Égalités / Parents & enfants

Près de 6 milliards d’euros le camp de drague, ça fait cher le SNU

Temps de lecture : 5 min

Préparez-vous à consoler vos enfants cet été quand ils rapporteront leurs premiers chagrins d'amour du Service national universel.

On sait bien que le véritable esprit français c’est de râler et de faire des blagues sur les paroles de «La Marseillaise». | Capture d'écran / Ministère de l'Éducation via YouTube
On sait bien que le véritable esprit français c’est de râler et de faire des blagues sur les paroles de «La Marseillaise». | Capture d'écran / Ministère de l'Éducation via YouTube

Difficile de passer à côté de la nouvelle zinzinerie du gouvernement: le Service national universel (SNU). Je vais me faire lyncher, mais je ne suis pas immédiatement outrée par le truc. Entendons-nous, je partage absolument toutes les critiques qui en ont été faites et je comprends très bien les parents qui s'y opposent fermement. Mais d'abord, c'était une promesse de campagne d'Emmanuel Macron, l'effet de surprise est à peu près nul. Aussi je reste marquée par mes mois de juillet passés à périr d'ennui chez moi, à l'adolescence. J'aurais donné n'importe quoi pour monter dans un train et partir. Évidemment, l'aspect patriotique avec lever de drapeaux et «Marseillaise» ne m'enchante pas. Mais il ne me semble pas que ça aura une influence à long terme sur l'avenir des jeunes –contrairement à Parcoursup, cette machine de l'enfer.



Emmanuel Macron a placé le patriotisme au centre de son discours politique depuis la campagne présidentielle. Je ne doute pas que les parents qui ne partagent pas ces idées en discuteront avec leurs enfants. De toute façon, on sait bien que le véritable esprit français c'est de râler et de faire des blagues sur les paroles de «La Marseillaise».

Stage à la citoyenneté

En réalité, je me dis même qu'il y aurait moyen d'en faire quelque chose d'à peu près utile, ce qui n'arrivera pas, rassurons-nous. Par exemple, chaque jeune aura un bilan de santé et une évaluation personnalisée en français. Ce n'est pas une mauvaise idée, tout dépend de ce qu'on en fait après. En l'occurrence, on ne sait absolument pas ce qui est prévu pour les jeunes chez qui on détecterait des problèmes. Il y a également la formation aux premiers secours. Pas mal.

Plutôt que de chanter «La Marseillaise» j'aurais préféré qu'on en fasse un stage de citoyenneté en parlant égalité.

Mais ç'aurait surtout été une occasion formidable d'aborder des sujets que les enseignant·es n'ont pas le temps de traiter en profondeur pendant l'année: la sexualité, la culture du consentement, la sensibilisation aux inégalités femmes-hommes. Il y avait moyen de faire de grands ateliers sur ces sujets pour déconstruire les préjugés sexistes, racistes, homophobes. De parler violences sexuelles, agressions, viols. De se dire qu'on en fait une priorité nationale (on me rappelle que c'est déjà le cas, officiellement). Mais j'avoue que j'ai peu d'espoir. À Bourges, une soirée a été consacrée à en débattre, mais c'était à l'occasion de la Coupe du monde de foot des femmes.

Plutôt que de chanter «La Marseillaise» et de suivre une formation sur le rôle de l'armée, j'avais une légère préférence pour qu'on en fasse un vrai stage de citoyenneté en parlant égalité. L'égalité réelle. Pas le concept flou qu'on rabâche sans cesse.

Espace national de drague

De toute façon, ne nous leurrons pas. Ce que les jeunes vont retenir ce n'est pas le besoin de cohésion nationale, le sens de la citoyenneté, l'horizon des possibles, blablabla... En réalité, disons-le tout net: le gouvernement vient d'ouvrir le plus grand espace national de drague. Des centaines de milliers d'ados, dispatché·es à travers la France, loin de leurs familles, installé·es dans des maisonnées, avec les hormones en folie, au début de l'été de leurs 15 ans. C'est presque un Tinder IRL que le gouvernement nous invente là.

Ce qui, attention bouclage de la boucle, me ramène au fait que, précisément, il aurait été de bon aloi d'en faire des caisses sur l'éducation à la sexualité –rapport au fait que c'est le seul truc qui va les intéresser pendant ces quinze jours.

Parmi les cinq raisons avancées par l'exécutif pour faire son SNU:
1. s'ouvrir aux autres (=DRAGUER);
2. découvrir la vie en communauté (=DRAGUER);
3. compléter sa formation de citoyen·ne;
4. faire quelque chose d'utile pour la société (=DRAGUER);
5. bien préparer son avenir.

SNU ou «Loft Story»? | Ministère de l'Éducation nationale

Gabriel Attal leur a conseillé: «Vivez ce moment intensément.» «Loft Story» on disait «vivre son aventure jusqu'au bout»). Je n'ai pas trop d'inquiétude à ce sujet. Mécaniquement, ça entraînera aussi deux choses: primo, une hausse du nombre de mythos racontant avoir vécu une histoire sexuellement passionnée alors qu'en réalité la plupart se seront contenté·es de faire du bouche-à-bouche à un mannequin en plastique. Deuxio, des vacances familiales gâchées. Le gouvernement n'a visiblement prévu aucune aide à destination des parents qui vont se retrouver avec des ados en plein chagrin d'amour en plein mois d'août. Bravo les technocrates.

Ce qui m'amène à un autre sujet lié aux précédents. Des dispositifs en cas d'agression sexuelle on-ils été prévus? Je n'ai vu la question évoquée nulle part. L'encadrement sera en partie assuré par d'anciens militaires et réservistes, en partie par des jeunes titulaires du BAFA. Perso, si j'étais une prédatrice sexuelle j'irais immédiatement postuler. Si l'on mettait l'accent sur l'éducation sexuelle, cela permettrait d'avoir sur place des personnes formées à ces questions. (Double bouclage de la boucle.)

Gabegie

Finalement, ce qui me scandalise vraiment, c'est l'argent. Le fameux pognon. Gabriel Attal a annoncé un coût de 1,5 milliard d'euros par an pour financer le dispositif mais un rapport commandé en septembre par le premier ministre Édouard Philippe auprès des inspections générales révélé par les Echos tablait plutôt sur 2,4 à 3,1 milliards d'euros.

Et encore, en vitesse de croisière, une fois que tout aura déjà été installé. Les rapporteurs expliquaient qu'il faudrait des investissements initiaux importants de l'ordre de 3,2 à 5,4 milliards d'euros.

Je reste fascinée par cette capacité à trouver de l'argent alors qu'on nous répète qu'il n'y en a plus.

Des associations ont publié une tribune pour rappeler que les problèmes de mixité sociale relèvent des politiques publiques et que le SNU n'aura aucun effet sur eux. Cet argent aurait pu servir à ces politiques publiques. Il aurait aussi pu revenir à l'Éducation nationale. (Sauf que les profs, ça fait grève et c'est pas très gentil.) Il aurait pu être redistribué à nos hôpitaux qui sont en train d'étouffer. Mais ça n'aurait pas rapporté grand-chose politiquement.

Là, on a quand même un plan de comm' trois étoiles qui ne rentre même pas dans les comptes de campagne.

Je reste fascinée par cette capacité à trouver de l'argent quand on veut alors qu'on nous dit à longueur de temps qu'il n'y en a plus, de l'argent. Vous me direz, un chagrin d'amour, ça n'a pas de prix. Mais 6 milliards d'euros le camp de drague, ça fait cher.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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