Culture

Keanu Reeves est l'élu venu nous sauver du monde de Trump

Temps de lecture : 11 min

Dans une époque empoisonnée par l'agressivité et l'incivilité, la star de «Matrix» est célébrée pour son humilité et sa gentillesse.

Keanu Reeves dans Bill & Ted's Excellent Adventure, My Own Private Idaho, Matrix et John Wick. | Captures d'écran via YouTube / Montage Slate.fr
Keanu Reeves dans Bill & Ted's Excellent Adventure, My Own Private Idaho, Matrix et John Wick. | Captures d'écran via YouTube / Montage Slate.fr

En août 2018, une image insoutenable faisait le tour du monde: un jeune garçon refusait de serrer sa mère, impuissante et en pleurs, dans ses bras. Traumatisé par plusieurs jours passés dans des campements de fortune où il n'était entouré que d'inconnus en uniforme, le petit était persuadé d'avoir été abandonné par ses parents, arrêtés par la police et séparés de lui au moment de franchir la frontière entre le Mexique et les États-Unis.

Un cauchemar qui, pour plusieurs milliers d'enfants, avait transformé l'horreur des contes de Perrault en réalité tangible. Mais cette fois, point de morale.

Un seuil dans la cruauté avait été franchi par le gouvernement de Donald Trump, responsable de cette décision censée dissuader les familles sud-américaines de se rendre au nord. Une abomination parmi d'autres: depuis trois ans, le quarante-cinquième président américain a habitué le monde à l'atrocité de ses actes et paroles visant celles et ceux n'ayant pas la même couleur de peau, la même opinion, le même genre et/ou la même orientation sexuelle. Et avec lui, comme un alpiniste si obsédé par son selfie qu'il en a piétiné les cadavres gelés des personnes qui partageaient son rêve, le monde s'est habitué à cette méchanceté gratuite qui s'étale sur les réseaux sociaux, dans la rue ou les médias.

C'est pourquoi, depuis trois ans, le monde essaye comme il le peut de contrebalancer l'anxiété créé par ce constant sentiment d'effroi en faisant d'insolites personnages ses nouveaux apôtres.

Pour répandre le message du bien, de l'empathie et de la civilité, on a ainsi trouvé l'ours Paddington, qui expliquait dans le deuxième volet de ses aventures sorti en 2017 que «si vous êtes gentil et poli, le monde ira bien», ou Fred Rogers, la star pendant trente ans d'une émission de télé pour enfants devenu, à la faveur d'un documentaire biographique sorti en 2018, une figure quasi déifiée de la «gentillesse radicale». «L'amour n'est pas un état de bienveillance parfaite, mais un nom actif comme lutte», avait-il l'habitude de dire, avant d'ajouter qu'«aimer une personne, c'est s'efforcer de l'accepter telle qu'elle est, ici et maintenant».

Déluge d'anecdotes

Depuis quelques mois, c'est une autre figure qui semble concentrer tout l'amour d'un certain internet fatigué des saillies violentes et déshumanisantes du président américain et de ses différents adeptes et disciples dans le monde. L'élu se nomme Keanu Reeves.

Au mois de mai 2019, James Dator, un journaliste du site sportif SBNation, racontait dans une série de tweets comment, par une calme matinée de 2001, l'acteur est entré dans sa vie en pénétrant dans le cinéma de Sydney où il travaillait comme ouvreur.

«Il veut acheter une place pour From Hell, le film avec Johnny Depp, racontait-il. Je suis tellement impressionné que je fais ce que tout adolescent sensible de 16 ans aurait fait, et lui dit que j'aimerais lui offrir ma réduction d'employé. Cela veut dire qu'il aurait besoin de signer ma feuille, une façon d'avoir son autographe. “Je ne travaille pas ici”, me dit Keanu, visiblement confus par mon offre. Je lui facture donc le prix normal, énervé par moi-même de ne pas avoir réussi à avoir son autographe. Deux minutes plus tard, on frappe à la porte derrière moi. J'imagine que c'est mon patron. C'est Keanu. “J'ai réalisé que tu voulais probablement mon autographe, alors j'ai signé ça”, me dit-il. Il me tend un ticket de caisse du stand de confiseries, qu'il a signé au dos. Il a ensuite nonchalamment jeté une glace dans la poubelle et est parti voir son film. J'ai réalisé plus tard qu'il avait acheté une glace dont il ne voulait pas juste pour avoir un ticket de caisse sur lequel il pourrait signer un autographe à un idiot de 16 ans.»

Partagée près de 20.000 fois, cette anecdote se révèlera en fait être le prologue de ce qui ressemble beaucoup à une forme de nouveaux évangiles 2.0, un déluge de récits de gentillesse s'abattant sur les tweets de Dator.

Des dizaines d'anonymes se mettent à leur tour à raconter, avec une extraordinaire courtoisie, leur rencontre avec la star de Matrix et de Speed. Beaucoup mentionnent à quel point il accepte volontiers de signer des autographes et de prendre des selfies. Un autre relate qu'il a un jour discuté quarante-cinq minutes avec l'acteur dans un aéroport.

Ces histoires corroborent celles –nombreuses– racontées à propos de l'acteur sur les réseaux sociaux, et notamment sur Reddit, depuis une dizaine d'années. Celle où il aurait offert le petit déjeuner et le déjeuner pendant plusieurs semaines à toute l'équipe technique du film Poursuite. Celle où il aurait fait un détour de 80 kilomètres pour raccompagner chez elle une jeune femme dont la voiture était tombé en panne, qui rappelle celle où il aurait dépanné une alors inconnue Octavia Spencer. Celle aussi où il aurait offert 20.000 dollars à un menuisier travaillant sur les décors de Matrix, après avoir appris qu'il avait des difficultés financières. Celle où il aurait patienté vingt minutes sous la pluie parce que la sécurité de la fête de fin de tournage de son film Daughter of God ne l'avait pas reconnu à l'entrée. Celle enfin où il aurait offert des Harley-Davidson à tous ses cascadeurs sur le tournage du deuxième Matrix.

Impossible de vérifier la véracité de ces anecdotes, mais force est de constater qu'elles vont elles aussi dans le sens d'autres largement documentées. Celle, par exemple, de ces photos où l'acteur garde ses mains pour lui-même en présence de jeunes femmes, ou celle de cette statistique qui affirme qu'il est de très loin la star masculine ayant le plus tourné avec des réalisatrices. Celle de ce jour de mars 2019 où, contraint d'atterrir d'urgence à Bakersfield en Californie, il a pris l'initiative de louer un van pour emmener le reste des passagèr·es à Los Angeles, leur destination finale, dans un road-trip inoubliable. Celle, aussi, où il a été filmé dans le métro new-yorkais en train de laisser sa place assise à une femme qui venait de rentrer dans la rame.

Et celle, enfin, de ces clichés presque surréalistes pris par un paparazzi en 1997, sur lesquels on voit l'acteur boire et manger avec un sans-abri d'Hollywood, avant de s'allonger sur le dos pour l'écouter raconter ses histoires.

Nuage de mystère

«Wacky» («farfelu»), comme il dirait: Keanu Reeves est humble, gentil et courtois. Il dit «merci» et «s'il vous plaît». Surtout, il ne dit jamais «mais vous savez qui je suis» et il refuse, dans la mesure du possible, de prendre les honneurs et la lumière. En 2019, dans le monde de Trump, cela suffit à faire de lui une star à part, l'icône malgré lui d'un mouvement pour plus de civilité.

Contrairement à nombre de ses pairs (Robert De Niro, Meryl Streep, Mark Ruffalo, Chris Evans...) qui se sont engagés –en actes ou en paroles– contre Trump et ce qu'il représente, Keanu Reeves n'a jamais affiché ses opinions. Dans un monde où la célébrité est souvent proportionnelle au nombre d'abonné·es sur Instagram, lui-même proportionnel à la quantité d'informations livrées en pâture, l'épais nuage de mystère qui l'entoure le transforme en révolutionnaire.

On sait bien sûr qu'il est né à Beyrouth d'une mère anglaise et d'un père sino-hawaïen, qui l'a abandonné à 3 ans après un passage en prison pour deal d'héroïne. On sait qu'il a vécu à Sydney puis à New York, et qu'il s'est ensuite installé avec sa mère à Toronto. On sait que, encouragé par un premier rôle dans le drame sportif Youngblood, il a pris la route à 21 ans pour rejoindre Hollywood, où il va connaître une carrière assez banale pour un acteur de sa génération, passant des teen movies (Youngblood, Bill & Ted) aux films d'action (Point Break, Speed, Matrix, Constantine) et aux drames prestigieux (Dracula, My Own Private Idaho, Beaucoup de bruit pour rien, Little Buddha), avant de s'adonner à la série B.

On sait aussi qu'il est passionné de motos, qu'il aime lire et jouer de la musique. On sait enfin qu'il a connu une tragédie, avec la mort dans un accident de voiture de son ex-petite amie Jennifer Syme, deux ans à peine après leur séparation, causée par la naissance de leur enfant mort-né –un évènement qui a refermé le livre de la vie de Keanu Reeves.

Depuis une petite vingtaine d'années, on ne sait donc plus grand-chose. On ne sait pas qui sont ses ami·es ou ses amours. On ne sait pas de quoi il rêve, de quoi il a peur. On ne sait pas ce qu'il vit, ce qui le fait frissonner ou pleurer, entourant souvent ses interviews d'un profond mystère dès lors qu'il s'agit de pénétrer son intimité.

«Il donnera l'impression d'être prêt à répondre à tout en disant peu, voire rien du tout», écrivait récemment Hayley Freeman, après une interview pour le Guardian. Quand une journaliste tentait de lui poser une question sur la religion en 2005, il la priait de ne pas aller plus loin. «C'est personnel et privé», lui rétorquait-il. Même quand Stephen Colbert lui demandait récemment ce qu'il pensait de ce qui arrivait après la mort, il répondait, après quelques secondes de réflexion et avec la sagesse de ceux qui savent: «Je sais que nous manqueront à ceux qui nous aiment», laissant le comédien muet et abasourdi.

Loin des phrases toutes faites et des mots qui ne veulent rien dire des personnes véhémentes et agressives, il y a comme une sorte de subjugation quand l'acteur se met soudainement à parler, à l'image de ce moment, spontané et inattendu, où il révélait à Ellen DeGeneres qu'il avait eu le béguin pour Sandra Bullock sur le tournage de Speed.

Dans un scénario hollywoodien parfait, pour maximiser l'effet, il aurait pu faire cette révélation en 2006 lors de la promo d'Entre deux rives, une romance où les deux stars partageaient à nouveau l'affiche. Mais non, il s'est laissé prendre, vingt-cinq ans plus tard, à 54 ans, par une euphorie toute adolescente pleine de gestes trop grands et de regards lointains, presque gênés.

Déjà, dans une interview donnée en 1990, juste avant qu'il n'accède à la célébrité mondiale grâce à My Own Private Idaho et à Point Break, le journaliste Dennis Cooper lui disait que cet hébétement était ce qui le rendait si fascinant. «Tu sembles toujours parler autour de ce que tu veux vraiment dire, lui expliquait-il. La plupart des acteurs fabrique l'émotion et s'attende à ce que le public la renvoie. Avec tes personnages, c'est leur incapacité à produire qui est la clé. Ils sont souvent, voire perpétuellement, affligés, effrayés, terrifiés par le monde. Ils sont constamment en lutte avec leur contexte.»

«Be excellent to each other!»

Voilà une bien étrange qualité pour un acteur, être hébété. Un autre aurait pu prendre la remarque pour une insulte. C'est d'ailleurs sur ce tableau que ses critiques n'ont ensuite cessé de l'attaquer, arguant qu'il était fade, incapable d'exprimer des émotions humaines, que sa diction étaient rigide –le rendant ridicule dès qu'il cherchait à prendre des accents– ou plus directement qu'il était bête. «Il semble perdu sans son skateboard», lisait-on en 1992 dans un article sur Dracula, en référence à son rôle d'ado gentiment débile dans les deux films cultes Bill & Ted.

Keanu Reeves a pourtant su faire de son étrangeté une qualité, attirant de prestigieux réalisateurs et réalisatrices (Bernardo Bertolucci, Kathryn Bigelow, Francis Ford Coppola, Stephen Frears, Gus Van Sant, Richard Linklater...) grâce à ce stoïcisme quasi messianique si fascinant.

Il a su embrasser cette façon un peu gauche de s'exprimer et de se mouvoir, cette légère inadéquation au monde et à ses conventions. Quand Will Smith avouait qu'il avait décliné le rôle de Neo dans Matrix parce qu'il n'avait compris le concept, Keanu Reeves, lui, acceptait –avec à la clé le succès que l'on connaît. À l'inverse, quand la Fox lui offrait des ponts d'or pour reprendre son rôle dans Speed 2, il déclinait: il préférait aller incarner Hamlet dans un petit théâtre de Winnipeg au Canada, évitant ainsi un embarrassant flop.

Cela ne veut pas dire qu'il a tous su les éviter. Des flops, il en a connus. Beaucoup. Certains très spectaculaires, comme 47 Ronin. Mais l'essentiel n'a probablement jamais été là, insistant souvent qu'il n'est intéressé ni par l'argent, ni par la célébrité. La priorité, c'est «le travail», comme il le disait à Hayley Freeman, après qu'elle a lui demandé –vingt-huit longues secondes plus tôt– ce qui nourrissait son ego.

Les flops font partie des risques du métier. Incarner John Wick, un tueur à gages à la retraite reprenant du service parce qu'un inconscient avait tué… son chiot, en était un. «Combien de studios, pensez-vous, ont dit non à ce film?, demandait à GQ le réalisateur, la doublure cascade de l'acteur sur les trois films Matrix. La réponse est tous.»

Là encore, malgré les moqueries initiales, le film d'action très modestement budgété à 20 millions de dollars a fini par en rapporter cinq fois plus, donnant naissance à une très lucrative franchise de bientôt quatre films.

Même en tuant une bonne centaine de personnages par film dans un déluge de violence graphique et chorégraphiée, Keanu Reeves continue d'inspirer humilité et bienveillance autour de lui.

Après tout, John Wick est un peu une version punk des héros des vidéos de The Dodo: mû par l'amour des animaux (et de sa femme), il semble, comme son interprète, hanté par une forme de mélancolie naturelle.

Tout le monde s'identifie à cela, de la même façon que tout le monde s'identifie à un homme seul assis sur un banc, en train de manger un sandwich –une image de lui prise en mars 2010 par un paparazzi, qui fera le tour du monde sous forme de mème et qui reste encore aujourd'hui l'une des plus célèbres et iconiques de l'acteur.

Keanu Reeves était, là encore, à part. Comme l'écrivait alors le magazine Time, «contrairement à d'autres modes liées aux célébrités, le mème Sad Keanu semble basé sur la sincérité et l'affection. [...] C'est l'aspect le plus surprenant du mème. Alors qu'internet est la plupart du temps utilisé pour se moquer des célébrités, les fans du mème veulent juste montrer à la star à quel point ils l'aiment».

«Be excellent to each other!» («Soyez excellent entre vous»), avait l'habitude de dire son personnage dans les films Bill & Ted. Un mantra qui résonne très fort en ces temps où la décence et la civilité semblent être devenues des valeurs en voie de disparition. Trente ans plus tard, il ressemble presque à un slogan politique.

C'est pourquoi il n'est probablement pas étonnant que Keanu Reeves reprenne son rôle culte dans Bill & Ted Face The Music, un troisième volet dont la sortie est prévue quelques semaines avant les élections américaines de 2020.

Face à Trump et à tout ce qu'il incarne, il n'y aura pas de meilleure parade que de suivre le guide, comme Neo avec Morpheus, comme Johnny avec Bodhi, et appliquer encore et encore ces quelques mots. Il faudra être comme Keanu: EXCELLENT.

Michael Atlan

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