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La crise hongkongaise révèle l'incapacité de la Chine à frayer avec l'opinion publique

Temps de lecture : 9 min

Le texte de loi qui était en préparation apparaît comme une considérable maladresse.

Des milliers de manifestants ont convergé vers le quartier général de la police de Hong Kong et ont bloqué les routes principales, le 21 juin 2019. | Anthony Wallace / AFP

 
Des milliers de manifestants ont convergé vers le quartier général de la police de Hong Kong et ont bloqué les routes principales, le 21 juin 2019. | Anthony Wallace / AFP  

Une question se pose à propos de Hong Kong: qui a eu l’idée de préparer une loi permettant d’expulser un délinquant vers son pays d’origine? Hong Kong n’a pas de conventions d’extradition et il est fort possible que certains pays asiatiques, comme l’Indonésie ou la Thaïlande, aient demandé au gouvernement hongkongais qu’un texte en ce sens soit rédigé. Il s’agissait pour ces pays voisins de pouvoir récupérer et juger certains de leurs compatriotes impliqués le plus souvent dans des cas de délinquance financière. Actuellement, en se réfugiant à Hong Kong, ils échappent aux poursuites.

Le dossier a commencé à être géré par les équipes de Carrie Lam, la cheffe de l’exécutif Hongkongais. Son intention était de faire examiner la loi par le Legco, le conseil législatif, dans lequel, du fait d’un mode de scrutin complexe, les partisans du rapprochement avec la Chine populaire sont majoritaires.

En tout cas, les autorités de Pékin ont vite perçu que la procédure envisagée permettrait d’expulser un délinquant vers la justice de Chine populaire. Dès lors, l’intention du texte a été subtilement formulée. Nulle part il n’était indiqué qu’il s’agissait de permettre des extraditions vers la Chine. Mais il se trouvait qu’à Hong Kong, un Taiwanais venait d’assassiner sa compagne. La loi en préparation devait permettre qu’il soit extradé vers Taiwan. Ce qui sous-entendait qu’à l’avenir, si le cas se présentait, un délinquant chinois pourrait de la même façon être envoyé vers la Chine populaire. Car, selon Pékin, Taiwan fait partie de la Chine.

Inquiétude face aux possibilités d'extradition

Cette subtile stratégie a eu pour effet d’inquiéter fortement la population de Hong Kong. Est-ce qu’un habitant du territoire qui exprimerait des propos désobligeants envers le régime communiste pourrait être extradé? Il est déjà arrivé en 2015 que des libraires chez lesquels se trouvaient des livres hostiles ou ironiques à l’égard des dirigeants de Pékin soient enlevés et détenus en Chine quelques mois. Et qu’ils soient obligés de procéder à une ferme autocritique avant de pouvoir rentrer à Hong Kong. Par ailleurs en 2017, Xiao Jianhua, un milliardaire chinois qui séjournait dans un hôtel de Hong Kong, a été ramené de force vers le continent par des agents de Chine populaire.

Le risque que la loi en préparation légalise ce genre d’enlèvement a, début juin, amené des avocats hongkongais à mettre en garde contre l’absence de garanties judicaires entourant les possibilités d’extraditions. Plusieurs chambres de commerce européennes installées à Hong Kong ont également exprimé leurs inquiétudes. Et très vite d’immenses manifestations se sont déclenchées dans les rues de la ville. Les 9, 16 et 17 juin, elles ont rassemblé une marée humaine de plus d’un million de personnes. Sur une population hongkongaise qui compte 7,3 millions d’habitants.

Les slogans scandés réclamaient le retrait de «la loi maléfique». Carrie Lam a présenté des «excuses» et, le 15 juin, l’adoption du texte a été suspendue et repoussée à une date non précisée. Ce qui n’a pas empêché de nouvelles manifestations.

Le PCC dépassé?

Il n’est guère possible que la décision de rédiger cette loi ait été prise sans que Carrie Lam n’en parle à Pékin. Mais, les autorités du Parti communiste en charge de suivre le fonctionnement de Hong Kong ont-t-elles vu ce que ce texte pouvait déclencher? Jean-François Di Meglio, président de l’Institut de recherches Asia-Centre, en doute quand il dit: «Il y a un formidable hiatus entre la perception du monde qu’a la Chine et ce que le monde est en réalité. La Chine a acquis une connaissance des relations internationales extraordinaire, elle est capable d’influencer. Mais elle est incapable d’anticiper la réaction d’une opinion publique.»

Ce n’est pas la première fois que l’inquiétude des Hongkongais s’exprime. Les habitants de l’ancienne colonie britannique sont profondément méfiants face à ce que peut faire le pouvoir de Pékin. Celui-ci est soupçonné de vouloir se mêler des affaires de Hong Kong afin d’en prendre peu à peu le contrôle. Et les incidents se multiplient.

En juillet 2018, quatre élus du Parlement hongkongais ont été destitués pour ne pas avoir respecté une réglementation publiée par l’Assemblée nationale populaire de Pékin. Et lorsque, à Hong Kong, un tribunal a condamné sept policiers pour violence contre des manifestants, cette décision a donné lieu à une campagne dans la presse chinoise contre la justice hongkongaise.

Sur certaines pancartes de ces manifestants, l'inscription «Carrie Lam, ne tire pas sur nos enfants», Hong Kong, le 20 juin 2019. | Hector Retamal / AFP

De temps à autres, il en résulte des manifestations. En 2003, la protestation a empêché l’adoption d’une loi anti-subvertion qui était destinée à renforcer le contrôle de la population. En 2014, le «mouvement des parapluies» a été largement suivi avec occupation du centre-ville pendant près de deux mois. L’objectif était d’obtenir plus de démocratie. Fortes du soutien de Pékin, les autorités de Hong Kong ont clairement refusé, allant jusqu’à emprisonner les leaders du mouvement les plus en vue.

La nouveauté, avec l’actualité de ce mois de juin, est que ce n’est pas un changement des institutions qui est demandé en vue de garantir les libertés. Il s’agit bien plus précisément de bloquer le comportement des gouvernants de Hong Kong dénoncés comme obéissant servilement aux directives de Pékin. Dans chaque manifestation, la démission de Carrie Lam a été demandée.

Un pays, deux systèmes

Le pouvoir communiste de Pékin a du mal à comprendre et à admettre ce qu’est Hong Kong. Notamment, parce que le statut de la ville n’est pas suffisamment précis. Il a été mis eu point en lorsque les Anglais ont restitué cette ville qui leur avait été concédée en 1897 pour une durée d’un siècle. À peu près à la même époque, en 1899, les Portugais avaient obtenu pour cent ans également la concession de Macao. Tandis que la France s’était vu attribuer la concession d’un territoire plus au nord qui sera appelé Fort-Bayard mais qui tombera dans l’oubli, les autorités françaises ne l’ayant jamais mis en valeur.

En 1984, alors qu’elle est en visite en Chine, Margaret Thatcher, première ministre britannique, annonce qu’elle souhaite que Hong Kong revienne à la Chine. Son interlocuteur, Deng Xiaoping, le numéro 1 chinois, est surpris. Le gouvernement chinois n’a visiblement pas anticipé cette restitution.

Le président du Comité consultatif central du Parti communiste chinois, Deng Xiaoping et la Première ministre britannique Margaret Thatcher, le 24 septembre 1982 au Grand Hall du Peuple à Pékin lors d'une de leurs réunions ayant abouti à la signature de la Déclaration conjointe | AFP

Il apparaît clairement que les Anglais estiment ne plus avoir besoin de gérer les 1.106 kilomètres carrés de Hong Kong situés à l’ouest de l’embouchure de la rivière des Perles. Les gratte-ciel y sont nombreux, signes de la prospérité des quartiers d’affaires.

Il aurait pu être envisagé que des instances internationales –notamment les Nations Unies– encadrent la restitution de Hong Kong. Alors que, face à la Chine, la Grande-Bretagne n’a pas exigé de garanties sinon l’établissement d’une période de cinquante ans pendant lesquels le territoire garderait un statut d’autonomie. Dans les années 1990, on pouvait estimer à Londres que la Chine allait évoluer vers un modèle démocratique. En tout cas, la «Déclaration commune», qui fixe la fin du bail est signée en 1984 par la Grande-Bretagne et la Chine. Elle admet clairement qu’une économie capitaliste sera maintenue dans le territoire de 1997 à 2047. La Chine populaire applique donc à Hong Kong la formule «un pays, deux systèmes», le pays étant la Chine. Ce qui vaut également pour Macao, restitué par le Portugal en 1999.

Un passage essentiel

Hong Kong est, aujourd’hui comme hier, consciente de jouer un rôle économique considérable. Le système libéral qui domine dans la ville et le savoir faire de ses milieux financiers et commerciaux font de Hong Kong un passage essentiel pour les relations d’affaires entre la Chine populaire et le reste du monde. Ce rôle a existé dans toutes les phases de l’histoire de la Chine. Même dans les années 1960 où la Révolution culturelle battait son plein, le seul véritable courant commercial entre la Chine populaire et l’Occident passait par Hong Kong. Et aujourd’hui, alors que la modernisation de la Chine est incontestable, cette fonction économique se poursuit. Elle fait de Hong Kong l’une des principales places financières au monde après New-York, Londres ou Francfort.

Les dirigeants de Pékin sont parfaitement conscients que Hong Kong est indispensable pour l’ensemble de la Chine. Ils n’ont en tout cas pas réussi à faire que Shanghai devienne une place équivalente. De plus, pendant les deux dernières semaines, le patronat hongkongais a fait savoir à Pékin que déclencher un mécontentement aussi ample que celui qui vient de se produire ne peut que nuire au business. Enfin, les troubles à Hong Kong embarrassent le gouvernement de Xi Jinping qui, comme autres priorités, doit actuellement gérer un ralentissement de l’économie chinoise aggravé par la relation difficile avec l’Amérique de Donald Trump.

La ligne choisie par Pékin est donc probablement de ne surtout pas envenimer la situation à Hong Kong. Il est certes difficile d’exiger le départ de Carrie Lam. Pendant la dernière manifestation, elle est allée –ainsi que l’ont raconté des journaux hongkongais– à Shenzhen, la ville de Chine populaire la plus proche de Hong Kong. Là, elle a discrètement rencontré Han Zhen, le vice-premier ministre chinois en charge des zones économiques spéciales. C’est probablement à ce moment qu’il a été décidé que la présidente ferait des excuses et que le texte devait être reporté. Mais il ne semble pas qu’il lui ait été demandé de démissionner.

Une autre conséquence des évènements de Hong Kong peut concerner Taiwan. Une élection présidentielle doit s’y dérouler en janvier 2020 et l’impression négative donnée par les évènements de Hong Kong peut favoriser une réélection de Tsai Ing–Wen, la présidente indépendantiste. Celle-là même que Pékin voudrait voir battue.

Considérable maladresse

Au total, le texte de loi qui était en préparation à Hong Kong apparaît principalement comme une considérable maladresse. Il est en contradiction avec l’image d’ouverture au commerce international que la Chine essaie de développer, notamment avec les «route de la soie». Ce qui se passe à Hong Kong dérange suffisamment Pékin pour que les médias chinois n’en parlent pas. À l’exception des journaux publiés en anglais par la Chine et qui sont destinés à des lecteurs occidentaux. Le China Daily se contente de répéter que les évènements à Hong Kong sont «manipulés par l’étranger» tandis que le Global times explique qu’il faut empêcher que Hong Kong devienne «le paradis des criminels».

À tout le moins, les dirigeants chinois apparaissent soucieux de contrôler ce qui se passe dans la zone économique spéciale. A Pékin, il est probablement insupportable pour le bureau politique du Parti communiste de constater le désir de liberté qui s’exprime à Hong Kong. À l’inverse, à Hong Kong, les manifestations démontrent une nouvelle fois que la population tient à garder un système de libertés publiques en totale opposition avec ce qui est pratiqué en Chine populaire. À cela, Jean-François Di Meglio ajoute: «On peut avoir l’impression que Pékin voudrait accélérer la restitution de Hong Kong. On n’en a aucune preuve. Mais pourquoi ne pas attendre tranquillement, pourquoi cette nervosité? La Chine, c’est quand même le temps, la patience. Pourquoi ne pas attendre tranquillement les 30 ans qui restent?»

En tout cas, Pékin vient de contribuer à faire descendre dans la rue un Hongkongais sur sept. Une profonde modification de la ligne politique du régime de Pékin à l’égard de Hong Kong serait nécessaire. À la fois pour que la Chine rétablisse un climat de confiance sur la zone économique spéciale et pour qu’elle améliore son image internationale. Si aucune rectification du comportement chinois n’apparaît, tout est en place pour que d’autres désordres se produisent à Hong Kong dans les 30 ans qui viennent.

Richard Arzt Journaliste

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