Culture

En photographiant ses enfants, Sally Mann met la société face à ses tabous

Temps de lecture : 6 min

Exposés à Paris, ses clichés questionnent les limites entre l'art et la pédopornographie.

L'artiste est exposée au Jeu de Paume jusqu'au 22 septembre 2019. | Service de presse 
L'artiste est exposée au Jeu de Paume jusqu'au 22 septembre 2019. | Service de presse 

Nous sommes en 1992. Cela fait déjà sept ans que l'américaine Sally Mann photographie ses enfants dans son chalet d'été en Virginie. Un lieu paradisiaque et hors du monde: entouré de nature, sans horloge, ni eau courante ni électricité. Un lieu de vacances idéal… Avec un regard ô combien tendre mais aussi lucide, la jeune mère y capture ces moments d'intimité précieux, leur donnant une puissance divine et théâtrale. Une lumière irréelle noie et sculpte les corps angéliques et frêles de sa progéniture.

Confusion entre fiction et réalité

Cette année 1992, l'artiste se décide enfin à partager ces clichés. Une série titrée «Immediate Family» qui réunit une sélection faite par l'artiste et publiée dans un livre éponyme. Ces images sont exposées actuellement au Jeu de Paume.

Les photographies n'ont rien d'idylliques malgré leur cadre naturel. Y règne une atmosphère angoissante et parfois lugubre. Une menace pèse sur les paysages et les protagonistes. Lorsqu'ils ne sourient pas et se prélassent, les enfants –Emmet, Jessie et Virginia– sont blessé·es, nu·es ou adoptent des poses d'adultes ambiguës, des poses de détresse ou encore de martyr. Damaged Child (1984), l'image introductive du livre de Sally Mann, montre le visage boursouflé de sa fille Jessie, victime de piqures d'insectes. Sur Emmett Floating at Camp (1991), le corps de son fils Emmett flotte à la surface de l'eau et ne manque pas d'évoquer un cadavre… Ailleurs, on le voit nu, le bas du corps taché par une texture sombre.

Loin de satisfaire ses pulsions sadiques, Sally Mann photographie des événements quotidiens que son œil de photographe transfigure. Elle explore ses peurs de mère, l'angoisse que ses enfants soient en danger, meurent ou grandissent trop vite. Sur la sublime photo The Last Light (1990) par exemple, une main adulte prend le pouls de sa fille comme si celle-ci allait lui échapper.

Dans le livre Immediate Familily, Sally Mann décrit ses clichés comme «des fictions», des images «fantastiques» ou portant «la plupart sur des choses ordinaires que toute mère a eu sous les yeux: un lit mouillé, un nez qui saigne, des cigarettes en sucre». Consciente des remous qu'ils pourraient susciter, la photographe prévoit d'abord d'attendre que ses enfants soient adultes pour les diffuser. Dans le catalogue de l'exposition, Sarah Kennel, l'une des commissaires raconte: «En l'apprenant, ses enfants […] lui demandent de reconsidérer sa décision. Après avoir consulté un psychologue qui assure Mann et Larry [son mari] qu'Emmett et Jessie sont bien intégrés et parfaitement conscients des incidences d'une publication […], Mann prend le parti de publier.»

Mais voilà, l'artiste est immédiatement accusée de maltraiter ses enfants. Une réaction soulignant les confusions communes entre fiction et réalité en matière d'art… La photographe expliquera pourtant que «ces prises de vues n'avaient rien à voir avec mon travail de mère et que les enfants percevaient cette différence.»

Cachez cette nudité...

Dans le New York Times Magazine, le critique d'art Richard Woodward déclare sans ambage que les images sont pour lui «une source d'inquiétude personnelle». Une telle démarche serait représentative du sacrifice que la photographe fait de ses enfants sur l'autel de son ego artistique. Sally Mann profiterait de sa relation privilégiée, de sa position dominante et de la faiblesse de ses enfants. Les relations artiste-modèle font toujours le jeu de dynamiques de pouvoir.

Dans ce cas particulier, les enfants n'étaient-ils pas trop jeunes pour donner leur accord? En tout cas, aucun·e ne remettra en cause le travail de leur mère à leur majorité. Aujourd'hui, de nombreux parents partagent des photos de leurs enfants sur les réseaux («sharenting»). Il est d'ailleurs légalement possible d'exiger un retrait des clichés, le droit à l'image s'appliquant au domaine de l'art. L'affaire Eva Ionesco en est un exemple typique quoiqu'extrême, cette dernière ayant poursuivi sa mère en justice pour avoir pris des photographies artistiques d'elle entre ses 4 et ses 12 ans, nue, dans des positions très explicites.

Sans surprise, l'artiste sera censurée.

Plus qu'une remise en cause de l'autorité parentale, le point de crispation nodale vis-à-vis d'«Immediate Family» demeure la nudité enfantine. Sally Mann y a exploré la désinhibition de ses enfants à l'égard de leur corps mais aussi l'éveil de leur sexualité et leurs désirs latents. The Modest Child (1988) cadre sa fille qui recouvre sa poitrine de ses mains comme pour suggérer l'émergence future de ses seins.

Sans surprise, l'artiste sera censurée. La bible de l'art contemporain, Artforum, refuse de publier l'image –dérangeante, certes, mais faut-il bannir l'art dès lors qu'il en choque certain·es?– sur laquelle le corps nu et blanc comme neige de sa fille pend à un crochet. La photo Virginia at Four (1989) –qui n'a rien d'obscène– sur laquelle sa fille pose nue face à l'objectif fait la couverture d'Aperture en 1990 et sera dénoncée comme «pornographique» et floutée par le Wall Street Journal.

De l'art au porno, l'enjeu d'une définition

Peut-on diffuser des photos d'enfants nus sans tomber dans la pornographie? En répondant par la négative, on estime qu'un cliché de prépubère dénudé·e est forcément pédopornographique, qu'il aurait vocation à susciter un désir masturbatoire, l'enfermant dans un système à sens unique. Comme le souligne Polly Toynbee dans le Guardian, «l'obsession actuelle du sexe des enfants oblige tout le monde à voir avec des yeux de pédophile».

La législation concernant les représentations pornographiques s'est durcie à l'international dans les années 1990. Tant mieux. Cependant le flou demeure: comment savoir si une image suscite ou non des intérêts lascifs? Comment juger s'il s'agit d'une œuvre d'art ou non? Cette situation engendre de nombreuses dérives dès lors que l'on confond nudité et pornographie.

Aujourd'hui, il n'est pas rare que des ligues de vertu demandent la confiscation de photographies d'enfants, même habillés et représentés en peinture.

En 2007, une photo de Nan Goldin (où deux enfants dansent) est saisie par la police britannique au centre d'art contemporain de Gateshead. Elle ne tombe finalement pas sous le coup de la loi relative à la pornographie infantile. À chacun d'en juger. Les photographies de Sally Mann ont beau avoir trente ans, elles résonnent toujours aujourd'hui, non seulement par leurs qualités formelles mais aussi par leur avant-gardisme.

La série continue de déranger parce qu'elle jette aux oubliettes cette vision sentimentaliste et idéalisée de l'enfance, période innocente censée être exemptée de toute libido et de toute noirceur. Sur les clichés de l'Américaine, les lèvres sont rehaussées de rouge à lèvre, les enfants se parent de colliers, épousent des attitudes traditionnellement attribuées à leurs aînées. Leurs regards sont imprégnés de mille émotions entremêlées: Emmett, Jessie et Virginia expriment tour à tour la fierté, la provocation, la méfiance, la clairvoyance. Bref, ils sont aussi complexes et mystérieux que des adultes.

«J'ai senti que c'était le moment de me retirer.»

Sally Mann, photographe, en 1997

La proposition de Sally Mann est politique. Elle s'inscrit dans la lignée des pédagogies de l'enfance qui ont émergé dès les années 1960: elle propose une représentation alternative au dogme selon lequel l'enfant serait un adulte inférieur, un pantin ou une matière humaine à modeler.

Après les scandales provoqués par sa série, la photographe décide d'«abandonner la photographie familiale», en partie pour «échapper à la controverse et à la renommée inattendues». «J'ai senti que c'était le moment de me retirer», dit-elle en 1997. «Quand on travaille ensemble, notre lien n'a aucune espèce d'élasticité. Passer à autre chose, c'est une façon de les libérer pour qu'ils soient eux-mêmes.» De l'auto-censure?

Julie Ackermann

Newsletters

«Hors normes», «Sorry We Missed You», «L'Âcre parfum des immortelles»: 3 films, 4 combats

«Hors normes», «Sorry We Missed You», «L'Âcre parfum des immortelles»: 3 films, 4 combats

Aussi différents que possible, les films de Nakache et Toledano, de Ken Loach et de Jean-Pierre Thorn sont pourtant chacun habité par l'urgence face à des situations d'injustice et d'exclusion.

En 1999, face à la révolution numérique, l'industrie musicale peine à changer de disque

En 1999, face à la révolution numérique, l'industrie musicale peine à changer de disque

En refusant d'anticiper la transition numérique, les majors qui n'avaient jamais été aussi puissantes vont payer le prix fort.

Qui invente vraiment les tours de magie?

Qui invente vraiment les tours de magie?

Tout le monde a déjà croisé un magicien. Mais savez-vous qui crée les tours de magie? Qui est le plus grand magicien du monde? Pourquoi si peu de femmes font de la magie? Dans Magicos, Guillaume Natas reçoit magiciens et magiciennes pour...

Newsletters