Société

Non, je n'ai pas mauvaise conscience d'avoir acheté un climatiseur

Temps de lecture : 4 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] C'est mauvais pour le climat? M'en fous! Quand il s'agit de mon petit confort personnel, je suis sourd aux discours écologiques.

«Je ne vais pas passer le reste de mes jours dans un sauna juste pour permettre aux générations à venir de profiter d'une Terre hospitalière.» | Quinn Dombrowski / Flickr
«Je ne vais pas passer le reste de mes jours dans un sauna juste pour permettre aux générations à venir de profiter d'une Terre hospitalière.» | Quinn Dombrowski / Flickr

Chaque année, je reportais l'achat d'un climatiseur. Je n'en voulais pas, il coûtait trop cher, je n'avais pas de place où le mettre, je ne voulais pas contribuer encore un peu plus au réchauffement de la planète. J'avais des scrupules, des hésitations; je les couvais du regard à chacune de mes visites au centre commercial pour m'en détourner aussitôt. À la place, je me procurais des ventilateurs par dizaines que j'installais dans chaque pièce de l'appartement. Les murs vrombissaient et j'avais alors l'impression de vivre à l'intérieur d'un avion à réaction.

Pourtant chaque année, il faisait de plus en plus chaud. Le baromètre ne pouvait se tromper: l'été venu, j'habitais dans une véritable fournaise avec des journées brûlantes et des nuits torrides. Jamais les températures ne baissaient. Début juin, elles grimpaient autour des 30 degrés pour ne jamais redescendre. C'était comme une malédiction. J'en perdais la raison. Je pensais vivre dans un pays tempéré, je me découvrais habitant d'une lointaine Afrique où les nuits vous dévorent le corps, l'âme, le corps et l'âme ensemble.

Je n'avais jamais supporté la chaleur. Malédiction ashkénaze! À 20 degrés, j'haletais. À 25, je suffoquais. À 30, je mourais. La faute à un appartement dont les fenêtres mesquines et maigrichonnes ne s'ouvraient jamais en grand, emprisonnant les masses d'air à l'intérieur. J'avais demandé à la propriétaire de les changer. Hors de question, m'avait-elle répondu. C'est à vous de vous adapter à l'appartement et non l'inverse. Fin de la discussion.

L'été dernier, je faillis devenir fou. Pendant des semaines, la température demeura exactement la même, figée à 30 degrés comme si le temps s'était arrêté pour l'éternité. Je demeurais tout au long hébété de chaleur et de bêtise confondues. Je passais mes nuits dans la baignoire; allongé près du congélateur; à même le sol, entouré de serviettes humides. Quand je sortais, les passants me regardaient comme si je revenais d'une zone de guerre. J'avais le regard hagard, la mine hébétée, les yeux éteints. Je maigrissais à vue d'œil. Plus d'une fois, je songeais au suicide mais la simple idée d'allumer le four et d'accroître ainsi la température ambiante me décourageait d'emblée.

Les discours écolos, une impasse de la pensée

L'été finit par s'en aller. Lentement, je me rétablissais mais je gardais au corps des blessures si profondes que sitôt le printemps revenu, à l'apparition de la première chaleur, je me suis acheté un climatiseur. Je n'ai pas lésiné sur le prix. Je le voulais robuste, puissant, supersonique même. Je l'ai installé en moins de deux semaines. Il trônait dans mon salon, massif, énorme, hippopotamesque avec son tube hideux qui grimpait comme un coléoptère géant le long de la fenêtre. La première fois que je l'ai actionné, je crus m'être trompé et avoir allumé les moteurs d'une fusée lunaire au moment de son décollage. Tout se mit à trembler, les murs, les tableaux, la table, moi-même.

Une heure après, déjà acclimaté au bruit, à ce ruminement impossible qui ressemble aux grondements d'une bête sauvage affamée depuis plusieurs jours, je nageais dans la plus grande des félicités. Les températures avaient chuté, la fraîcheur m'enveloppait, je renaissais à la vie. C'était comme une résurrection, une ivresse, le triomphe de la technologie sur les caprices du ciel et l'exiguïté de mes fenêtres. J'étais sauvé.

C'est mauvais pour le climat? Je m'en fous. Je n'ai pas l'âme d'un saint ou d'un martyr. Je ne vais pas passer le reste de mes jours dans un sauna juste pour permettre aux générations à venir de profiter d'une Terre hospitalière. Qu'elles se débrouillent. Chacun ses problèmes. Je ne vis pas par procuration mais ici et maintenant. Il fera de plus en plus chaud? Parfait. Tant pis. Tant mieux. Je serai mort. Se soucie-t-on de températures, d'élévation du niveau des océans, de dérèglement du climat quand le corps repose six pieds sous terre?

Je n'ai pas d'enfants, pas de voiture, juste un climatiseur. Je ne dois pas polluer plus qu'un autre. Je suis fatigué de ces discours désormais journaliers sur la fin du monde, l'extinction des espèces, la disparition de la biosphère. Comme si ma vie n'était pas déjà assez compliquée pour s'embarrasser de prévisions alarmistes: hier encore, je me suis coupé le doigt en ouvrant une boîte de sardines. Je veux mon confort, ma tranquillité; comme tout petit con né en Occident à pareille époque, j'en revendique le droit. Si urgence il y a, il revient aux politiques de prendre les dispositions nécessaires. Je m'y conformerai à la lettre. Mais ne comptez pas sur moi pour jouer au super-héros.

Les discours écologiques ne mènent nulle part; c'est une impasse de la pensée. Dire que le monde tourne à la catastrophe est un constat. Une fois énoncé, on n'est pas plus avancé. Nous courons à notre perte? Très certainement. Et après? Le monde n'est-il pas censé disparaître quand le soleil s'éteindra? Qu'importe que cela soit demain ou dans mille siècles! N'étions-nous pas déjà condamnés depuis le premier jour de l'aube de la création? Ne sommes-nous pas toujours en sursis, étranges habitants d'une planète dont nous ignorons la destinée, égarés dans un monde qui nous effraie autant qu'il nous broie?

Nous ne savons rien de rien. Nous faisons juste semblant. Nous nous donnons des airs, des attitudes mais au fond de nous, nous sommes morts de trouille. Hier comme aujourd'hui; aujourd'hui comme demain. Les aléas climatiques sont une donnée parmi d'autres. Rabâcher à longueur de temps des poncifs quand au danger de la pollution ne changera rien à l'histoire des êtres humains. Inexorable, elle suit et suivra son cours avec ses raccourcis, ses chausse-trappes, ses sortilèges et ses horreurs. De ce chaos, elle s'en sortira. Comme toujours. Ou pas.

C'est l'égoïsme et la folie, le génie des hommes qui ont permis à la civilisation de grandir. Ce sont eux qui la préserveront. Certainement nous pouvons accomplir des efforts, trouver des compromis, changer nos habitudes. Mais fondamentalement nous ne changerons pas. Après moi le déluge!

Et quitte à mourir, autant que ce soit par des températures clémentes.

Les climatiseurs sont l'avenir du genre humain!

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Laurent Sagalovitsch romancier

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