Égalités / Culture

Le remontage d'«Avengers: Endgame» sans femme n'est pas une simple blague

Temps de lecture : 4 min

Comme on le pressentait, réaliser et diffuser ce montage ne serait finalement pas qu'une blague mais un acte d'opposition à un groupe.

Exit la scène où un père apprend sa fille à tirer à l'arc «parce que les femmes doivent apprendre à être de bonnes épouses, de bonne mères, et laisser le combat aux hommes». | Capture d'écran via YouTube
Exit la scène où un père apprend sa fille à tirer à l'arc «parce que les femmes doivent apprendre à être de bonnes épouses, de bonne mères, et laisser le combat aux hommes». | Capture d'écran via YouTube

La lente marche vers l'égalité est décidément pleine de surprises. La résistance est telle qu'elle domine les débats publics qui deviennent aussi simplistes que violents. Tout bonnement parce qu'une grande part des anciens privilégiés de genre ou de couleur de peau s'enferment dans l'utopie qui est la leur: le passé. Un monde parfait dont ils réclament le retour et qu'en attendant ils font survivre eux-mêmes. Via des forums, des groupes, des partis politiques. Ou encore, ainsi que le reportait le Guardian mercredi 19 juin, via le remontage du blockbuster Avengers: Endgame.

Trolling politique

Disponible sur certains sites de torrents, cette version du film répond au doux nom de (accrochez-vous): «Avengers Endgame De-Feminized Fanedit, AKA Anti-Cheese-Cut, AKA Straight White Male Edition». Un titre si provocateur qu'on comprend tout de suite que l'idée est d'abord de se faire remarquer, ce que la description du torrent confirme. «Pas de féminisme», «pas de merde homosexuelle» («gay shit»)», «pas de philosophie de cuisine», exit aussi la scène où un père apprend sa fille à tirer à l'arc «parce que les femmes doivent apprendre à être de bonnes épouses, de bonne mères, et laisser le combat aux hommes».

Trop gros pour être vrai? Oui, en quelque sorte. Il s'agit de trolling discrètement déclaré. À la fin de son texte de description, le monteur amateur dit être membre d'une organisation «chrétienne d'extrême droite» appelée Luther Institute Georgetown-Manchester-Arlington. Organisation imaginaire dont les initiales, LIGMA, font référence à un autre trolling, orchestré par un célèbre streamer du jeu vidéo Fortnite, et par lequel certains médias d'envergure tels que CBS s'étaient fait piéger (pour la faire courte: l'idée est de faire croire que le streamer était mort d'une maladie contagieuse appelée ligma pour pouvoir répondre à ceux qui demandaient de quoi il s'agissait: «ligma balls», soit «lèche mes couilles»).

Mais ces deux actes trolls ne sont pas du même ordre. Si l'un était plus enfantin qu'autre chose, le remontage d'un des plus gros succès de l'histoire du cinéma en objet 100% hétéro-mâle est un acte qui s'inscrit dans des enjeux actuels majeurs. Ici sont trollées les femmes, la communauté LGBT+, les personnes non blanches, les journalistes dits mainstream et leurs soi-disant fake news, etc. Un ensemble qu'on a de plus en plus l'habitude de trouver ainsi regroupé, que ce soit dans les mots de Donald Trump ou dans ce qu'en France certaines voix appellent ironiquement «le camp du bien».

Violence symbolique

C'est ce camp qui est appelé à réagir (on rappelle qu'un troll ne vit que de la réaction du trollé). C'est ce camp qui doit se faire avoir pour pouvoir ensuite être moqué. Logique finalement compréhensible dans le cas de l'innocent «ligma balls», mais tout à fait inepte en ce qui concerne cet Avengers déféminisé. Outre la signature, quel est le piège dans lequel nous pourrions tomber? Quelqu'un a bel et bien pensé et fait ce montage. À en croire les nombreux et longs sujets qui ont suivi sur des forums comme Reddit, l'objet a plu à beaucoup de monde. Qui est donc le trollé?

Certains trouvent le montage drôle. D'autres sont ravis par pur Marvel-purisme, le côté «cheesy» plus présent dans les films que dans les comics et dont s'est aussi débarrassé le monteur étant très critiqué par les fans. D'autres encore se réjouissent de ne plus voir Brie Larson, interprète de Captain Marvel violemment rejetée par tout un pan masculin du web. Enfin, pour certains, ce remontage serait un très bon exemple de trolling parfaitement exécuté, sans attaque ni menace mais «dérangeant et agaçant passablement le groupe auquel on s'oppose».

Comme on le pressentait, réaliser et diffuser ce montage ne serait finalement pas qu'une blague mais un acte d'opposition à un groupe. Acte à la violence symbolique forte, puisque l'élimination pure et simple d'autrui est effectuée au sein d'un univers (le fameux MCU) à l'impact mondial et à la richesse telle qu'il en devient une sorte d'imaginaire commun, surtout pour les fans que sont ceux qui se ravissent du nouveau montage. Un imaginaire commun comparable à celui de Stars Wars dont le dernier épisode est aussi passé à la moulinette sous le titre: «The Last Jedi: De-Feminized Fanedit AKA The Chauvinist Cut». Drôle de constance pour ce qui était censé être un simple trolling.

Permanence des archaïsmes

Dans les deux cas, les films sont à peu près deux fois moins longs que les originaux. Avengers déféminisé dure par exemple 1h30 et devient donc un long-métrage classique, dans tous les sens du terme. C'est-à-dire que le film fonctionne tout de même, le scénario et les scènes d'action sont là, quasiment inchangées. Et c'est peut-être ce qui fait le plus peur.

Comme si, portés par des raisons qui leurs sont propres, les hétéro-trolls masculins avait mis le doigt sur quelque chose d'indéniable, soit l'absolue superficialité du supposé progressisme dont se réclament les studios hollywoodiens. On voit certes émerger des films consacrés à Wonder Woman ou Captain Marvel, qu'il serait bien difficile de remonter à la sauce mâle, mais lorsqu'il s'agit d'œuvres-clés, stratégiques, supposément universelles, ce sont encore des hommes blancs hétéro qui chapeautent le tout et qui n'ont nullement besoin du reste du monde.

Les ajouts qu'effectue désormais un certain cinéma font donc plus de mal que de bien. Parce qu'ils montrent ces personnages différents sous un jour souvent caricatural et jamais essentiel, comme s'ils avaient été forcés d'apparaître, comme si de toute façon ces univers et ces façons de raconter des histoires n'étaient pas faites pour eux. Ce qui est vrai.

Dans l'édito des Cahiers du cinéma d'après Cannes, Stéphane Delorme revient sur le dernier métrage polémique d'Abdellatif Kechiche (Mektoub My Love: Intermezzo). Les Cahiers ont beau avoir toujours défendu le talent du réalisateur, Delorme ne tombe pourtant pas, contrairement à certains de ses confrères, dans la justification intellectuelle et esthétique d'un film ne proposant que de regarder des culs de jeunes femmes via le regard d'un cinquantenaire pendant plus de trois heures. «Ce sont dans les structures mêmes des récits et des mises en scène qu'il faut aller chercher la permanence des postures symboliques archaïques», écrit le journaliste. Sans une telle permanence de fond, les remontages d'Avengers ou de Star Wars auraient été impossibles. Et on s'en serait mieux porté.

Thomas Deslogis Journaliste

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