Égalités / Société

Des femmes victimes de violences intrafamiliales lancent l'alerte sur Twitter

Temps de lecture : 10 min

«Sauvez-nous et nos enfants»: à travers des témoignages glaçants, des femmes dénoncent l'inefficacité de la justice et cherchent à mobiliser l'opinion.

Une mère et son enfant dans un appartement réservé aux femmes victimes de violences, le 22 novembre 2016 à Paris. | Geoffroy Van der Hasselt / AFP
Une mère et son enfant dans un appartement réservé aux femmes victimes de violences, le 22 novembre 2016 à Paris. | Geoffroy Van der Hasselt / AFP

Quelle issue reste-t-il à des femmes laissées à la merci de leurs bourreaux par la justice? Peut-être les réseaux sociaux. Depuis plusieurs mois, des comptes Twitter multiplient les messages de détresse, photos et enregistrements à l'appui.

Virginie (@FaraldoVirginie) a diffusé les images de la porte de son appartement défoncée par son ex-conjoint, condamné pour violences.

Laura (@Laura01114751) a vu son ancien compagnon, mis en examen et placé en détention provisoire pour avoir tenté de l'assassiner devant sa fille, remis en liberté à l'approche de son procès.

De son côté, Fanny (@Office31315), victime de violences et menacée de mort par son ex-mari –lequel est aussi accusé de viol par sa fille–, a déposé de multiples plaintes, classées sans suite.

Ces femmes reprochent toutes au système judiciaire d'être inefficace, voire d'aggraver leur situation. Nous avons rencontré deux d'entre elles.

«Je me voyais partir, je suffoquais»

Laura, 31 ans, rencontre son ex-conjoint en 2013. Après de premières violences, elle le quitte en septembre 2014, puis retourne vivre avec lui. Elle tombe rapidement enceinte, mais à partir de mai 2015, les coups pleuvent de nouveau. Selon plusieurs enquêtes, les violences conjugales tendent à commencer ou à s'aggraver durant les périodes de grossesse.

Par honte, «bloquée» avec son enfant à naître, elle garde le silence. Les violences s'aggravent encore après son accouchement. La police lui conseille de porter plainte, son compagnon menace de la tuer si elle part. La situation bascule dans la nuit du 16 au 17 avril 2018.

«Il est rentré [ivre], je lui ai demandé de partir, il m'a dit: “Je vais te tuer”, il a répété ces mots et il m'a étranglée à plusieurs reprises. [...] Ma fille s'est réveillée, elle hurlait, j'ai vu la mort dans les yeux de ma fille. [...] [Puis] il a pris ma tête et l'a éclatée contre le mur, par terre, je suis tombée. [...] Je me voyais partir, je suffoquais, c'était l'horreur... Et là, les voisins ont frappé à la porte et il s'est arrêté», se souvient Laura.

Elle est emmenée à l'hôpital en état de choc; les policiers l'encouragent à nouveau à porter plainte. Rapidement, son conjoint est poursuivi pour tentative de meurtre et placé en détention provisoire.

«Je leur ai dit que je m'étais blessée en faisant le ménage.»

Fanny, victime de violences conjugales

Pour Fanny, 37 ans, les violences commencent lorsque qu'elle s'installe à Dubaï avec son conjoint. Le couple rentre en France en août 2013. Son compagnon coupe Fanny de ses proches et tente de l'étrangler à plusieurs reprises.

Sous emprise, elle accepte de faire un enfant avec lui. En mars 2015, enceinte, elle découvre accidentellement sa consommation de drogue et d'alcool. Il la frappe, la séquestre mais elle parvient à s'enfuir. Le lendemain, une amie l'emmène faire contrôler son fœtus.

«Je leur ai dit que je m'étais blessée en faisant le ménage, raconte-t-elle. Le laboratoire m'a rappelée en urgence pour me dire que j'avais développé sous les coups une pré-éclampsie. À partir du lundi 8 mars, tous mes organes ont été progressivement touchés, et le 24 mars, ils ont décidé de déclencher l'accouchement.»

Mais Fanny n'est pas encore décidée à partir. Après un dépôt de plainte et le constat de vingt-et-un jours d'ITT par le médecin légiste du Centre d'accueil spécialisé pour les agressions (Casa), elle retourne vivre avec son bourreau. Les violences reprennent. À plusieurs reprises, des amis viennent la secourir en pleine nuit. Mais elle revient à chaque fois.

Un soir, son mari rentre tard et s'endort sur le canapé en laissant accidentellement le gaz ouvert. Peu après, elle part avec sa fille de deux mois –sans prévenir, pour éviter toute représailles. Elle entame une procédure de divorce et de protection.

«La juge d'instruction n'a jamais répondu»

Le 14 février 2019, l'ex-compagnon de Laura est remis en liberté, sans bracelet électronique. Elle n'est pas prévenue tout de suite: «J'étais en état de choc, j'avais l'impression que la justice m'abandonnait.»

Son avocate et elle tentent de contacter la juge d'instruction, sans succès. Le dimanche de Pâques, alors que son père la dépose chez elle, Laura se retrouve nez à nez avec son ancien bourreau, alors qu'il est censé résider dans le Loiret.

«J'ai hurlé, mon père s'est retourné et il est parti. J'ai eu la peur de ma vie. Au commissariat, on m'a dit qu'il allait être remis en détention, mais il ne s'est rien passé. La juge était toujours injoignable. J'ai appelé la greffière, j'ai dit: “Cet homme va me tuer”, elle m'a envoyé balader. J'ai ensuite appris qu'il avait appelé la mairie pour chercher l'école de ma fille, j'avais peur qu'il l'enlève. En deux mois et demi, la juge d'instruction n'a jamais répondu», accuse Laura.

Réfugiée chez sa mère, Fanny obtient une ordonnance de protection. Binational, son mari retourne au Maroc début octobre 2015, tout en menaçant d'enlever sa fille. Elle lui propose des visites médiatisées sans recevoir de réponse.

Son ex-conjoint rentre en France deux mois plus tard. Fanny trouve du travail dans sa branche à Toulouse et y déménage début avril 2016, en signalant sa situation auprès du préfet.

En juin 2016, elle obtient une ordonnance de non-conciliation. La juge aux affaires familiales (JAF) prévoit néanmoins une reprise de contact entre son ex-mari et l'enfant.

«Les juges aux affaires familiales interprètent trop souvent les classements sans suite ou les absences de plaintes comme une absence de violences, ou ne se prononcent pas sur les éléments qui montrent que la violence est présente, alors que la loi le leur permet. Or le maintien d'un droit de visite pour un homme violent engendre le maintien des violences envers la mère et les enfants. Patrizia Romito rappelle qu'“entre 40% et 60 % des maris violents sont aussi des pères violents, et que “l'un des principaux facteurs de risque d'agressions sexuelles de la part du père est la violence conjugale contre la mère”», souligne Pierre-Guillaume Prigent, doctorant au Laboratoire d'études et de recherche en sociologie à l'université de Bretagne occidentale, à Brest. Ce chercheur «étudie les violences masculines et les masculinismes via une perspective pro-féministe».

«Dans la formation continue des magistrats, il est conseillé de donner l'autorité exclusive au parent victime en cas de violences conjugales. Mais en pratique, ça se fait très peu. Ce qui joue aussi chez les JAF, c'est la représentation “idéale” que les magistrats se font parfois de la famille, l'idée répandue qu'une fois séparés, le couple parental existe indépendamment de ce qu'a vécu la famille, ce qui est un peu illusoire», analyse une source judiciaire.

À l'été 2016, l'ex-conjoint de Fanny porte plainte pour non-représentation d'enfant, pour deux dates où il se trouvait au Maroc. Elle est condamnée. Des avocates de femmes victimes de violences demandent la suppression de ce délit, qui peut conduire à transférer la garde des enfants aux hommes violents lorsque les femmes sont condamnées.

«En fait, il contrôle ma vie»

De juin à décembre 2016, le contact entre le père sa fille est maintenu. En octobre 2016, le divorce –aux torts exclusifs du mari– est prononcé. En janvier 2017, son ex-conjoint est condamné à... un mois de prison avec sursis pour les violences commises sur Fanny.

«Dans environ la moitié des cas, la réponse pénale est une mesure alternative aux poursuites, normalement réservée aux violences dites “légères”. Même dans les cas de violences physiques répétées, l'agresseur peut toujours invoquer son désir de changement, sa paternité pour diminuer sa peine», constate Pierre-Guillaume Prigent. «Les peines dépendent de la qualification des faits, de la personnalité de l'auteur, de la gravité des violences et de la subjectivité du juge», fait remarquer notre source judiciaire.

«La justice va souvent privilégier la coparentalité, demander à la victime de “s'entendre” avec l'agresseur.»

Pierre-Guillaume Prigent, chercheur en sociologie

Satisfaite d'être reconnue comme victime, Fanny ne fait pas appel. Mais depuis le divorce, ayant été déboutée de sa demande de confidentialité, son ex-conjoint connaît son adresse. Il multiplie les menaces de mort juste après le divorce, puis s'installe à Toulouse pour se rapprocher d'elle. Les cinq plaintes de Fanny sont classées sans suite, malgré les enregistrements des messages vocaux menaçants.

«Même avec des preuves, les classements [sans suite] sont courants, vu la tendance sociale à minimiser les violences, nier leur caractère de violences ou mal les identifier et nier la stratégie de contrôle de l'homme violent. Celui-ci peut aussi faire en sorte de ne pas envoyer de menaces explicites et nier ou justifier les violences commises. Dans un contexte de séparation avec des enfants, la justice va [souvent] privilégier la coparentalité, demander à la victime de “s'entendre” avec l'agresseur, de “penser aux enfants”», observe Pierre-Guillaume Prigent.

Le chercheur rappelle également que la majorité des femmes victimes de violences ne portent pas plainte car elles sont sous emprise: les hommes violents les isolent, les surveillent –notamment grâce aux nouvelles technologies– et les menacent.

Par ailleurs, certaines femmes témoignent avoir été culpabilisées, voire maltraitées, ou avoir subi un refus (illégal) lorsqu'elles ont voulu déposer plainte –comme en atteste le Tumblr Paye ta police.

«Souvent, il y a classement sans suite parce que la victime veut retirer sa plainte, alors qu'on sait que la sortie des violences est un processus long, avec des rechutes. De plus, la plupart du temps, les décisions du procureur sont prises sur la base d'un compte rendu de l'enquêteur; il est donc très dépendant du récit fait par le policier», précise notre source judiciaire.

Aujourd'hui, Fanny risque d'être à nouveau poursuivie pour non-représentation d'enfant: sa fille ayant témoigné de viols commis par son père (une enquête préliminaire est en cours), elle refuse de la lui remettre. À terme, elle pourrait perdre la garde de son enfant.

«J'ai peur, je n'ai plus de vie, je vis avec un bracelet connecté, j'ai mis une caméra devant chez moi... Tout est calculé. En fait, il contrôle ma vie. Je survis, je suis dans la peur permanente, je ne peux pas refaire ma vie. Et la protection de l'enfance menace de placer ma fille», dénonce-t-elle.

Pour ne rien arranger, Fanny affirme que son ex-mari ne paie plus sa pension alimentaire depuis octobre 2018 et qu'il organise son insolvabilité.

«Grâce à Twitter, il y a une prise de conscience»

En l'absence de réaction de la juge d'instruction, Laura décide, sur les conseils de proches et d'autres femmes, d'ouvrir un compte Twitter. Elle espère ainsi se faire entendre des responsables politiques et des journalistes.

Rapidement, une «chaîne de solidarité» se met en place. En l'espace de quelques jours, plusieurs médias racontent son histoire et Laura est contactée par le cabinet de la secrétaire d'État Marlène Schiappa.

La semaine suivante, son ex-compagnon est à nouveau placé en détention provisoire. La juge d'instruction, contre qui Laura a porté plainte, a néanmoins requalifié les poursuites en «violences aggravées». Selon Laura, le procureur souhaiterait faire appel de cette décision.

Pour Fanny, c'est le trentième féminicide de 2019, celui de Julie Douib en Corse, qui joue le rôle de déclencheur. «[On] avait le même âge, la même vie, tout était similaire. Elle a perdu la garde de ses deux enfants, et ça ne l'a pas empêchée d'être tuée. C'est la peur qui m'a poussée à médiatiser. Je me suis dit que je n'avais rien à perdre, on est trop [nombreuses] à vivre comme cela. Je vois que grâce à Twitter, il y a une prise de conscience au niveau de la société. Je crois que ça me protège, car le gouvernement ne peut plus ignorer ma situation et celle des autres femmes», soutient-elle.

«Il me semble nécessaire de ne plus considérer comme délictuelles les situations où la mère ne présente pas les enfants en vue de les protéger.»

Pierre-Guillaume Prigent, chercheur en sociologie

Fanny a notamment reçu le soutien des Femen et participé à certaines de leurs actions. Elle et Laura ont été contactées par de nombreuses femmes victimes de violences, dont certaines ne peuvent témoigner publiquement par peur des représailles.

En partant de cet élan de mobilisation, comment agir concrètement contre les violences intrafamiliales? «Il est impératif de renoncer au mythe selon lequel un père violent peut être un bon père, et qu'il doit [...] bénéficier d'une autorité parentale totale. [...] À ce titre, il me semble nécessaire de ne plus considérer comme délictuelles les situations où la mère ne présente pas les enfants en vue de les protéger. [...] De plus, il [faut] continuer la formation de toutes les personnes susceptibles un jour de rencontrer une femme victime de violences conjugales. [...] Des femmes m'ont trop souvent décrit des réponses institutionnelles inadaptées, voire de la complicité institutionnelle avec l'agresseur», déplore Pierre-Guillaume Prigent.

«[Il faut] développer le soutien aux associations spécialisées d'aide aux victimes, qui permettent de soutenir les femmes dans leurs démarches judiciaires», prône notre source judiciaire.

Laura réclame entre 500 millions et un milliard d'euros supplémentaires pour financer la lutte contre les violences faites aux femmes. Elle regrette que le bracelet électronique ne soit pas davantage utilisé pour éloigner les hommes violents, et que «les trois quarts des femmes [soient] bloquées au stade de la plainte».

Pour sa part, Fanny exige la mise en place de «périmètres de sécurité» très larges (de 200 à 300 kilomètres) avec bracelet électronique, pour éloigner les hommes violents de leurs victimes. Elle demande à la justice d'écouter les enfants et ne comprend pas que des mères cherchant à les protéger soient privées de garde parce qu'elles refusent le droit de visite à leurs pères violents.

Avec leurs avocates, Laura et Fanny œuvrent aussi à l'élaboration d'une plainte collective, afin de faire condamner l'État pour ses défaillances dans la prise en charge des violences intrafamiliales. Faudra-t-il en arriver là pour que le gouvernement prenne au sérieux les 304 féminicides perpétrés depuis l'élection d'Emmanuel Macron?

Antoine Hasday Journaliste

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