Culture

Derrière «Catch 22», une histoire corse

Temps de lecture : 3 min

La série est une adaptation signée George Clooney du roman de Joseph Heller dont les racines biographiques plongent au cœur de l’île de Beauté.

Christopher Abbot interprète Yossarian, un soldat américain peureux envoyé en Europe. | Capture d'écran de la bande-annonce de Catch 22
Christopher Abbot interprète Yossarian, un soldat américain peureux envoyé en Europe. | Capture d'écran de la bande-annonce de Catch 22

L’histoire de Catch 22, le roman de Joseph Heller paru en 1961, c’est celle d’un échec qui devient une réussite, d’une peur panique qui se mue en triomphe. Bref, une histoire américaine. Avant d’être l’auteur d’un best-seller qui apparaît sur toutes les listes des meilleurs livres anglo-saxons du XXème siècle, Joseph Heller fut un soldat américain envoyé en Europe pour la libérer du joug nazi.

Un soldat pétrifié par la trouille baptisé, dans Catch 22, Yossarian ou Yoyo (joué dans la série par Christopher Abbott, vu dans Girls). La grande réussite de l’adaptation que cosignent George Clooney et Grant Heslov est de restituer sans l’édulcorer ce personnage auquel on peut aisément s’identifier, un antihéros tellement effaré à l’idée de monter au front qu’il cherche à toute force à se faire disqualifier pour le combat... Autour de lui, une galerie de personnages grotesques et réjouissants, du colonel Cathcart (Kyle Chandler) qui tire sur tout ce qui bouge au Major DeCoverley (Hugh Laurie) dont la principale préoccupation est de réquisitionner de splendides palais de la Renaissance pour y dormir le plus confortablement possible.

De Migliacciaru à Pianosa

Cette expérience de la guerre ne colle pas vraiment avec le récit national d’une «greatest generation» (celle des combattants américains de la Deuxième guerre mondiale) altruiste, exemplaire et somme toute indépassable… Avec un sens de l’humour décapant, Joseph Heller a su faire de sa propre couardise un chef-d’œuvre, qui anticipe bien d’autres satires du type MASH et George Clooney a transformé le roman en très bonne série même si elle a été tournée pour l’essentiel… en Sardaigne. Sacrilège car la guerre de Joseph Heller n’eut pas pour cadre l’île italienne mais bien sa rivale française, la Corse, rebaptisée dans le roman Pianosa.

Dominique Taddei, historien de la Corse et auteur de plusieurs livres sur la guerre de 39-45 (USS Corsica, l’île porte-avions et We Corsicans, Editions Albiana), raconte: «Joe Heller était officier bombardier au 340th bomber Group, basé à Alesani (dans la Castagniccia, ndlr) et ses 75 missions il les avait faites au départ de la Corse. Il arrive en mai 1944 et repart en février 1945. Les avions partaient vers le centre ou le nord de l’Italie pour leurs missions puis, à partir de l’été, ça a été vers le sud de la France. Heller parle souvent d’une mission à Avignon.»

Joseph Heller (le deuxième debout en partant de la droite) à Alesani. | Dominique Taddei via l'association du 57th Bomb Wing

Des camarades devenus personnages

Si Heller invente Pianosa, il décrit précisément les environs de Migliacciaru (où était installé l’état-major), et s’inspire de ses camarades pour inventer ses personnages loufoques. «On peut retrouver chaque personnage de Catch 22 dans les récits et sur les photos des contemporains», poursuit Dominique Taddéi. Ainsi Chapman inspire le personnage inoubliable de Cathcart, l’obsédé du bombardement interprété par Kyle Chandler dans la série.

Joseph Hell s'est inspiré de Chapman pour le personne du colonel Cathcart, joué par Kyle Chandler dans la série. | Dominique Taddei via l'association du 57th Bomb Wing

L’état-major logeait à Migliacciaru (Plaine Orientale). | Dominique Taddei via l'association du 57th Bomb Wing

L’intrigue de Catch 22 accorde une grande place à un trafic de victuailles mis en place par le lieutenant Milo Minderbinder, émerveillé par la saveur exquise des produits méditerranéens et convaincu qu’il y a une fortune à faire en les faisant découvrir au pays. «Il est vrai que certains avions étaient désaffectés du combat, raconte Dominique Taddei, et ils partaient de Corse pour aller chercher des fruits et des légumes à Catane, en Sicile. En Corse, il n’y avait plus d’agriculteurs, ils étaient tous partis se battre en Provence. Alors ces avions qu’on appelait les rum runner, un jeu de mots sur road runner, ramenaient de quoi manger et bien sûr des cigarettes et de l’alcool.»

Un B-25 Mitchell «Rum Runner», un avion cargo qui allait chercher des provisions. | NARA National Archives

Des relations marquantes

Les relations entre les Corses et les soldats américains sont intenses, et parcourent toute la gamme de l’idylle au conflit ouvert. «Beaucoup de jeunes Corses étaient employés sur la base, comme aide-cuisiniers par exemple, explique Dominique Taddei. Alors ils invitaient les Américains dans leurs familles, et les contacts étaient nombreux. Il y avait bien sûr des histoires avec les jeunes filles. Du côté du marché noir, une histoire a mal tourné. À Calenzana, les soldats avaient revendu des uniformes, et l’état-major a découvert l’affaire et repris la marchandise aux Corses, sans rendre l’argent. Un chauffeur a été tué en représailles.»

Dans les années 1960, auréolé du succès de Catch 22, Joseph Heller revient en Corse, sur les lieux de «sa» guerre, pour une visite en famille dont témoigne la presse de l’époque. «On voit sur les photos que ses enfants n’en avaient pas grand-chose à faire, s’amuse Dominique Taddei, cette histoire de guerre, ça ne les passionnait pas plus que ça. Ça leur paraissait de l’histoire ancienne.» Une réaction adolescente qui manquait totalement de clairvoyance: cinquante-huit ans après sa publication, Catch 22 reste la meilleure satire militaire de l’histoire littéraire américaine, et une constante source d’inspiration pour les contemporains.

Lisa Frémont Journaliste

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