Politique / Monde

Aux États-Unis, une polémique stérile sur la définition de «camps de concentration»

Temps de lecture : 7 min

Pendant ce temps, on ne parle pas de ce qui se passe dans les centres de rétention d'immigré·es au sud du pays.

Le centre de détention pour migrant·es Willacy, à Raymondville au Texas, le 10 avril 2007. | Paul J. Richards / AFP
Le centre de détention pour migrant·es Willacy, à Raymondville au Texas, le 10 avril 2007. | Paul J. Richards / AFP

Faut-il qualifier de «camps de concentration» les camps de concentration tels qu'ils existent sur le territoire américain? Le débat, qui fait actuellement rage sur internet, connaît sa plus pure incarnation dans l'affrontement entre la députée démocrate Alexandria Ocasio-Cortez et sa collègue républicaine Liz Cheney.

Voici la teneur de leur échange originel, lors duquel Ocasio-Cortez a cité un éminent spécialiste de la Shoah et Cheney l'a accusée de ne pas en connaître les faits les plus basiques:

«Cette administration a installé des camps de concentration à la frontière sud des États-Unis pour les immigrés, où ils sont brutalisés dans des conditions inhumaines et où ils meurent. Il ne s'agit pas d'une exagération. C'est la conclusion de l'analyse d'experts.»

«Je vous en prie @AOC, rendez-nous service et consacrez juste quelques minutes à apprendre l'histoire telle qu'elle s'est vraiment déroulée. 6 millions de Juifs ont été exterminés lors de la Shoah. Vous rabaissez leur mémoire et vous vous déshonorez avec ce genre de réflexions.»

Un débat sémantique ingagnable

C'est à partir de là que les choses se sont méchamment envenimées. Des dictionnaires ont été brandis, notamment l'utile Merriam-Webster, qui explique qu'un camp de concentration est «un lieu où un grand nombre de personnes (prisonniers de guerre, prisonniers politiques, réfugiés ou membres d'une minorité ethnique ou religieuse) sont détenus ou confinés sous garde armée –particulièrement utilisé pour qualifier les camps créés par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale pour l'internement des Juifs et d'autres prisonniers».

Le musée d'Auschwitz est intervenu. Yad Vashem, l'Institut international pour la mémoire de la Shoah, a mis son grain de sel. Le Centre Wiesenthal en a rajouté une couche. Et encore une fois, la question de savoir s'il faut emprisonner des familles dans des cages glacées sans accès à des sanitaires ou à des soins de santé adéquats a été réduite à une dispute sur Twitter autour du choix des mots.

Comme d'habitude, cet épisode n'est évidemment pas qu'une simple bataille terminologique. C'est une lutte pour savoir quel·le proche rescapé·e de la Shoah détient le monopole de la souffrance. C'est une guerre autour de qui utilise la douleur de qui pour marquer des points politiques. C'est un pugilat quant à chacun des sentiments suscités chez nous par certains mots, en fonction de leur lien avec nos vies et nos histoires personnelles.

En bref, c'est un débat sémantique ingagnable sur notre nombril, au lieu d'être une discussion morale et active sur les enfants actuellement emprisonné·es dans des cages gelées, où certain·es sont mort·es et d'autres vont probablement bientôt mourir à leur tour.

La question relève davantage des émotions, des réactions personnelles que de la précision et de l'exactitude.

Comprenez-moi bien: appeler les choses par leur nom est important. Tout particulièrement, d'ailleurs, lorsqu'un président utilise le mot «millions» pour désigner toute quantité supérieure à vingt, «trahison» pour dire «tout ce qui ne me plaît pas» et «collusion» pour dire, eh bien, personne n'a encore bien compris quoi. Donald Trump manipule le langage et les mots parce qu'il veut manipuler la réalité, et la nécessité de dénoncer cela semble toujours aussi impérative.

Mais ce qui est exténuant au sujet de la polémique actuelle autour des mots «camp de concentration» dépasse Trump et sa réalité fabriquée de toutes pièces. Fondamentalement, la question est la suivante: devons-nous désigner ces camps où le gouvernement emprisonne un groupe particulier de personnes par leur véritable nom? Ou devons-nous nous en empêcher parce que ce nom évoque la Shoah et qu'il serait susceptible de minimiser les souffrances des personnes qui en ont été victimes?

Encore une fois, la question relève davantage des émotions, des réactions personnelles déclenchées spécifiquement par ces mots que de la précision et de l'exactitude –comme beaucoup l'ont souligné, le terme «camp de concentration» est antérieur à la Shoah et n'implique pas d'intentions génocidaires.

Aux dépens des combats à mener

Il est peut-être plus facile d'illustrer le problème en évoquant l'inverse du débat du moment. En mai 2019, le Guardian a annoncé qu'il modifiait son guide de recommandations stylistiques pour les mots définissant le changement climatique.

Aucun terme ne serait réellement interdit, mais en affichant une préférence pour «crise climatique», «urgence climatique» ou «dérèglement du climat» au lieu de l'habituel «changement climatique», le journal a l'impression d'être davantage en mesure de transmettre l'idée que «ce dont parlent les scientifiques est une catastrophe pour l'humanité», comme le souligne la rédactrice en chef Katharine Viner.

Depuis cette annonce, plusieurs autres médias –la plupart internationaux– ont adopté le même genre de politique, afin de faire monter la pression d'un cran.

Le Guardian fait un excellent travail dans le domaine des reportages sur le changement climatique, et cette démarche a clairement été initiée avec les meilleures intentions du monde. La question n'est pas que cela soit dommageable, mais on peine à comprendre le bénéfice que va apporter ce changement de vocabulaire.

Passons-nous davantage de temps à nommer ces centres qu'à nous pencher sur le problème qu'ils représentent?

Ralentir le processus du réchauffement climatique va bien au-delà de la nécessité de trouver les bons mots. Cela implique que nous trouvions comment raconter une histoire qui relie des points extrêmement éloignés les uns des autres; une histoire qui fait comprendre que les enjeux de demain sont pertinents dès aujourd'hui; une histoire qui fait résonner les catastrophes que nous avons déjà connues avec ce à quoi nous pouvons nous attendre si nous n'agissons pas. Il s'agit de trouver quelles tactiques déployer pour donner de l'importance à l'expression.

Ce changement ramène aux questions qui empoisonnent le débat autour de la qualification de «camps de concentration» des centres de détention d'immigré·es: passons-nous davantage de temps à les nommer qu'à nous pencher sur le problème qu'ils représentent? À une époque de surcharge informationnelle et d'épuisement de l'indignation, les luttes que nous menons au sujet du nom des choses ne se livrent-elles pas aux dépens des combats à mener contre ces choses, justement?

L'axiome politique parfois élimé «si tu te lances dans des explications, tu as perdu» vient à l'esprit. Le plus souvent, cette expression implique que donner de vraies, de bonnes informations aux gens est une perte de temps. Mais ce n'est pas gravé dans le marbre.

Dans le cadre de sa campagne pour l'investiture démocrate, ce que la sénatrice Elizabeth Warren fait de façon assez spectaculaire est précisément de nommer les choses et ensuite de prendre le temps de les expliquer.

Les mots et les sentiments

Il y a des chances pour que plus nous passions du temps à expliquer, clarifier et réaffecter certains mots à certains sens, plus nous soyons capables de revenir à un capital de mots partagés –ce qui reste la base nécessaire pour gouverner.

Mais nous devons nous demander si les querelles pour savoir qui est le plus blessé par les références à la Shoah tombent dans la catégorie de l'explication, de la tentative de trouver un sens partagé par tout le monde ou de la volonté de trouver la vérité. Parce que cela a bien moins l'air d'une conversation rationnelle sur l'histoire connue et les leçons à en tirer que d'une nouvelle bataille pour savoir qui sont les personnes dont les sentiments sur l'histoire importent le plus.

Ce à quoi ça ressemble vraiment, c'est à un moyen de nous détourner de ce que nous essayons de nommer –ces choses qui sont en elles-mêmes une horreur– et à un consensus pour nous disputer, à la place, à propos de la langue et de l'histoire.

Ce n'est probablement pas une coïncidence si le fait même de savoir qui a le droit de s'approprier les mots «plus jamais ça» –à l'origine supposés indiquer que nous devons nous inspirer de l'histoire pour comprendre ce qui est en train de se produire en ce moment– est aujourd'hui sujet à controverse, après qu'ils ont été évoqués par AOC en référence aux «camps de concentration».

«Plus jamais ça» signifie autant ou aussi peu que nous le voulons. Cela aurait pu vouloir dire plus jamais de Parkland, il y a un an, et cela pourrait signifier plus jamais de gens en cage aujourd'hui. Les débats pour savoir qui a le droit d'utiliser ces mots n'a pas empêché les élèves de Parkland de se battre pour une réforme de la législation sur les armes.

Ce qui compte, c'est que les mots ont toujours le pouvoir de nous émouvoir.

Vous ne convaincrez jamais la moindre personne qu'elle se trompe sur la signification de ce genre d'expression. En revanche, vous pourriez la convaincre, en utilisant des faits et des preuves, qu'un pays qui enferme des familles parce qu'elles demandent légalement l'asile n'est pas une nation qui mérite notre fierté. Vous pourriez la persuader qu'il est impératif d'agir face au changement climatique, parce que c'est une crise qui nous coûte et provoque déjà des dégâts.

Ce serait possible, si vous preniez la peine d'expliquer pourquoi les mots déclenchent chez vous certains sentiments, au lieu de vous contenter de les répéter.

Ce n'est pas la manière dont nous étiquetons nos mots qui importe. Ce qui compte, c'est que les mots ont toujours le pouvoir de nous émouvoir, de nous inspirer et de nous terrifier. Et s'ils savent faire ça, alors peut-être peuvent-ils aussi nous pousser à agir –quand bien même ne serions-nous pas toujours d'accord sur la forme.

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