Monde

Steve Bannon, agent pas très secret de la guerre ouverte entre Trump et le pape François

Temps de lecture : 19 min

Une bataille inédite dans l'Église, menée notamment par des cardinaux ultraconservateurs et par l'ancien conseiller spécial du président américain, que j'ai rencontré.

Steve Bannon, ancien conseiller du président Donald Trump, pose durant une séance photo à Paris, le 27 mai 2019. | Joël Saget / AFP
Steve Bannon, ancien conseiller du président Donald Trump, pose durant une séance photo à Paris, le 27 mai 2019. | Joël Saget / AFP

C'est par un SMS que Steve Bannon, l'ancien conseiller spécial de Donald Trump, m'a invité à déjeuner le dimanche 19 mai dernier. Quelques jours plus tôt, son principal collaborateur à Rome, le catholique anglais ultraconservateur Benjamin Harnwell, m'avait prévenu: Bannon voulait me rencontrer pour discuter de mon dernier livre, Sodoma, Enquête au cœur du Vatican.

Après un premier échange par téléphone avec Bannon lui-même, celui-ci m'a proposé de le rejoindre dans sa prestigieuse suite de l'hôtel Bristol à Paris(1).

Une telle rencontre, bien sûr, n'allait pas de soi, ni pour lui, ni pour moi. Qu'y-a-t-il en effet en commun entre un Américain catholique de droite extrême, le plus célèbre spin doctor et maître à penser de Donald Trump pendant la campagne présidentielle américaine, et le Français libéral et de gauche, athée et ouvertement gay, que je suis? Bannon, bien informé, n'avait aucun problème à déjeuner avec un «esprit libre», m'a-t-il dit et, pour ma part, étant à la fois journaliste, chercheur et démocrate, j'ai toujours accepté, par principe, de rencontrer tout le monde.

Une certaine fascination me motivait également pour accepter cette invitation et ce d'autant plus que je travaille depuis plusieurs années sur l'extrême droite catholique et la bataille qu'elle mène contre le pape François. Au cœur de cette véritable guerre civile: Steve Bannon. Sa personnalité complexe et enchevêtrée m'intriguait. On peut regretter amèrement l'élection de Donald Trump, ce qui est mon cas, et rester fasciné par le stratège politique qui a permis la défaite spectaculaire d'Hillary Clinton. Quel animal politique! Quel tacticien! Quel homme!

Remettre l'Église en ordre

À Rome, Benjamin Harnwell est le correspondant de Bannon et son homme de confiance. Depuis 2017, je le fréquente assidûment: il a accepté de me voir à de nombreuses reprises, et une nouvelle fois pour dîner le mardi 18 juin à Rome. La quarantaine, célibataire exalté, Harnwell est anglais et proche de l'extrême droite. L'homme a un CV compliqué.

Après avoir été assistant parlementaire d'un député européen anglais, Harnwell est aujourd'hui à la tête du Dignitatis Humanæ Institute, une association ultraconservatrice, et un lobby politique discret, dont le cardinal Raymond Burke est le président parmi une douzaine de cardinaux. Le conseil d'administration de ce groupe tradi rassemble certains des prélats les plus extrémistes du Vatican et fédère quelques-uns des ordres les plus obscurs du catholicisme intégriste. Steve Bannon est directement connecté à Harnwell (ce que me confirment les deux hommes).

Au cours d'une dizaine de rendez-vous, de déjeuners et même un week-end passé avec Harnwell dans le monastère de Trisulti à Collepardo (Italie), où il vit, j'ai pu pénétrer cette organisation secrète.

Le grand projet du cardinal Burke, de Steve Bannon et de Benjamin Harnwell est de créer une école dans ce monastère reculé, à deux heures de route de Rome. Son nom serait, ça ne s'invente pas, «l'Académie judéo-chrétienne occidentale». Lorsque je le visite avec Harnwell, logeant et mangeant sur place avec lui durant un week-end, celui-ci me montre les futures salles de cours où les étudiant·es apprendront le latin, vivront en communauté et prieront.

L'association Dignitatis Humanæ Institute que Harnwell dirige avec Burke, et sous la surveillance de Bannon, s'est vu attribuer la gestion de ce monastère cistercien par le gouvernement italien, à condition d'entretenir ce patrimoine classé monument national. Le projet d'Harnwell et de Burke est de faire du monastère leur quartier général italien. Dans ses plans, qu'il me décrit longuement, Harnwell veut offrir à des centaines de séminaristes et de fidèles américain·es une retraite. En séjournant quelques semaines ou quelques mois dans la chartreuse de Trisulti, ces missionnaires d'un genre nouveau se formeraient et se ressourceraient. À terme, Harnwell, Burke et Bannon visent à créer un vaste mouvement de mobilisation pour remettre l'Église en ordre «dans la bonne direction»: en d'autres termes, il s'agit de combattre les idées du pape François.

Les cardinaux anti-François

Les cardinaux qui gravitent autour de Dignitatis Humanæ Institute (Raymond Burke, Renato Raffaele Martino, Robert Sarah, Dominique Mamberti, etc.) sont tous des ultraconservateurs. Et s'ils prétendent officiellement défendre le pape François, ils ont parfois tendance à comploter, directement ou implicitement, contre lui. Sur tous les thèmes chers au pape –morale sexuelle, écologie, théologie de la libération, Chine, Cuba, chrétiens d'Orient, peine de mort, ordination des femmes– ces cardinaux mènent en fait la guerre contre ses idées. Ils représentent son opposition interne de droite extrême.

Les tensions entre cette frange du catholicisme et le pape François sont devenues fréquentes. Le souverain pontife a bien perçu le complot en cours et déjà sanctionné plusieurs opposants –«des Judas», selon le mot sévère de son entourage.

Le cardinal Sarah, le 28 février 2013 au Vatican. | Osservatore Romano / AFP

Le cardinal Sarah est la figure tutélaire de l'extrême droite française. Non sans une certaine hypocrisie, il se prétend proche du pape mais il est, en coulisses, son opposant le plus actif. L'Africain n'a pas hésité à qualifier le divorce de «scandale» et le remariage d'«adultère»! En 2015, il prononce même un discours hystérique où il dénonce la «bête de l'apocalypse», un animal à sept têtes et dix cornes envoyé par Satan pour détruire l'Église. Et quelle est donc cette bête démoniaque qui menacerait? Son discours est explicite sur ce point: il s'agit de l'«idéologie du genre», des unions homosexuelles et du «lobby LGBT». Et le cardinal de comparer cette menace… au terrorisme islamiste: ce sont les deux faces d'une même pièce, selon lui les «deux bêtes de l'apocalypse» (je le cite ici à partir de la transcription officielle que je me suis procurée). En comparant les homosexuel·les à Daech, Sarah a perdu une large part de sa crédibilité au Vatican où, en privé, certains évêques et cardinaux le traitent d'«illuminé» ou de «fanatique». Il est désormais un ennemi public du pape François, lequel l'a déjà sanctionné à plusieurs reprises (le pape a subtilement démissionné Sarah du Conseil pontifical Cor unum, avant de le nommer à la tête de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, où il l'a privé de ses collaborateurs et fait désormais de la figuration). Sarah est dans le placard.

Le cardinal américain Raymond Burke est un autre ennemi de François. Lui aussi dit, en public, son dévouement au Saint-Père mais passe son temps à organiser la résistance contre lui. Rigide de grand chemin, Burke a été démissionné par François, qui l'a limogé de son poste de préfet en charge du Tribunal suprême de la Signature apostolique, la juridiction d'appel du Vatican. Lot de consolation: il l'a ensuite nommé, promoveatur ut amoveatur (promu pour s'en débarrasser), représentant du pape auprès de l'ordre de Malte. Mais comme Burke s'y est comporté, une nouvelle fois, de manière sectaire et caricaturale, le pape l'a encore désavoué: il conserve son titre mais a été démis de l'intégralité de ses pouvoirs, transférés au substitut du pape. «Le Saint-Père m'a laissé le titre de Cardinalis Patronus, mais je n'ai plus la moindre fonction désormais. Je ne suis même plus informé, ni par l'ordre de Malte, ni par le pape», se lamentera Burke par la suite.

Le troisième frondeur s'appelle Ludwig Müller. Ce cardinal allemand a, lui aussi, défié le pape à plusieurs reprises alors que, véritable numéro 3 du Vatican, il présidait l'importante Congrégation pour la doctrine de la foi, l'ancienne Inquisition. Après plusieurs tensions et rappels à l'ordre, le pape ne l'a pas reconduit à son poste –une rare mise à la retraite anticipée. Lorsque je l'ai rencontré au Vatican, à deux reprises, pour mon livre, Müller m'a dit être d'une fidélité inébranlable au pape alors qu'il le critiquait systématiquement en menant contre lui une véritable guérilla idéologique. Il a, lui aussi, rejoint la longue liste des Judas, redoublant ses attaques contre François depuis qu'il a été démissionné.

Cette liste des cardinaux anti-François est longue. Elle inclut, outre Sarah, Burke et Müller, l'Espagnol Antonio Rouco Varela, le Mexicain Norberto Rivera, l'Allemand Walter Brandmüller, les Italiens Mauro Piacenza, Angelo Bagnasco et Camillo Ruini, parmi des dizaines d'autres.

Steve Bannon appartient à cette catégorie de personnes qui ont une inclination à agir sans instructions.

Ce qui est nouveau dans cette bataille, ce n'est pas tant qu'il y ait des tensions idéologiques au Vatican –il y en a toujours eues– mais bien le fait que des cardinaux s'activent en coulisses pour tenter de conduire le pape à la démission. Tous ces opposants s'appuient sur le pape Benoît XVI (celui-ci a étrangement préfacé un livre du cardinal Sarah) et tentent de s'exprimer en son nom.

Le projet du cardinal Burke comme de Steve Bannon à Rome (et peut-être aussi, indirectement, celui de Donald Trump) est de fédérer cette opposition à François afin de contenir le discours progressiste du Vatican. Pourtant, je crois que Steve Bannon est en roue libre: il appartient à cette catégorie de personnes hors du commun qui ont une inclination à agir sans instructions. À mon avis, quand il réseaute comme aujourd'hui en Europe, il ne reçoit d'ordres de personne, ni de l'aile ultraconservatrice du Vatican, ni de Donald Trump, avec lequel il a officiellement rompu toute collaboration depuis l'été 2017.

Le cardinal Burke, le 28 février 2013 au Vatican. | Osservatore Romano / AFP

Il ne faut donc pas surestimer l'influence de Bannon sur les réseaux anti-François au Vatican, même s'ils épousent les mêmes ressorts. Les cardinaux les plus conservateurs n'ont pas attendu l'arrivée à Rome de Bannon pour détester le pape: il leur a suffi de suivre leur pente extrémiste pour le haïr. Les positions du souverain pontife sur les migrants, les pauvres, les chrétiens d'Orient, et sa vision géopolitique sur Cuba, le Venezuela ou la Chine sont autant de points de désaccords fondamentaux.

Trump vs François

Il faut dire que Donald Trump et François sont devenus les deux figures antithétiques de notre époque. Le pape est, sur le plan idéologique, l'ennemi numéro 1 du président américain, et, bien qu'ils aient pu avoir un entretien courtois, la bataille qui se joue entre eux est d'une violence inédite. Jean-Paul II avait entretenu des relations d'une rare proximité avec Ronald Reagan et Benoît XVI était heureux de sa coopération avec George W. Bush (même si les relations ont été plus froides avec Barack Obama).

Tout oppose Trump et François. L'Europe d'abord. Donald Trump et Steve Bannon tentent, par tous les moyens, de dynamiter l'idée européenne. Le premier vient de soutenir officiellement le Brexit quand le second essaie de rassembler les souverainistes pour dénoncer Bruxelles et faire renaître des États-nations. En revanche, le pape François, qui connaît mal l'Europe et plus mal encore la France, se montre généralement favorable à l'Union européenne.

Sur l'Amérique latine, les positions du pape François sont, elles aussi, orthogonales par rapport à celles de Trump-Bannon. Le premier est proche du courant dit de la théologie de la libération, quand Trump et Bannon sont des anticommunistes primaires à visage bolchévique. François rechigne à critiquer le régime de Maduro au Venezuela quand Donald Trump en fait l'homme à faire tomber. Sur Cuba, François a toujours fait preuve d'indulgence quand l'Américain a choisi d'abandonner les idées de rapprochement harmonieux imaginées par Barack Obama. Quant à la Colombie, Trump est proche des hommes politiques soutenus par les paramilitaires d'extrême droite, François a été l'un des artisans de la paix avec les FARC. Au Brésil, Trump est également proche de Bolsonaro, dont il soutient l'action, alors que le pape François a tenté de freiner la montée de l'extrême droite brésilienne. Enfin, sur le Mexique, François s'est réjoui en privé de l'élection d'Andrés Manuel López Obrador, quand Donald Trump se méfie de cet homme viscéralement de gauche.

Steve Bannon rencontre tous ces cardinaux en son nom propre, mais aussi dans un plan de bataille plus large.

Au Moyen-Orient, la vision des deux géants de l'histoire diffère tout autant. Donald Trump a une lecture binaire de la guerre contre l'islamisme politique, au nom de la bataille pour les valeurs chrétiennes, même s'il se montre on ne peut plus indulgent pour l'Arabie saoudite. François, lui, a toujours refusé de défendre les chrétiens d'Orient en tant que tels, préférant rendre hommage à toutes les victimes, quelles qu'elles soient. De Lesbos, il a ramené des migrant·es musulman·es, ce qui a exaspéré les cardinaux d'extrême droite à Rome. Le pape sait aussi que l'Église catholique n'entretient aucune relation diplomatique avec l'Arabie saoudite, ce qui est unique au monde(2).

Enfin, il y a la Chine. Donald Trump est prêt à se lancer dans une nouvelle guerre froide contre Pékin et Steve Bannon multiplie les discours hystériques contre le nationalisme chinois. En revanche, le pape François organise des rencontres informelles pour ouvrir un dialogue constructif avec la Chine (le cardinal secrétaire d'État Pietro Parolin a été chargé de ces missions secrètes), ce que lui reprochent les cardinaux Burke et Müller et, de façon virulente, Bannon.

Sur la plupart des grands dossiers du moment, qu'ils soient géopolitiques ou thématiques, le pape François et Donald Trump sont donc des ennemis déclarés. Ils se font la guerre par cardinaux interposés. Steve Bannon rencontre tous ces cardinaux en son nom propre, mais aussi dans un plan de bataille plus large.

Des soutiens américains

Tous ces réseaux romains sont soutenus –et parfois financés– par la droite radicale américaine et européenne. Les combats idéologiques du cardinal Sarah, par exemple, sont soutenus par des fondations américaines ultraconservatrices comme j'ai eu l'occasion de le révéler sur Slate.

Le puissant ministre de l'Intérieur italien, Matteo Salvini, entretient également de bonnes relations avec ces réseaux qu'il soutient officiellement (le cardinal Burke a reçu Salvini à son domicile ainsi que le ministre de la Famille, Lorenzo Fontana, un homophobe proche de l'extrême droite italienne).

Ces dernières années, Donald Trump a dépêché au Vatican un autre émissaire en la personne de Callista Gingrich, la troisième femme de l'ancien président républicain de la Chambre des représentants, nommée officiellement ambassadrice des États-Unis près du Saint-Siège. Selon Harnwell et Bannon, que j'ai interrogés, elle est proche de leurs idées: une alliance objective est née entre l'ultradroite américaine et la droite ultra du Vatican.

Bannon à l'hôtel Bristol

Lorsque j'interroge Bannon sur l'ensemble de ces réseaux, dans sa suite située aux étages nobles de l'hôtel Bristol, il se montre étrangement bavard. Au début, notre déjeuner est plutôt crispé et formel: Dan, son head guy [son bras droit], un Américain intrigant et trumpien, m'a inspecté sous toutes les coutures avant que j'entre dans la suite de Bannon, alors même qu'un garde du corps baraqué à la prudence de cow-boy bien sapé ne me lâchait pas d'une semelle.

Décontracté et freewheeler [en roue libre], plain-spoken [au franc-parler], Bannon a le talent des Irlandais de la côte est pour mettre immédiatement à l'aise leur interlocuteur: il parle cash et brut. Il me propose de m'asseoir simplement à une table circulaire de bois luxueux dans son salon magnifique, lequel est prolongé d'une vaste terrasse. C'était dimanche en fin de matinée: un brunch s'imposait. Bannon commande des œufs Bénédicte et, avec le souci calculé de me distinguer de lui sur les choses essentielles, mais non pas sur les détails, je choisis le même plat.

L'homosexualité des cardinaux fait plutôt rire Steve Bannon, qu'ils soient de droite et anti-François, ou plus libéraux et proches du pape.

Dès le début de notre échange, Bannon me dit qu'il a lu mon livre Sodoma en anglais et qu'il l'a «adoré». Un peu étonné par mes révélations, il avait appelé l'un de ses «hommes de main» à Rome (probablement le directeur du bureau romain de son agence Breitbart News) pour l'interroger sur le fait qu'une très grande majorité de prêtres et de cardinaux du Vatican, 80% peut-être, seraient homosexuels. «Mon homme de main m'a répondu que vous vous trompiez: ce n'est pas 80%, mais bien plutôt 90%, m'indique Bannon en riant. Votre livre, c'est le livre de l'année»(3).

À ce moment de notre conversation, je fais comprendre à Bannon que plusieurs de ses contacts à Rome, comment dire… Bannon me coupe. «Vous voulez dire qu'ils sont gays?», m'interrompt-il. «Je pense, oui, peut-être», dis-je. Et Bannon d'éclater de rire, comme pour confirmer qu'il sait et que ça n'a aucune importance pour lui.

Steve Bannon est intelligent et il a de la suite dans les idées. C'est, au fond, un libertarien et sur la morale sexuelle il n'a aucun tabou. Sa stratégie mérite d'être détaillée tant elle est originale. Telle qu'il me la décrit, la bataille ne devrait plus se jouer, à Rome, sur les questions de morale sexuelle. Il me laisse également entendre qu'il faut même tourner cette page car elle divise l'Église.

Steve Bannon est-il au courant de ma thèse selon laquelle les principaux cardinaux de curie sont homosexuels, notamment ceux qui sont les plus rigides? Lors de notre entretien à l'hôtel Bristol, il ne semble pas choqué par cette hypothèse. L'homosexualité des cardinaux le fait plutôt rire, qu'ils soient de droite et anti-François, ou plus libéraux et proches du pape.

Il pense comme moi que la bataille ne se joue plus à Rome entre des cardinaux pro-François qui seraient gays ou gay-friendly, et des cardinaux anti-François qui seraient, eux, homophobes et hétérosexuels. Tout le monde, à droite, comme à gauche, serait assez largement homophile ou homosexuel. Steve Bannon n'a aucun problème avec ce constat: il l'a également fait lui-même.

Je comprends tout à coup le plan du catholique Bannon. Il faut peut-être que l'Église abandonne ses positions morales sur la sexualité qui sont hypocrites, anachroniques et, compte tenu du nombre important de cardinaux gays au Vatican, schizophréniques. Ces questions de morale sexuelle divisent l'Église et il faut cesser cette bataille inutile et contre-productive pour se concentrer sur les sujets essentiels. À ses yeux, l'important, c'est la lutte contre l'Europe fédérale, contre l'immigration, contre le communisme cubano-vénézuélien; il faut surtout mener la guerre idéologique, au nom du catholicisme, contre la Chine, l'Iran, l'islam et peut-être même la Russie. Et en définitive, pour ces raisons-là, il faut faire la guerre au pape François.

Lors de notre échange et dans plusieurs entretiens récents, Bannon a lancé l'offensive contre le Saint-Père avec le sens de la nuance qu'on lui connaît. Selon lui, les hostilités ont été déclenchées par François lui-même lorsque, revenant d'un voyage au Mexique où il a nargué Trump en célébrant une messe près de la frontière, avant de dénoncer ceux qui «construisent des murs au lieu de bâtir des ponts», lesquels, pour cette raison même, «ne peuvent pas être chrétiens».

«Le pape est politiquement actif. Il a rallié les idées de l'establishment mondialisé, du changement climatique: c'est un Vert.»

Steve Bannon

Aujourd'hui, Bannon n'hésite pas à attaquer le pape nommément pour être «l'allié du parti de Davos». Lorsque le pape parle d'immigration et de «frontières ouvertes», François serait, selon Bannon, en décalage avec le discours des «classes populaires chrétiennes» qui sont une composante importante, insiste-t-il encore, de l'électorat de Donald Trump, de l'Italien Matteo Salvini, du Hongrois Viktor Orbán, du Britannique Nigel Farage ou de Marine Le Pen. Les attaques sournoises et répétées du pape contre ces élu·es populaires et populistes sont inadmissibles, juge Bannon.

Le discours «naïf» et «insensé» du pape contre le réchauffement climatique l'obsède également. «Le pape est politiquement actif. Il a rallié les idées de l'establishment mondialisé, du changement climatique: c'est un Vert. Il n'est pas même quelqu'un de centre-gauche. Il est [à lui seul] un parti politique qui se situe à l'extrême gauche. Son langage est clairement celui des Verts.»

Le pape François arrive place Saint-Pierre, au Vatican, le 26 juin 2019. | Tiziana Fabi / AFP

Selon Bannon, le pape s'inscrit dans la lignée de la théologie de la libération déjà évoquée précédemment, ce mouvement post-marxiste né en Amérique latine qui valorisait une «option préférentielle pour les pauvres». De nombreux évêques et prêtres «ouvriers» ont en effet défendu, dans les années 1970, la «libération des peuples opprimés», la décolonisation et ont dénoncé les dictatures militaires d'extrême droite. Certains, plus gauchistes encore, ont même rejoint les guérillas.

«François est un jésuite latino-américain formé [il a employé le terme “inculcated”] dans la théologie de la libération», affirme Bannon. Pour lui, cette théologie «n'est rien d'autre qu'un marxisme culturel avec un simple vernis de l'Évangile de Matthieu: Jésus comme combattant pour la justice sociale». Et Bannon d'enfoncer le clou: «François est à la fois un péroniste [nationaliste argentin dans la lignée du président Juan Péron, ndlr] et un jésuite […]. L'Église catholique est maintenant contrôlée par un groupe qui vient de la théologie de la libération. L'École de Francfort est maintenant à Rome! Tout ce qu'ils font, c'est Gramsci! Une [guerre] culturelle pour l'hégémonie», conclut Bannon.

«Il est en train de passer un pacte avec le diable.»

Steve Bannon à propos de la stratégie de compromis avec la Chine du pape François

Il ne fait pas de doute que le cardinal Bergoglio, futur pape François, a été très marqué par ces idées, bien qu'il en ait refusé la violence. Guévariste d'âme dans sa jeunesse, il a même défendu en Argentine une «théologie du peuple» qui est, il est vrai, une version simplement locale et nationaliste de la même théologie. François est, pour une part, un pape altermondialiste qui a des liens très proches aujourd'hui avec les principaux théologiens de la libération: le Péruvien Gustavo Gutiérrez ou les Brésiliens Leonardo Boff et Frei Betto (lors d'un entretien avec ce dernier, Betto m'a confirmé sa proximité avec François). On sait également que Leonardo Boff est l'une des plumes du pape et il aurait notamment écrit l'une de ses plus célèbres encycliques, Laudato si', celle qui est justement consacrée à l'«écologie intégrale».

Quant à la Chine, Bannon n'a pas de mots assez durs pour dénoncer la stratégie de compromis voulue par le pape. L'ancien conseiller spécial de Donald Trump considère que la Chine est un «pays totalitaire» qui est en train d'organiser l'un des «États où la surveillance de masse est parmi les plus virulentes de l'histoire de l'humanité» et avec lequel aucun «accord secret», comme l'envisage le pape, ne serait être possible. «Il est en train de passer un pacte avec le diable.»(4)

Enfin, la question des agressions sexuelles est le dernier point de rupture pour Bannon. Selon lui, le sommet organisé au Vatican contre ces violences en février dernier a été «un désastre» alors même que ces affaires «gangrènent» l'Église catholique et sont en train de se «métastaser». Or, m'explique Bannon, le pape ne fait rien pour lutter sérieusement contre ces agressions et n'a même pas réclamé «une tolérance zéro».

L'Académie judéo-chrétienne occidentale a du plomb dans l'aile

Nourri de ces idées politiques bien arrêtées, Bannon est donc aujourd'hui en guerre ouverte contre le pape François. Parle-t-il pour lui même ou est-il le porte-parole indirect des cardinaux Burke, Müller, Brandmüller et Sarah, voire de Donald Trump et de Matteo Salvini? C'est difficile à dire mais je serais enclin à penser qu'il parle librement tout en reflétant assez fidèlement la pensée de cardinaux d'extrême droite et d'hommes politiques de droite dure qui ne peuvent pas attaquer aussi frontalement le pape.

L'Académie judéo-chrétienne occidentale qu'il veut fonder dans le monastère de Trisulti s'inscrit dans ce combat. Pourtant, le grand projet est aujourd'hui au point mort. Un recours administratif contre l'attribution du monastère à ce groupuscule d'extrême droite a été déposé: l'Académie a du plomb dans l'aile. «L'Académie existe déjà. Ce projet verra le jour. On va commencer à former des gens, assure Bannon. Et si le site du monastère n'est pas retenu à cause de la justice, le projet se fera à Rome ou ailleurs.»

Plus récemment, une bataille fratricide a éclaté entre le cardinal Burke et Steve Bannon: le premier reproche au second ses idées par trop libertariennes sur la morale sexuelle(5).

Au terme de ce long déjeuner –plus de deux heure en tête-à-tête–, je m'interroge finalement sur les motivations de Steve Bannon. Pourquoi diable a-t-il voulu me rencontrer? Tentait-il ainsi de diviser ses opposants, comme certains me le suggèrent? Voulait-il, à travers moi, connaître et identifier les gays du Vatican, comme je l'ai cru un moment? Serait-il homophobe ou secrètement gay?

Rien de tout cela, en fait. Hétérosexuel pur jus et catholique historique, Steve Bannon mène à Rome trois combats principaux pour lesquels il a besoin des catholiques: d'abord une guerre ouverte contre l'islam et le nationalisme chinois. Ensuite une défense des racines chrétiennes de l'Europe. Enfin, une guerre contre François, le pape trop progressiste à ses yeux qui, sur la question des migrations, de la pauvreté ou même de la Chine et du monde arabe, est devenu son ennemi naturel.

Qu'il soit encore le poisson-pilote de Donald Trump dans cette bataille, ou qu'il agisse à son propre compte, il est évident que Steve Bannon prépare les nouvelles batailles à venir. Il est au cœur de la guerre qui se déroule aujourd'hui sur le sol européen comme dans le reste du monde entre le pape et le président américain. François est bel et bien devenu l'ennemi global de Donald Trump.

1 — Ce jour-là, le JDD décrivait dans un article cette suite à 8.000 euros par jour en s'interrogeant sur les mystérieux invités de Bannon Retourner à l'article

2 — Un proche et un ministre de François, le cardinal français Jean-Louis Tauran, a pu toutefois, peu avant sa mort, rencontrer officiellement des responsables du régime saoudien et même célébrer une messe à la résidence de l'ambassadeur de France, comme c'est une pratique tolérée depuis plusieurs années en Arabie saoudite, en marge de la laïcité française. Retourner à l'article

3 — Il a par la suite dit la même chose à plusieurs journalistes de Valeurs actuelles et du site d'extrême droite LifeNews. Retourner à l'article

4 — Bannon reprend ici les idées du cardinal Joseph Zen de Hong Kong, très critique avec la stratégie de François. Retourner à l'article

5 — J'ai été associé, à mon corps défendant, à cette bataille entre les deux hommes comme des médias italiens et américains s'en sont largement fait l'écho tout récemment. Retourner à l'article

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