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«The Handmaid's Tale» ne peut plus prétendre être une série féministe

Temps de lecture : 10 min

Depuis qu'il s'est éloigné du roman de Margaret Atwood, le programme lutte pour trouver sa raison d'être et se transforme de plus en plus en un divertissement pénible, cruel et vide de sens.

Il ne suffit pas de dépeindre le sort des femmes dans une dystopie misogyne pour avoir un vrai discours féministe. | Capture d'écran via YouTube
Il ne suffit pas de dépeindre le sort des femmes dans une dystopie misogyne pour avoir un vrai discours féministe. | Capture d'écran via YouTube

Attention: cet article dévoile des éléments de l'intrigue de la série The Handmaid's Tale.

Quand The Handmaid's Tale a débarqué sur nos écrans en avril 2017, Donald Trump venait tout juste d'être élu à la Maison-Blanche. Le 21 janvier précédent, au lendemain de son investiture, des millions de femmes américaines descendaient dans les rues pour protester, nombre d'entre elles portant des signes faisant référence à La Servante écarlate, le roman dystopique de Margaret Atwood: «Non à la République de Gilead!», «The Handmaid's Tale n'est pas un mode d'emploi» ou encore «Make Margaret Atwood fiction again», clin d'œil au slogan de campagne du candidat républicain.

La série, qui comme le roman suit une femme privée de tous ses droits et réduite au statut de machine reproductrice sous un régime totalitaire, patriarcal et ultra-religieux, n'aurait pas pu sortir à un moment plus adéquat.

Étiquette de série militante

The Handmaid's Tale s'est vite transformée en un symbole du pire scénario imaginable. «Si l'on considère tout ce qu'il se passe autour des droits reproductifs aux États-Unis, la série arrive vraiment à point nommé, explique Adrienne Trier-Bieniek, professeure et autrice de Feminist Theory and Pop Culture. Bien sûr, on pourrait dire que c'est un exemple extrême, mais la métaphore fonctionne.»

Des articles comparent les femmes conservatrices américaines, comme Kellyanne Conway, au personnage de Serena, théoricienne et complice d'un régime totalitaire qui opprime les femmes.

D'autres voient dans la série un appel à la résistance et un avertissement pour tous les gens tentés de normaliser les politiques sexistes et populistes du gouvernement américain, en soulignant ce monologue de la saison 1: «Avant, j'étais endormie. C'est comme ça qu'on les a laissés faire. Quand ils ont massacré le Congrès, on ne s'est pas réveillés. Quand ils ont accusé des terroristes et suspendu la Constitution, on ne s'est pas réveillés non plus. Ils ont dit que ce serait temporaire. Rien ne change instantanément. Quand on chauffe un bain petit à petit, on se retrouve mort ébouillanté avant même de s'en rendre compte.»

Associé dès sa conception à un mouvement de protestation féministe, le programme s'est tout de suite vu accoler l'étiquette de série militante de l'ère Trump. Mais il ne suffit pas de dépeindre le sort des femmes dans une dystopie misogyne pour avoir un vrai discours féministe.

Avec ses innombrables scènes de violence patriarcale envers les femmes et ses monologues girl power un peu superficiels, The Handmaid's Tale ressemble de plus en plus à l'équivalent télévisuel du T-shirt «We should all be feminist» de Dior: ça prétend promouvoir des idées progressistes, mais ça sent un peu l'opportunisme.

Univers menaçant et tangible

La première saison de la série est une adaptation assez fidèle du roman de Margaret Atwood. Publié en 1985, celui-ci est devenu une référence en matière de récit dystopique, au même titre que 1984 de George Orwell ou que Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley.

Mais l'univers de Margaret Atwood se démarque des autres œuvres phares du genre en s'intéressant particulièrement à l'hégémonie du patriarcat et aux violences dont sont victimes les femmes.

La Servante écarlate dépeint une société américaine où le taux de natalité est en chute libre et où un groupe d'extrémistes s'empare du pouvoir pour instaurer une théocratie totalitaire, Gilead, où les femmes sont catégorisées selon leur classe sociale et leurs capacités reproductrices.

Le roman de Margaret Atwood met au cœur de l'action une femme banale, Defred (qu'on appelle aussi June dans la série), qui se retrouve impuissante face à ce nouveau régime. Capturée, séparée de sa fille et pensant son mari mort, elle est forcée de devenir une servante écarlate, asservie par un commandant du nouveau régime et sa femme Serena, et violée tous les mois lors de son ovulation.

L'histoire du roman situe la naissance de Gilead dans l'Amérique contemporaine des années 1980, donc dans une société familière du lectorat. La série joue elle aussi sur ce parallèle, en transposant l'action de nos jours.

Dans les flashbacks avant le changement de régime, on voit June commander un Uber, boire une bière avec sa meilleure amie et choisir ses photos de profil pour une app de rencontres –autant de détails qui permettent de nous identifier au personnage et de rendre son sort cauchemardesque encore plus tangible.

Subtilité et ambiguïté perdues

Dès le début du programme, les créateurs ont pris la liberté de faire de June un personnage plus vocal et courageux que dans le texte original. Elle répond souvent avec insolence à ses bourreaux, les regarde avec haine et dégoût et va jusqu'à se rebeller contre le système, en refusant de participer à des actes de violence organisée.

«La série est arrivée juste avant le mouvement Me Too et juste après la candidature d'une femme à l'élection présidentielle américaine, analyse Adrienne Trier-Bieniek. Il fallait que Defred soit plus affirmée, sinon elle aurait été perçue comme en décalage avec le climat actuel.»

Mais ce qui faisait la force du livre de Margaret Atwood, c'était justement que la femme au cœur de son récit n'avait rien d'héroïque. Écrasée par un régime oppressif, traumatisée par l'enlèvement de sa fille et les tortures qu'elle a subies, elle s'est adaptée à ses nouvelles conditions par instinct de survie.

Cette résignation d'une femme ordinaire à un sort innommable est l'élément le plus terrifiant de tout le récit. S'il est toujours facile de penser que l'on choisirait la voie de l'héroïsme et de la résistance face à un régime oppressif, Margaret Atwood nous offre un scénario bien plus probable et paralysant: celui où l'on accepterait un tel sort pour pouvoir rester en vie.

Dans le roman, les plus grands moments de rébellion de Defred sont bien plus subtils que dans la série. Ce sont ses conversations à mots couverts avec Deglen, une autre servante écarlate, sa rencontre secrète avec Moira, sa meilleure amie, mais surtout sa relation avec Nick, le chauffeur du commandant. Leur liaison n'est pas romantique mais charnelle: avec lui, elle redécouvre son libre arbitre et son plaisir de femme, dans des rencontres nocturnes qui pourraient à tous deux leur coûter la vie.

Quant à la conclusion du roman, elle est ambiguë. Des hommes viennent chercher Defred; Nick lui dit de les suivre et de lui faire confiance. On apprend juste dans l'épilogue qu'elle a survécu assez longtemps dans le réseau de la résistance pour enregistrer ses mémoires, retranscrites dans les pages que l'on vient de lire.

Héroïne miraculeusement indemne

Le récit ne s'arrête pas là dans la série, puisqu'après le succès de la première saison, les créateurs du programme ont décidé de poursuivre l'histoire de Defred/June au-delà du roman. C'est là que les problèmes commencent.

Pour garder le personnage dans l'univers de Gilead, les scénaristes ont recours à de nombreux revirements narratifs invraisemblables. June s'est déjà enfuie plusieurs fois de chez le commandant et sa femme. Elle s'est ouvertement rebellée contre le système à de nombreuses reprises, a frappé le commandant, insulté des figures d'autorité et travaillé directement avec la résistance.

Alors que les femmes autour d'elle ont été torturées, tuées, amputées, exilées ou excisées, souvent pour des actes de résistance minimes, June est quant à elle restée indemne.

Dans un récap de Vox de l'un des épisodes les plus récents, la critique Constance Grady souligne que «dans la majorité des sociétés totalitaires, tu ne peux pas démolir les frontières de ta caste et être insolente envers ceux qui ont le pouvoir de te mutiler ou de te torturer! Tu ne vas pas à l'encontre des règles sans en subir les conséquences! J'ai peur que si June continue à être protégée par les armures de l'intrigue trop longtemps, la série ne devienne de plus en plus absurde, fantasmée et cathartique, et soit moins une étude de l'oppression du pouvoir.»

Violence misogyne insoutenable

Tout ce qui faisait la puissance du livre –la terreur muette, la résignation de Defred, sa quête secrète de liberté et ses rébellions intimes– a presque complètement disparu de la série. Sans cette tension, celle-ci se repose sur des ressorts beaucoup moins subtils pour tenir le public en haleine.

Là où le roman suggérait la violence, la série nous la balance en pleine face, dans des scènes répétitives et insoutenables. On voit des femmes se faire électrocuter, tabasser, torturer. Certaines travaillent jusqu'à mourir d'épuisement dans des champs radioactifs, d'autres subissent des mutilations génitales. Rares sont les épisodes où l'on ne voit pas un corps pendu.

Dans une scène particulièrement éprouvante au début de la deuxième saison, June et d'autres servantes écarlates sont menées à l'échafaud, la corde au cou, pour être exécutées. La caméra s'attarde pendant plusieurs minutes sur leurs visages en pleurs, bâillonnés, terrifiés face à la mort et nous montre l'une d'entre elles s'uriner dessus de terreur.

Bien sûr, on doit s'attendre à ce qu'une série sur un régime oppressif, patriarcal et totalitaire en montre la violence. Mais The Handmaid's Tale tombe dans une telle surenchère de violence misogyne que l'on frôle le torture porn.

Lors de la diffusion de la deuxième saison, la critique Lisa Miller s'inquiétait: «La violence contre les femmes dans la saison 2 est indulgente, théâtrale et là pour susciter, si ce n'est du plaisir, du moins une réponse physique et viscérale. The Handmaid's Tale est passée du genre de l'horreur féministe à celui d'un divertissement misogyne très traditionnel. C'est un univers fantasmé où les femmes sont humiliées et déshumanisées, déguisé en une prophétie dystopique vertueuse.»

Punchlines qui sonnent creux

Pour contrebalancer cette violence gratuite, les créateurs ponctuent les épisodes de moments pseudo-féministes. Cette tendance a commencé dès la première saison, avec des scènes –absentes du livre– où les servantes se rebellent contre le système.

Au lieu de s'intéresser à l'organisation de la résistance souterraine ou aux petites transgressions quotidiennes qui permettent aux femmes de regagner un peu de leur humanité, la série nous offre des grandes démonstrations de rébellion complètement invraisemblables quand on connaît les règles de Gilead.

À la fin de la saison 1, après avoir refusé de lapider l'une d'entre elles (quand on vous dit que cette série est fun), les servantes remontent la rue en groupe au rythme de «I'm Feeling Good» de Nina Simone. Une scène puissante visuellement, mais qui suscite pas mal d'interrogations: qui a laissé partir les servantes après leur rébellion?; où sont les soldats qui pullulent d'habitude dans les rues de Gilead?; que veut vraiment dire cette manifestation d'unité menée par June? A priori pas grand-chose, puisque les servantes ne sont pas plus organisées et unifiées après cette marche qu'elles ne l'étaient avant.

À l'époque, Angelica Jade Bastién notait dans le New York Times que «c'est le genre de moments de sororité vide de sens et de faux féminisme “girl power” qui a continuellement dévalué les dernières minutes des autres épisodes de la série».

Cette affection pour les déclarations faussement badass qui n'ajoutent rien ou presque à l'intrigue s'est poursuivie dans les saisons suivantes. Les scénaristes aiment particulièrement donner à June des phrases du type «Peut-être que l'on est plus fortes que ce que l'on croit» ou «Ils n'auraient jamais dû nous donner des uniformes s'ils ne voulaient pas que l'on devienne une armée». Sauf qu'on a l'impression que ces paroles inspirantes existent plus pour être transformées en mugs que pour nous faire vraiment réfléchir.

Marchandisation dérangeante

Le marketing autour de la série confirme d'ailleurs très bien cette sensation. Comme tous les phénomènes culturels, The Handmaid's Tale s'est très vite transformée en phénomène commercial, avec ses produits dérivés et ses costumes de servantes pour Halloween.

La star de télé-réalité Kylie Jenner aime tellement la série qu'elle a récemment fait de Gilead le thème d'une fête d'anniversaire. Sauf qu'une soirée féminicide et esclavage sexuel, ce n'est pas la même chose qu'un anniversaire Buffy ou Iron Man, et que la marchandisation de l'histoire de la série participe encore plus à sa déchéance idéologique.

Dans le New York Times, la journaliste Margaret Lyons s'indigne: «Plutôt qu'un signal d'alarme, The Handmaid's Tale est à moitié cilice, moitié marchandisation. On est vidé par la sauvagerie de la série, puis on nous vend du vin inspiré par ses personnages [...] et des T-shirts avec le slogan “Nolite te bastardes carborundorum”. J'ai vu des chiens habillés comme des servantes écarlates à Halloween. Ce n'est pas un cri de ralliement féministe ou l'expression cathartique d'injustices, c'est juste un fandom. Et ce n'est pas la #résistance. C'est le même repackaging et la même commercialisation des idées et des souffrances des femmes que tout le reste.»

Divertissement trop souvent violent, sans nuances et éreintant, The Handmaid's Tale est une série bien moins féministe qu'elle ne le prétend. Si vous cherchez de vraies séries à la fois captivantes et politiques dans leur représentation, on vous recommande Pose ou When They See Us, avec leurs personnes trans et racisées devant et derrière la caméra, ou Big Little Lies, où une seule scène de thérapie d'une femme battue sert un discours beaucoup plus pertinent sur le patriarcat qu'une saison entière de The Handmaid's Tale.

Anaïs Bordages Journaliste

Marie Telling Journaliste

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