Culture

Avec «The Mountain», Rick Alverson allume un feu glacé et hypnotique

Temps de lecture : 4 min

L'«odyssée américaine» d'un médecin sur les routes pour pratiquer des lobotomies et du jeune homme qui l'accompagne dessine un vertigineux parcours dans une société fascinée par ses démons.

Andy (Tye Sheridan) et le Dr Fiennes (Jeff Goldblum). | Capture d'écran via YouTube
Andy (Tye Sheridan) et le Dr Fiennes (Jeff Goldblum). | Capture d'écran via YouTube

À quel moment cela devient-il évident? Et pourquoi? Difficile de répondre, mais ce qui est sûr, c'est qu'avant le premier quart d'heure de projection de ce film signé d'un auteur dont on avoue ne rien savoir, à propos d'un sujet pour lequel on n'a pas d'intérêt particulier, on sait.

On sait se trouver en présence d'un véritable film de cinéma, d'une proposition forte, émouvante, riche de multiples niveaux tout en étant très simple à suivre.

Il ne s'agit même pas ici de se demander si The Mountain est un grand film, mais de constater avec certitude et gratitude que c'est du cinéma, ce qu'on est en droit d'attendre du cinéma –et qui se rencontre si peu souvent sur les écrans, y compris ceux desdites salles de cinéma.

Quelque part en province aux États-Unis, plutôt dans le nord, dans les années 1950 à en croire le modèle des voitures et des postes de télévision, Andy, jeune homme renfermé, vivote dans l'ombre de son père dominateur, viril. La mère n'est pas là, elle a été internée.

Le jeune homme travaille là où règne son père, cette patinoire immaculée où l'homme fort et sûr de lui fait tournoyer avec légèreté de gracieuses patineuses, et parfois en emmène une jusqu'à un coin isolé. Le fils ne dit rien, ne fait rien d'autre qu'écouter et regarder. Le père meurt.

Un homme surgit, il est médecin, il voyage d'hôpital psychiatrique en hôpital psychiatrique, où il pratique en grand nombre des opérations dont il est un spécialiste reconnu. Andy devient l'assistant du Dr Fiennes et, requis de tirer le portrait des patients, se révèle un bon photographe. Il ne dit toujours rien. Si, une fois, après une séance d'électrodes brutales: «C'est aussi ce que vous avez fait à ma mère?»

Trouble, inquiétant, d'une ironie subtile

Les plans sont comme posés, avec une sorte de certitude du regard, du cadre, de la durée. Les couleurs sont brunes et beiges, avec beaucoup de blanc: le blanc des lieux de soin dedans, le blanc de la neige et de la glace dehors. Les paroles sont rares et nécessaires, les silences troublants, parfois inquiétants, parfois d'une ironie subtile.

Au cœur de ce minimalisme vibrent une violence, une douleur, une étrangeté. Ce sont des lobotomies que pratique le Dr Fiennes avec dextérité et autorité, sinon une arrogance qui masque plus ou moins ses failles. Andy, qui partage souvent sa chambre de motel, les entrevoit.

Délibérément placé dans le registre de la retenue et de la demi-teinte, The Mountain n'est pas un film monotone. Il survient des événements, des rencontres, des changements de rythme.

Il y aura une jeune femme mystérieuse et attirante, Susan, et Jack son père, étrange gourou illuminé interprété comme en transe par Denis Lavant. Il y aura cette image de montagne, qui était chez Andy, qui est chez Jack et Susan.

Jack (Denis Lavant), guérisseur aux méthodes bizarres et imprécateur hypnotique. | Stray Dogs

Il y aura une aventure, des aventures, du sang vite effacé et de la terreur rentrée, du désir, un voyage. À ce moment, il semble que tout puisse arriver dans le film, et en même temps ce qui arrive est nécessaire, implacable.

De la brutalité physique et morale des pratiques médicales alors très répandues, de la peur de soi et du monde, de l'opacité des rapports de domination et de séduction, Rick Alverson fait les combustibles de ce feu glacé et intense qui couve tout au long de son film.

Le grand prêtre de la lobotomie

Figure du cinéma indépendant américain dont c'est le cinquième long-métrage, Alverson a été découvert grâce à son précédent film, Entertainment. Confiant le rôle à un Jeff Goldblum en grande forme, il s'inspire pour le Dr Fiennes du personnage réel de Walter Freeman, grand prêtre de la lobotomie comme méthode de soin dans l'Amérique des années 1940-50.

Le Dr Fiennes (Jeff Goldblum), inspiré du véritable praticien de la lobotomie intensive, pose fièrement pour l'histoire. | Stray Dogs

Sans élever la voix, le film est un réquisitoire implacable contre l'idéologie du progrès, l'esprit conquérant à l'américaine et les violences infligées aux personnes au nom de l'intérêt des familles et de l'ordre social, avec la complicité au moins passive du personnel médical.

Une fable horrifique et stylisée

Mais The Mountain ne se limite pas à l'évocation d'un scandale médical historique. Cette fable horrifique et stylisée est centrée non pas sur Fiennes, mais sur l'insondable Andy. Il est le témoin aussi sensible que la pellicule sur laquelle il enregistre les visages de celles et ceux dont le cerveau va être sectionné. Il est une figure à la fois fantomatique et hantée. Il est un corps en trop dans la scénographie de l'American dream.

Vient le moment où The Mountain semble une sorte de prequel réaliste de Twin Peaks. Vient le moment où Andy apparaît comme un Christ revenu parmi les hommes, mais qui ne saurait leur parler, et eux ne sauraient le reconnaître.

Rien de cela n'est formulé, la vigueur presque incantatoire des plans suffit. Comme si la mise en scène elle-même fonctionnait à l'égal de cet appareil qui met en relation des mondes, qui donne une présence, aux absents, aux morts, aux fous.

Susan (Hannah Cross) et Andy (Tye Sheridan). | Stray Dogs

Dans l'espace rétréci du format d'image 1/33, à l'ancienne, les émotions et les élans vitaux semblent longtemps comprimés, malgré les incessants déplacements sur les petites routes d'une Amérique à la fois moderne et archaïque, technicienne et rétrograde.

Au sein de cet enfermement généralisé, enfermement dont les murs de l'asile, la sexualité réprimée et les hiérarchies sociales sont des traductions différentes et complices, The Mountain n'exclue pourtant pas une possible voie de sortie –une voie froide et aride, mais qui irait de l'image à la réalité. On l'a compris, c'était une fable pour aujourd'hui.

The Mountain: une odyssée américaine

de Rick Alverson, avec Tye Sheridan, Jeff Goldblum, Denis Lavant, Hannah Cross

Séances

Durée: 1h48

Sortie le 26 juin 2019

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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