Parents & enfants

Ce que pensent les maîtresses des cadeaux de fin d'année de leurs élèves

Temps de lecture : 7 min

Des enseignantes racontent ce que ces présents symbolisent pour elles, ce qu'elles en font, ce qu'elles préfèrent recevoir (ou au contraire, qu'il vaut mieux éviter de leur offrir).

Des fleurs pour les femmes, du vin pour les hommes... Les cadeaux offerts aux maîtres et aux maîtresses sont souvent très genrés. | Priscilla Du Preez via Unsplash
Des fleurs pour les femmes, du vin pour les hommes... Les cadeaux offerts aux maîtres et aux maîtresses sont souvent très genrés. | Priscilla Du Preez via Unsplash

Un paquet jaune contenant un mug où il est inscrit, toujours en jaune, «Du soleil et des vacances à l'intérieur», du vernis à ongles orange, un soleil fait de perles thermocollantes, des Mentos jaunes, un stick à lèvres protection soleil orange et du thé au citron dans un joli emballage jaune, encore: ce colis, c'est un des cadeaux de fin d'année qui ont le plus touché Cécile, maîtresse en maternelle depuis vingt ans (et professeure des écoles selon la terminologie de l'Éducation nationale) à Talence (Gironde). Cette année, elle partira en vacances de nouveau lestée de tout un tas de plus ou moins gros présents.

À Paris, Marianne, qui enseigne en CE2, en a déjà reçu un la semaine dernière: «Des verres à thé indiens de chez Antoine et Lili. Et je sais que j'aurai un cadeau collectif le jour de la fête de l'école, c'est comme ça depuis que je suis maîtresse!»

Si vous avez des enfants nés entre 2008 et 2015, vous savez déjà, grâce à un mail, texto ou mot sur WhatsApp dans un groupe intitulé «CM1 A» ou «cadeau Lætitia», que la saison des cadeaux à la maîtresse a commencé.

Don de soi et contre-don

Cette tradition bien ancrée, qui pousse les parents à se creuser la tête pour honorer la personne qui a supporté leurs enfants dix mois durant, n'a pas toujours existé –ma mère m'affirme n'en avoir jamais fait et n'avoir même jamais été sollicitée par d'autres parents. Mais elle se développe grâce, entre autres, à une plus grande facilité pour communiquer via les chaînes de messages et pour réunir l'argent nécessaire grâce aux sites de collecte.

C'est écrit nulle part et on n'est pas obligé·e de le faire –le caractère facultatif de la participation est souvent rappelé dans le mot qui accompagne la demande– mais le cadeau pour remercier l'enseignant·e fait partie du folklore qui rythme les fins d'année, comme la kermesse, l'exposition des travaux des élèves ou les pique-niques avec la classe.

La tendance est telle qu'il existe désormais des gammes spécifiques disponibles dans les grandes surfaces –si vous avez toujours rêvé d'un cache-pot Rubik's Cube, c'est là qu'il faut chercher–, que certains chocolatiers créent des boîtes spéciales «Merci maîtresse» et qu'on trouve des cookies imprimés sur Amazon.

Pour les familles, un cadeau qui arrive à la fin de l'année et n'attend pas de retour est une manière de montrer sa gratitude et sa considération pour les enseignant·es. Pourquoi offrir quelque chose à quelqu'un qui a simplement fait son travail? Il existe un terme dans la langue améridienne chinook: potlatch, pour définir cette notion introduite par ailleurs par le sociologue Marcel Mauss, qui évoque le don et le contre-don, un système d'échange de cadeaux visant à la fois à donner et à rendre.

Ainsi, le cadeau aux maîtres·ses pourrait être un contre-don qui répond à un don.

Dans l'esprit des parents (et je formule l'hypothèse que ce sont à 90% des mères), la maîtresse ou le maître est vu comme quelqu'un qui donne au-delà de la simple fonction enseignante. Les parents savent que le don de sa personne est partie intégrante de la relation éducative. Enseigner, et pas seulement dans les petites classes, c'est s'impliquer.

Donner ou ne pas donner

Les enseignant·es apprennent aux enfants à tracer leur premières lettres, leur lisent des histoires, leur enseignent la lecture et la conjugaison ou remontent des fermetures Éclair, mouchent les nez qui coulent, font les lacets, écoutent les élèves. Le tout pour un salaire modeste. Quand une relation forte se noue entre l'enseignant·e et sa classe, elle dépasse les heures de cours et les murs de l'école: elle occupe les esprits bien au-delà de ces limites, tou·tes les profs des écoles le racontent. Les parents s'en rendent bien compte et, quand ils le peuvent, participent volontiers aux collectes de fin d'année.

«Je donne toujours», assure Sabrina, mère d'élève dans le XIIIe arrondissement à Paris. «Parce qu'on me le demande, mais aussi parce que je trouve qu'il faut beaucoup d'énergie pour supporter mon fils! La maîtresse fait un boulot extraordinaire, Noé sait maintenant conjuguer les verbes des trois groupes et connaît ses tables de multiplication, choses que j'aurais été bien incapable de lui apprendre. Et puis surtout, il est allé toute l'année en classe avec le sourire.»

Peut-on hésiter à donner et assumer socialement de ne pas participer? Les applis de collecte d'argent montrent bien que dans une classe donnée, tout le monde ne se plie pas à cette nouvelle tradition. Parce que c'est cher, parce qu'on n'a pas le temps, mais aussi parce qu'on n'en a pas forcément envie: «L'année où ma fille a pleuré tout les matins du dernier trimestre parce que “la maîtresse était méchante”, j'ai jeté le mail sans répondre, explique Célia. L'école ça peut être horrible. Heureusement on ne tombe pas souvent aussi mal que cette année-là. Mais je ne lui aurais jamais fait de cadeau.»

Côté maîtres·ses, c'est un sujet de conversation inépuisable et drôle, confie Cécile qui détaille, après un sondage express à l'heure du déjeuner, les cadeaux les plus marquants de son école: «Une crème bonne mine –à croire qu'on a l'air épuisée–, une assiette du Maroc avec mon prénom gravé en arabe et en français et, surtout, une chicha, qui a un peu surpris la destinataire mais qui trône toujours dans son salon.»

Idées cadeaux

Comment, alors, bien réussir son cadeau? Marianne est bien consciente de la difficulté à trouver la bonne idée: «On sent une fébrilité a partir de la fin du mois de mai. Les enfants me demandent quelle est ma couleur préférée, si j'aime les bracelets de cheville… En général, je leur réponds que ce que je préfère, c'est ce qui se mange.»

Une idée qu'on peut piquer si on sait où trouver de bons produits où qu'on se débrouille en cuisine: «Une fois, j'ai eu un Tupperware de couscous-boulettes, mon plat préféré, quelle joie! Ou des pastels [friands sénégalais, ndlr] d'une élève que j'adorais. Ou ce super cadeau: un cheddar affiné d'un bon fromager avec une petite barre de pâte de coing pour manger avec… Mes élèves savent que je suis un ventre sur pattes, j'avoue.»

Cécile, elle, reste méfiante avec la nourriture: «Tout gâteau fabriqué par ou avec des enfants compte des crottes de nez dans la liste des ingrédients! En fait rien ne me touche plus que les petits mots écrits par les parents ou par les petits en phonétique.»

«Le plus moche reste le dauphin qui change de couleur en fonction de la météo»

Marianne, enseignante en CE2

Les cadeaux peuvent aussi appartenir à la catégorie «musée du chelou», raconte Marianne: «Une année, une collègue a reçu de la lingerie... Et puis y a les crevards qui attendent d'avoir eu le bulletin pour choisir. J'ai une copine, Julie, qui a eu l'an passé une bougie d'ambiance poussiéreuse et déjà entamée. D'autres collègues m'ont dit avoir eu une boîte de petits pois et des collants troués pour l'une, un bouquet de chrysanthèmes pour l'autre. Et ça peut mettre un peu le bazar en salle des maîtres. Certaines, dont moi, sont beaucoup plus gâtées que d'autres... Mais finalement, on en rigole beaucoup grâce aux trucs bizarres qu'on reçoit ou dont on se souvient. Comme le livre A Year in the Merde [Une année dans la merde] offert à une collègue de mon école.» Une bien belle manière de se dire au revoir.

Cécile, elle, évoque d'atroces bijoux «très gros et brillants que tu es obligée de porter pour faire plaisir. Dans le genre, une collègue a eu collier fait main avec des crayons de couleur. Mais le plus moche reste le dauphin qui change de couleur en fonction de la météo ou le livre pour maîtriser ses émotions et gérer les situations avec une attitude zen».

Dans les quartiers favorisés, les sommes récoltées peuvent vite grimper: «478€ de cagnotte Leetchi pour mes bons et loyaux services par des parents qui savaient pourtant que je ne restais pas dans l'école», se souvient Marianne. Les montants engagés changent radicalement la nature des présents: séjour, corbeille de fleurs, champagne, chèque cadeau pour aller à l'opéra, machine Nespresso. Dans les quartiers populaires, les cadeaux sont plus modestes mais pas moins sympas: des babouches, un set pour l'apéro... «Une fois, j'ai eu des jouets pour mon chien, se rappelle encore Marianne. Ils sentent bien que je suis une bobo avec des goûts compliqués!» Car le cadeau varie en fonction de la proximité sociale réelle ou ressentie...

«Pourquoi les instits hommes ont toujours du vin en cadeau mais très rarement les collègues femmes?»

Cécile, enseignante en maternelle

«Ce sont ceux qui ont le moins qui, en général, offrent les plus belles choses», estime la professeure des écoles. Comme elle, nombre d'enseignant·es sont plus touché·es par des cadeaux personnels –les pochettes-surprises bricolées par les élèves avec des PetShop, des bonbons, des scoubidous– que par le classique bon d'achat Sephora, même s'il est évidemment toujours bien accueilli.

Car les cadeaux sont souvent très genrés –la profession est occupée à plus de 82% par des femmes: des parfums, des sacs et bien sûr des foulards… Une certaine injustice selon Cécile, qui enseigne dans la région borderlaise: «Pourquoi les instits hommes ont toujours du vin en cadeau mais très rarement les collègues femmes? Bon, une fois, j'ai eu une bouteille de vodka. Avec le recul, c'était un peu bizarre.»

Si les maîtresses sont gâtées, certains personnels, dont le rôle a aussi son importance, sont parfois zappés. «Je fais toujours un cadeau à mon ou mes AVS [assistant de vie scolaire pour les élèves en situation de handicap, ndlr] avec qui j'ai passé l'année. Et à la gardienne que tout le monde oublie mais qui est une personne centrale dans l'école», explique Marianne pour qui, finalement, le plus beau cadeau est d'avoir des élèves heureux d'aller à l'école.

Même si, pour ma part, le cadeau le plus cool dont j'ai entendu parler est celui offert à cette enseignante de Lacanau: une planche de surf. Un présent qui fait rêver et qui, à lui tout seul, dit «Merci infiniment et bonnes vacances».

Louise Tourret Journaliste

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