases, ce sont des hommes qui les ont prononcées après la fausse couche de leur conjointe.

Si le vécu d'une interruption médicale de grossesse (IMG) est différent (elle fait suite à un choix et acquiert ainsi, même si c'est dans un cadre contraint, une dimension volontaire), on retrouve là aussi cette appréhension d'une hiérarchisation des souffrances. «Je pense qu'elle, elle est plus en mal-être que moi», confiait ainsi un homme six semaines après une IMG. L'idée que, dans un couple hétérosexuel, l'épreuve est plus vive pour la femme que pour son partenaire lorsqu'une grossesse souhaitée s'arrête est répandue.

De manière stéréotypée, «les gens vont concentrer leur attention sur la femme et ce qu'elle a vécu», signale dans le podcast L'écho des gynécos la chercheuse en psychopathologie Stacey Callahan. Les hommes vont être mis de côté, comme s'ils n'étaient que des acteurs secondaires de ce drame familial. Or, leur chagrin, lorsqu'ils sont confrontés à de tels événements, n'est pas négligeable. «C'est difficile à vivre pour tout le monde, énonce Christophe, 31 ans, qui travaille dans un syndic de copropriété et dont la femme a fait une fausse couche. Quoi qu'il arrive, chacun a sa douleur.»

Non seulement ces pères interrompus peuvent ressentir une tristesse tout à fait comparable en intensité à celle de leur conjointe mais les clichés de genre, qui font de la femme la seule concernée par la grossesse et affectée par son arrêt, peuvent amplifier cette détresse.

La prise de distance avec l'événement se retrouve pourtant dans les termes employés. Par exemple, notait la psychiatre Kahina Aliouat-Kecir dans sa thèse, «les pères utilisaient beaucoup le pronom “on” à la place du “je” […], notamment quand ils faisaient référence à la décision et à leurs émotions». Comme un détachement terminologique.

Jonathan*, 31 ans, travaille dans le secteur médical. Ce père de deux enfants, qui a fait face à une fausse couche de sa femme entre les grossesses menées à terme, s'amuse à formuler avec autodérision «nous sommes enceintes» et «on a accouché». Mais il ne se serait jamais permis de dire «on a fait une fausse couche»: ça aurait été «déplacé». «Même au niveau du vocabulaire, c'est difficile de se l'approprier, c'est comme si c'était extérieur», complète Natalène Séjourné, spécialiste de psychopathologie périnatale.

Retrait physiologique

Bien sûr, il ne s'agit pas de nier la spécificité du vécu des femmes. «On a beau voir le ventre grossir et le sentir bouger, la grossesse, c'est inimaginable pour un homme», expose Christophe. Ces différences physiologiques sont d'ailleurs mises en avant pour justifier l'échelle graduée de douleur entre les deux membres du couple. «Entre le moment où on l'apprend et le curetage, se dire que tu as un petit être mort à l'intérieur, ça ne doit pas être simple», poursuit le jeune père.

«Vous ne vivez pas le même traumatisme que votre partenaire, parce que c'est elle qui portait l'enfant», explicitait à la psychiatre Kahina Aliouat-Kecir un homme au moment de l'IMG de sa conjointe. En 2018, Hadrien*, cadre de 34 ans, et sa compagne Chloé, chercheuse de 31 ans, ont dû prendre la décision d'interrompre la grossesse en raison d'anomalies conséquentes. «On n'a pas vécu ça avec la même intensité. Chloé, elle le portait aussi…», glisse-t-il, avant d'ajouter que les hormones de grossesse et leur chute ont aussi pu jouer un rôle.

Les (futurs) pères ont beau être investis dans la grossesse, l'enfant à naître reste de l'ordre de l'abstraction. «Le rôle de papa est un rôle, je pense, avec neuf mois de retard», pose Hadrien. Même sentiment du côté de Jonathan: «C'est propre à la femme du point de vue physiologique. Le bébé le devient à la naissance pour le père. Avant ça, c'est un projet pour le père, mais une expérience pour la mère.» Pour lui, c'est notamment ce qui explique le positionnement en retrait du compagnon dans l'interruption de grossesse. «Le fait de voir partir quelque chose de son corps, c'est marquant. Moi, je ne l'ai pas vu ni ressenti, c'était très abstrait.» Résultat: il a dit à sa femme Laureen que c'était à elle de choisir à qui parler de cette fausse couche; il aurait eu sinon l'impression de lui confisquer la parole: «Je n'avais pas envie de donner des détails sans son consentement. Je lui ai dit “c'est ton traumatisme principalement donc c'est à toi de le dire à qui tu veux”. C'était plus le côté intime que le côté tristesse. C'est son corps.»

«Physiquement, ils ne sont pas impactés, mais sur le plan émotionnel, c'est autre chose.»

Natalène Séjourné, spécialiste de psychopathologie périnatale

Sauf que, précise Natalène Séjourné, «quand la fausse couche a lieu en tout début de grossesse, on peut imaginer des femmes pour qui la grossesse était tout aussi irréelle que pour leur conjoint, parce qu'elles n'ont pas eu beaucoup de signes de grossesse». La vue du sang dans les toilettes peut, de la même manière, être semblable à des règles. S'il y a prise en charge médicale, que ce soit pour une fausse couche parce que la grossesse est arrêtée sans que le fœtus ait été expulsé ou que ce soit pour une IMG, ce n'est pas systématiquement douloureux.

Quoi qu'il en soit, «des femmes peuvent l'avoir mal vécu sur le plan physique mais c'est à distinguer de ce qu'il se passe sur le plan émotionnel», détaille la chercheuse. Dans le même ordre d'idées, l'abstraction physiologique n'empêche en rien l'attachement. «Je me suis senti vide», témoignait ainsi un homme cité dans l'article qu'elle a coécrit notamment avec Stacey Callahan: «La fausse couche: du côté des hommes». Pas besoin pour ressentir l'absence de cet enfant à naître d'avoir l'utérus soudainement inoccupé.

«Physiquement, ils ne sont pas impactés, mais sur le plan émotionnel, c'est autre chose», résume Natalène Séjourné, qui se souvient toutefois d'une femme qui lui avait raconté que, «lorsque sa grossesse s'était arrêtée, son conjoint avait fait un malaise». Car c'est bien le projet d'enfant commun qui s'arrête, pas juste la grossesse d'un strict point de vue physiologique. «Je n'étais pas dévasté mais j'ai eu une boule au ventre. J'étais triste, déçu. C'était plus le côté: je m'attendais à avoir bientôt un bébé mais non…», décrit Jonathan. «Tu te prépares à devenir parent: on avait par exemple acheté un petit pyjama à la sortie de la première écho», évoque Christophe. «J'étais content d'avoir un enfant. Ça ne s'est pas fait», regrette Hadrien, même s'il reste sûr d'avoir fait le bon choix en optant avec Chloé pour une IMG.

Soutien conjugal

Ces sentiments de tristesse ou de vide sont seulement pour partie liés directement à l'interruption de la grossesse. Les hommes relient souvent leur détresse à celle de leur conjointe. Jonathan était ainsi mal «de la voir triste». Dans l'article coécrit par Natalène Séjourné, les témoignages vont dans le même sens: l'un se déclare «choqué […] de la voir souffrir autant», l'autre avance avoir eu «peur pour [sa] femme», quand un troisième témoigne que «beaucoup d'émotions en même temps sont arrivées, la peur, la tristesse et le désarroi face à [sa] femme qui souffrait» ou qu'un quatrième énonce avoir eu «beaucoup de peine pour elle et [que] son angoisse [le] stressait beaucoup».

Et ce, d'autant plus que le rôle du conjoint est perçu comme étant celui de soutien. «Quand les femmes sont confrontées à une fausse couche, elles vont pleurer, manifester leur détresse. Pour les hommes, c'est très compliqué, ils ne se sentent pas autorisés à en ajouter, à embêter leur conjointe, qui en a déjà bien bavé», ponctue la spécialiste. «Je n'ai pas le droit de ne pas aller bien, je dois tenir le coup pour ma femme, si elle me voit craquer, elle, c'est fini», avait lancé auprès de la Dr Kahina Aliouat-Kecir, alors en stage d'internat à la maternité du CHRU de Nancy, un homme qui vivait avec sa conjointe la perte d'un enfant à huit mois de grossesse pour diagnostic de mucoviscidose.

«Quand on est sortis dans le couloir et qu'on s'est retrouvés en face l'un de l'autre, elle a craqué. Je l'ai réconfortée.»

Christophe

C'est ainsi que l'ont vécu tant Christophe que Jonathan ou Hadrien. «Je n'ai pas fait mon deuil plus rapidement que Chloé, souligne ce dernier. Mais j'ai dû le faire plus entre parenthèses, un peu en mode secondaire, parce qu'il fallait la soutenir, déjà qu'elle était au plus bas...» Lui a cherché du renfort ailleurs, auprès de sa famille: «J'avais besoin d'un autre soutien pour éviter de trop lui lester les épaules. C'était mon job.» Même stratégie pour Jonathan: «Je me suis dit “faut que tu sois le mec qui va la remettre dans un mood positif” et qu'il ne fallait pas que je souffre car elle avait besoin de moi pour s'appuyer, en tant que support. Elle est triste, je l'intègre et le comprends, c'est normal. Mais il faut rebondir et, si on est tous les deux tristes, on ne peut pas. Alors il faut que je sois la locomotive de ce rebondissement.»

Un fonctionnement pas forcément réfléchi et, somme toute, logique. «Si la femme est effondrée, l'homme ne va pas en rajouter; si elle est pragmatique, il va aller dans son sens, c'est quelque chose qu'on fait naturellement, on essaye de se soutenir, on ne va pas dire “c'est une catastrophe”», illustre Natalène Séjourné. «Dans un couple, on est toujours un peu la balance quand il y en a un qui ne va pas bien, et vice versa», abonde Christophe, qui n'a pas fondu en larmes à la sortie du rendez-vous confirmant la mort fœtale: «Quand on est sortis dans le couloir et qu'on s'est retrouvés en face l'un de l'autre, elle a craqué. Je l'ai réconfortée.» Un comportement qui peut aussi trouver son origine dans une répartition genrée des rôles au sein du couple. «C'est peut-être un peu macho comme vision mais un homme doit aider sa femme», énonçait ainsi un homme dans l'article «La fausse couche: du côté des hommes».

Larmes intérieures

Quand bien même il ne s'agit pas de se conformer consciemment au rôle de pilier viril du couple, les hommes vont être amenés à se montrer forts émotionnellement et ainsi taire leurs ressentis. «Les sentiments, vous les enterrez», indique un autre à la psychiatre Kahina Aliouat-Kecir. Pour soutenir leur compagne mais aussi parce qu'ils ne savent pas forcément faire autrement, les petits garçons n'ayant pas été éduqués à identifier ni à faire part de leurs émotions. Au point que certains peuvent craindre qu'il soit anormal d'être aussi touché par la cessation de cette grossesse.

Dans l'article de Natalène Séjourné, il est ainsi fait mention d'un homme qui a mené des recherches «sur des forums pour savoir si [sa] réaction était normale». Pas évident pour un homme de se montrer ni même de se trouver vulnérable. «C'est pas facile quand on est un gars, […] on doit faire bonne figure», déclare un homme dans l'article coécrit par les chercheuses en psychopathologie. Et réprimer son abattement.

«Certains se réfugiaient dans l'hyperactivité: “moi ça va, je vais au travail”, “j'arrive toujours à me faire une occupation pour oublier et… penser à autre chose”.»

Natalène Séjourné, spécialiste de psychopathologie périnatale

De la même manière que d'attendre trois mois pour annoncer une grossesse vient renforcer le tabou de la fausse couche, taire le sujet auprès de son entourage ajoute une chape de plomb supplémentaire. «Les hommes entre eux parlent beaucoup moins de grossesse et de bébé avant d'être concernés (et même encore quand ils le sont)», avertit la chercheuse. Rares sont les hommes qui, comme Jonathan, ont pu aborder la question à cœur ouvert avec un ami qui avait déjà non seulement traversé cette épreuve quelque temps auparavant, mais en avait aussi parlé librement. «C'est sûrement un sujet tabou pour les hommes, c'est délicat de parler de cela, analyse l'un d'eux dans l'article de Natalène Séjourné. Quand on le vit mal, c'est quelque chose d'intime, c'est difficile de le partager.»

Au lieu de pleurer donc, ils intériorisent. Pour donner le change, vis-à-vis de leur compagne et d'eux-mêmes, ils peuvent pratiquer l'évitement. D'après une étude de 1996, 14% des conjoints ne parlent même pas de la fausse couche: la plupart préfère détourner la conversation et trouver une distraction plutôt que d'évoquer ce qui peine. Plus généralement, ils cherchent à se changer les idées, en faisant du sport, en allant au cinéma ou boire des verres… «J'ai continué à faire comme d'habitude», pointe même un des hommes témoignant dans l'article de Natalène Séjourné. Idem après une IMG, relève la psychiatre dans sa thèse: «Certains se réfugiaient dans l'hyperactivité: “moi ça va, je vais au travail”, “j'arrive toujours à me faire une occupation pour oublier et… penser à autre chose […]”; d'autres dans la fuite: “on a réussi à se prendre des vacances”.»

Bombe émotionnelle

Cette stratégie de coping peut s'avérer efficace. «De dire “je dois être là pour ma conjointe” et nier son chagrin, mettre toutes ses émotions sous un couvercle, c'est aussi une façon de se protéger», détaille Natalène Séjourné. Mais ce n'est pas sans inconvénients. «Ça a des conséquences importantes sur le couple. Si certains hommes ne paraissent pas très touchés et se remettent vite dans la vie quotidienne et le travail, ça peut être difficile pour la conjointe», indique la chercheuse en psychopathologie, qui a constaté, au cours de ses recherches, «une incompréhension pour certaines femmes de ce qui peut être pris comme une distance qui n'avait pas lieu d'être».

Même lorsque cet évitement a pour objectif sincère de ne pas ajouter à la détresse de la femme, cela peut lui donner la fausse impression d'être seule à souffrir. Et amplifier de la sorte son chagrin. «Ma femme a du mal à le comprendre, elle pense que comme je n'en parle pas et que je ne pleure pas, je suis pas triste», signalait un homme dans l'article «La fausse couche: du côté des hommes». Alors que «ce n'est pas parce qu'on ne fond pas en larmes que l'on ne ressent pas de douleur», récapitule Natalène Séjourné.

«Ce n'est qu'une fois que la femme va mieux… On se prend un peu le boomerang.»

Un homme dont la compagne a connu une IMG

Ce manque de synchronicité et de manières de réagir à un événement douloureux peut conduire à des frictions. «Moi, dans un premier temps, j'ai tenu le choc, raconte Christophe. Ça a provoqué deux-trois tensions dans la semaine qui a suivi. Il y a toujours des attentes de comment l'autre va réagir et tu ne réagis pas en même temps, pas de la même manière, ne l'exprimes pas…» Il avoue que de s'être mis en position de réconforter sa femme a pu jouer sur sa réaction à la fausse couche «avec un peu de décalage»: «J'ai peut-être un peu repoussé l'échéance.» Finalement, quand son tour est venu, ça a quasiment soulagé sa femme: «J'ai craqué deux ou trois jours après, le temps de réaliser, aussi. Ça lui a presque fait du bien.»

S'il est bénéfique pour les femmes et le couple que les hommes soient en capacité d'exprimer leur souffrance sans que cela soit plombant, pour l'un comme pour l'autre, et de façon à ce que le soutien soit mutuel, cela peut aussi leur faire du bien à eux tout court. Comme le pointait Natalène Séjourné et ses coauteurs dans son article, «bien que pas toujours intentionnel, le fait de dissimuler les indicateurs de chagrin mènerait à la mésestimation de leur propre vécu». Ce qui peut constituer une bombe émotionnelle à retardement. Six semaines après l'IMG, les pères rapportaient ainsi à la psychiatre que l'accablement explosait plus tard, et peut-être même avec une intensité encore plus conséquente: «Ce n'est qu'une fois que la femme va mieux… On se prend un peu le boomerang», «C'est quand on lâche, qu'on se relâche un peu… que tout revient.»

Cet effet peut durer. «Il semble que les hommes présentent plus de risques de développer une tristesse chronique lorsqu'ils ne reçoivent pas assez de soutien et de compréhension et que le fait de ne pas exprimer leur chagrin ouvertement entraîne des symptômes négatifs plusieurs mois après la perte», lit-on dans l'article de la chercheuse. Signe qu'il convient d'accueillir les sentiments des hommes plutôt que de les dénier ou de les dévaluer afin que le deuil puisse se faire plus sereinement.

* Les prénoms des témoins et ceux de leurs compagnes ont été changés.

Daphnée Leportois Journaliste

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