Égalités / Société

Nommer des rues en hommage à des personnalités LGBT+, un petit geste qui veut dire beaucoup

Temps de lecture : 5 min

L'anniversaire des 50 ans de Stonewall inspire une accélération des plaques mémorielles. Enfin! Mais il ne faudrait pas se limiter au passé: l'histoire LGBT+ récente mérite aussi une reconnaissance.

Défilé de la Gay and Lesbian Pride dans les rues de Paris, le 20 juin 1998. | Jack Guez / AFP
Défilé de la Gay and Lesbian Pride dans les rues de Paris, le 20 juin 1998. | Jack Guez / AFP

La Ville de Paris est lancée dans un mouvement de commémoration des figures disparues du mouvement LGBT+. Un certain nombre de plaques sont en préparation, d'autres ont déjà été attribuées, à l'image du jardin Mark-Ashton, de l'allée Claude-Cahun, de la promenade Coccinelle et, depuis le mercredi 19 juin, de la place Harvey-Milk, de la place des émeutes de Stonewall, de la place Ovida-Delect, de la rue Pierre-Seel ou de la plaque Gilbert-Baker.

En tout, plus d'une vingtaine de personnalités seront reconnues en cette année du cinquantième anniversaire de Stonewall.

Dans d'autres pays, ce besoin de saluer l'héritage LGBT+ a quelques années d'avance. À Amsterdam ou Berlin par exemple, il s'est traduit par plusieurs homomonuments –des endroits que l'on découvre au détour d'une promenade ou que l'on marque dans son emploi du temps lors d'un voyage touristique. Leur ambition est de rappeler un passé dramatique, sinon traumatisant.

Dépasser les faux pas

Il y a une curiosité ambiguë face à ces constructions qui traverse, bien sûr, la communauté LGBT+ française. Il faut bien admettre que les minorités en général se montrent méfiantes face aux monuments aux morts.

Trop patriotiques, ces édifices nous ont toujours exclu·es. Les premièr·es militant·es qui se sont invité·es, depuis plus de trente ans, aux commémorations de la fin de la Seconde Guerre mondiale peuvent en attester.

Systématiquement refoulés, les anciens combattants refusaient d'admettre ce qui est devenu un fait: de nombreuses personnes LGBT+ ont elles aussi été exterminées dans les camps de la mort et le triangle rose est devenu l'un des symboles les plus iconiques de notre passé, comme l'est le drapeau arc-en-ciel.

Et puis, il y a toujours ce sens critique inhérent à notre culture marginale. Quand on visite ces monuments, l'émotion se heurte à l'image qu'elle nous renvoie.

À Paris, le pire a été atteint avec L'Artère, le jardin des dessins, fresque créée par l'artiste Fabrice Hyber, qui a coûté 1,75 million d'euros. Des mois et des mois de retard, un budget largement dépassé, le début d'une polémique municipale: quand vous allez au parc de la Villette, où elle se trouve, vous ne savez même pas que vous marchez dessus. Pour être sincère, le monument doit être irréprochable.

La Mairie de Paris est sûrement consciente de ces premières bévues dans la visibilité de la mémoire LGBT+. Ces dernières années, elle a emboîté le pas avec des passages piétons aux couleurs de l'arc-en-ciel: ça ne coûte pas cher et c'est très visible.

Bien sûr, il y a des gens que cela révolte –comme si la ville n'était pas assez grande pour être diverse. Mais on est loin des grands graffitis célébrant la culture hip-hop dans le quartier du Panier à Marseille, et très loin des fresques LGBT+ que l'on voit dans la nouvelle saison des Chroniques de San Francisco.

Il faut dire que le choix des hommages parisiens à la culture LGBT+ semble être la prérogative de Jean-Luc Romero, qui cumule les rapports et les petits gestes en direction d'Anne Hidalgo. Il est un peu le monsieur Dalida de la Mairie, c'est pourquoi si peu d'hommages concernent l'histoire militante récente.

Ne pas bouder son plaisir

Néanmoins, avec le cinquantième anniversaire de Stonewall, l'hommage posthume et la visibilité s'amplifient.

La SNCF gagne haut la main la palme du symbole, avec des gares décorées de drapeaux et un TGV décoré.

On aurait pu espérer davantage après un demi-siècle de militantisme et de culture, mais il faudra s'en contenter. Après tout, l'État a raté l'occasion de faire quoi que ce soit tant que la PMA ne sera pas acquise, et la Mairie de Paris traîne le boulet du centre d'archives LGBT+ –sans oublier les autres sujets qui fâchent: droits des personnes trans, des travailleurs et travailleuses du sexe, des seniors LGBT+, etc.

Oui, une plaque, c'est plus facile. Mais il ne faut pas bouder notre plaisir: c'est notre tour, on a longtemps attendu. Paris est une capitale qui a attiré des milliers de personnes LGBT+ qui fuyaient leur province pour y trouver plus de liberté; beaucoup y sont mortes.

Ces générations n'ont jamais eu de rues marquant leur présence, et il ne reste désormais que très peu d'endroits publics ou de parcs où elles avaient l'habitude de se retrouver, tels que les Tuileries ou le Tata Beach des années 1980-1990, le long de la Seine.

Surtout, d'autres villes en France pourraient suivre cet exemple.

Brandir le totem du souvenir

Il faut apprécier cette reconnaissance de notre culture dans les rues de Paris et mettre les polémiques de côté. L'exemple le plus évident, c'est l'attribution pour le prolongement de la place Johann-Strauss du nom de «promenade Cleews-Vellay», le second président d'Act Up.

S'il est trop tôt pour en parler en détail –cela se fera à la veille du 1er décembre prochain, date de la Journée internationale de lutte contre le sida–, la Mairie a aussi choisi de poser une plaque juste en face, à l'adresse du premier local officiel d'Act Up, au 44, rue René-Boulanger dans le Xe arrondissement. Une fresque pourrait également marquer le rez-de-chaussée de l'immeuble.

Pour l'instant, Act Up-Paris conteste l'attribution de la plaque pour Cleews Vellay: ce dernier ne l'aurait pas acceptée, dit-on. Peut-être, mais c'est un cas typique: les personnes qui l'ont connu ne comprendraient pas que la Mairie ne lui rende pas cet hommage. Il faut accepter ce geste, même si l'on est en opposition avec la politique de la Ville sur de nombreux sujets.

Les personnalités aujourd'hui célébrées par Paris ont toutes en commun un passé héroïque mettant en valeur l'histoire LGBT+ à l'échelle internationale. Gays, lesbiennes, trans, ce sont des personnes que nous aimons et respectons (qui n'apprécie pas Harvey Milk?); elles appellent à la réconciliation.

Avec cette initiative, la France reconnaît enfin l'influence de l'activisme étranger, et l'anniversaire de Stonewall amplifie cette gratitude. Ces rues, ces places rappellent l'effort d'une communauté pour encourager la tolérance dans notre société. Elles seront désormais l'occasion de se réunir, de prendre des selfies ou de servir de point de départ à un rassemblement.

Le totem du souvenir sert la mobilisation, et nous devons l'embrasser. Bien sûr, on pourra toujours dire que l'État nous préfère mort·es. Mais on le sait depuis longtemps, non?

Didier Lestrade Journaliste et écrivain

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