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Léonard de Vinci, superstar et figure gay méconnue

Temps de lecture : 5 min

Cinq siècles après sa mort, l'artiste est une immense célébrité. Mais pourquoi sa vie intime a-t-elle longtemps été passée sous silence?

L'autoportrait de Léonard de Vinci masque sa nature profonde. | Royal Library of Turin via Wikimedia Commons
L'autoportrait de Léonard de Vinci masque sa nature profonde. | Royal Library of Turin via Wikimedia Commons

Le visage d'un vieillard grandiose, une longue chevelure se confondant avec son abondante barbe, le regard mélancolique. Sage antique ou prophète biblique, telle est la représentation que l'on se fait de Léonard de Vinci. Une image véhiculée par son autoportrait tracé à la sanguine au crépuscule de sa vie.

Sous cette figure de sage patriarche, il a passé ses derniers jours dans la France angevine sur l'invitation du roi François Ier. Cette image d'Épinal qui s'est inscrite dans nos imaginaires masque la nature profonde de Léonard: celle d'un homme qui dévorait la vie avec avidité et d'un séducteur libre qui aimait les hommes.

Un homme libre

Fils bâtard qu'un notaire respecté de Florence a eu avec une servante d'auberge, il a été élevé à la campagne par ses grands-parents paternels. Veillent sur lui sa grand-mère, sa belle-mère et sa mère. Son statut d'enfant illégitime ne lui permet pas de recevoir l'enseignement des humanités, mais son grand-père aiguise sa curiosité et son sens de l'observation: «Po l'occhio» (ouvre l'œil), lui répéte-t-il sans cesse.

Dans le cadre champêtre de la Toscane, le petit Léonard grandit dans une atmosphère assez libre: il est gaucher et personne ne songe à le corriger. C'est cette gaucherie qui serait à l'origine de sa mystérieuse écriture dite spéculaire, nous obligeant à nous munir d'un miroir pour déchiffrer ses nombreux carnets.

Un exemple connu d'écriture spéculaire: les notes encadrant l'Homme de Vitruve. | Gallerie dell'Accademia via Wikimedia Commons

Convaincu des qualités de son fils, son père l'emmène à Florence pour le former dans l'atelier du maître Verrocchio. Là, l'élève ne marque pas seulement ses contemporains par ses qualités intellectuelles et artistiques: il tranche aussi par son physique éblouissant. Haut de plus d'1 mètre 90, le jeune Léonard de Vinci était un éphèbe au corps élancé, à la chevelure blond vénitien et aux yeux clairs. Bien plus qu'un physique, il apparaissait charmant, drôle, séducteur –sans parler de ses talents. Irrésistible donc, mais aussi scandaleux: il attirait bien des médisances et des jalousies.

Ce meneur d'hommes, fêtard invétéré, s'entichait de costumes et de maquillage. Son goût pour la fête lui inspirera, à Milan, l'organisation de festivités fastueuses, impliquant des mécanismes sophistiqués qui éblouissaient le public –d'où sa réputation de mage.

Pour comprendre le corps humain qu'il dessinait, de Vinci n'hésitait pas à disséquer les cadavres, pratique condamnée par l'Église. Cet esprit fort était aussi une âme libre, qui ne s'est jamais attachée à un parti ou à un clan.

Florence gay-friendly

La personnalité du peintre n'était en rien classique, encore moins chaste. L'écrivaine Sophie Chauveau, autrice de L'obsession Vinci, qualifie sa sexualité de «résolument masculine et sans doute très intense».

Notons d'ailleurs l'absence de femmes dans son entourage: le maître passe toute sa vie entouré d'hommes. Au cours de ses multiples pérégrinations, il est accompagné par une petite troupe de garçons, les élèves qui composent sa bottega, son atelier.

Ses dessins témoignent du plaisir évident qu'il prend à tracer les membres du corps masculin, un plaisir qu'on ne retrouve pas pour ceux de la femme. Les hommes qu'il représente sont souvent parés d'une ambiguïté androgyne. Son Saint Jean-Baptiste, dont le sourire et le doigt tendu n'évoque guère la dévotion, a de quoi déconcerter.

Saint Jean-Baptiste. | Musée du Louvre via Wikimedia Commons

L'inclination de Léonard pour les garçons n'avait cependant rien d'original dans la société des artistes florentins du Quattrocento. Les chroniqueurs de l'époque l'évoquent de manière factuelle. «En étudiant les artistes de Florence, je n'ai trouvé que deux peintres hétéros: Fra Filippo Lippi et Paolo Uccello», indique Sophie Chauveau.

Ces jeunes hommes prennent, en fin de journée, des parties de plaisir avec un modèle qui leur a plu, et cela n'a rien d'extraordinaire: les pratiques de ces ateliers d'artistes font école.

«Beaucoup d'hommes préféraient vivre entre eux plutôt que d'aller avec les femmes», développe l'écrivaine. Ça n'est pas dénué de conséquences puisque la cité assiste alors à une baisse de la nuptialité et à une chute de la natalité. Le phénomène conduit à recourir aux condottiere, ces mercenaires qui remplacent les fils à la guerre, des fils d'autant précieux qu'ils étaient rares.

Rencontre avec le diable

«Léonard est un homosexuel qui a des rapports multiples et qui n'essaie pas d'avoir des liens d'attachement, explique Sophie Chauveau. Ça m'a beaucoup gênée quand j'ai commencé à travailler parce que je ne lui connaissais pas d'amour.»

Pourtant, il semble bien que le peintre se soit passionnément épris d'un garçon. Celui-ci n'est âgé que de 10 ans quand il croise la route de Léonard qui l'intègre à sa bottega: il s'agit de Salai («diable»), sobriquet donné par le maître lui-même. C'est un véritable garnement, menteur, glouton et voleur, qui pioche jusque dans la bourse de son protecteur. Il a beau semer la pagaille dans l'atelier dont il ébrèche la réputation, Léonard, complétement séduit, lui passe tout. Au point de ne plus savoir, du maître et de l'élève, qui est qui.

Portrait de Salai par Léonard de Vinci. | TTaylor via Wikimedia Commons

On connaît le visage de Salai puisqu'on est à peu près sûr qu'il a servi de modèle pour plusieurs œuvres de son maître, dont le Saint Jean-Baptiste évoqué précédemment. Certaines personnes ont même reconnu ses traits dans La Joconde. Ce qui a inspiré à l'historienne Sophie Herfort son livre Le Jocond.

En effet, quand on superpose les visages de Saint Jean-Baptiste et de la Joconde, la symétrie est étonnante. En outre, à l'arrière-fond gauche de la peinture, le chemin de terre dessine un S comme Salai.

Il s'agit néanmoins d'une opinion minoritaire dans le milieu des expert·es. Sophie Chauveau avance une autre explication: Mona Lisa pose durant trois ans, puis Léonard emmène la peinture avec lui en France, où il continue à peindre au doigt, de mémoire. Il façonne Mona Lisa à l'image du souvenir qu'il a de Salai, resté en Italie. La peinture qu'il caresse au soir de sa vie aurait ainsi pris les traits idéalisés de son grand amour.

Sa vie sentimentale enfouie

Homosexuel, Léonard? Son orientation est longtemps restée secrète. C'est que le génie est extrêmement taiseux sur le sujet. Sa vie sentimentale ne transparaît nullement dans ses carnets. La société florentine se montre certes assez tolérante, mais cela demeure un crime passible du bûcher aux yeux de l'Église.

La discrétion de Léonard remonte précisément à un scandale qui a failli ruiner sa vie. Il a 24 ans et débute sa carrière d'artiste à Florence. Une nuit, quelqu'un glisse une dénonciation anonyme dans le tamburo, cette boîte qui recueille délations et calomnies du tout-venant. Le matin, l'accusation est lue par des officiers: quatre garçons sont accusés de sodomie en réunion. Parmi eux figure «Lionardo di ser Piero da Vinci». Un neveu de Laurent le Magnifique, alors à la tête de Florence, est également mis en cause.

La dénonciation est jugée suffisamment sérieuse pour qu'une enquête soit diligentée. Tout Florence se passionne pour ce fait divers qui impliquait un homme apparenté aux Médicis. Léonard comparaît le 8 avril 1476. Un non-lieu est rendu. Mais sa sexualité ainsi étalée sur la place publique... On imagine la risée et la colère de son père, célèbre notaire, qui l'envoie hors de Florence.

Commence alors un exil de deux ans avant qu'il puisse envisager son retour. «À partir de là, il dit: “Ma vie privée va devenir plus imprenable qu'une forteresse”», relate Sophie Herfort.

Le document évoquant cette affaire n'est retrouvé dans les archives de la police de Florence qu'en 1886. Cette période, en plein pic de dévotion et de puritanisme, n'était pas propice à un étalage public. «Dans cette fin de XIXe siècle saint-sulpicien, on n'en parle pas, commente Sophie Chauveau. D'ailleurs, on parlait très peu de Léonard, le dieu de nos grands-parents était Raphaël.»

La vie sexuelle du peintre demeure donc nimbée d'un voile. Léonard de Vinci reviendra en force dans les années 1960-1970. Prophète mystérieux et artiste inimitable, il continue de fasciner les foules, qui oublient qu'il fut aussi un sex-symbol de son temps.

Frédéric Pennel

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