Monde

Plaidoyer pour la prise de risque en politique

John Dickerson, mis à jour le 04.03.2010 à 9 h 46

Il y a un climat de paralysie néfaste à Washington.

Du nouveau à Washington: deux modestes stratagèmes ont récemment fait leur apparition dans la glaciale atmosphère du monde politique américain. Pour la énième fois, la Maison Blanche a engagé un nouveau changement de stratégie de communication, en décidant de jouer la carte de la modernité; son porte-parole, Robert Gibbs, a ainsi annoncé la création de son compte Twitter. Dans le même temps, les conservateurs jouaient la carte du passé, en tenant une «signing ceremony» [cérémonie célébrant la promulgation d'une loi; ici purement symbolique] entérinant une liste de principes communs, censés réaffirmer le pouvoir de la Constitution et de la Déclaration d'indépendance américaine.

Ces deux manœuvres sont à la fois originales et par trop familières. Ce ne sont que les dernières tactiques en date dans une longue lutte partisane. Elles nous permettent également de mieux saisir le climat politique actuel; de réaliser qu'en cette période de paralysie politique, Washington fait montre d'une tolérance au risque et à l'échec des plus navrantes.

Plus original qu'intéressant

Si l'on devait faire l'inventaire des événements ayant, ces derniers temps, marqué la Maison Blanche, la nouvelle politique de communication ne compterait sans doute pas parmi les plus importants, ni même parmi les plus intéressants –mais c'est à n'en pas douter le plus original. Cette stratégie n'a malheureusement fait que rétrécir un champ de bataille plusieurs fois centenaire. La Maison Blanche peut certes maintenant répondre aux attaques et aux débats avec une célérité accrue. Mais du même coup, à Washington, la guerre de tranchées est devenue une guerre de couloirs.

Pour ce qui est des conservateurs et de leur «Déclaration de Mount Vernon», le problème est tout autre: ils ont voulu donner de l'envergure à leur cérémonie (la Constitution, la Déclaration d'indépendance... difficile de faire plus majestueux), mais au final, le résultat est plus qu'anecdotique. Le document est si vague que Richard Viguerie, l'un des signataires, l'a lui-même qualifié d'«insipide» et d'«embarrassant». Les conservateurs voulaient bien s'engager –mais ils ne voulaient surtout pas se mouiller.

«C'est une nouveauté!» A Washington, on a rarement l'occasion d'entendre cette simple phrase. Dans le monde des affaires, des arts et des sciences, la prise de risque est indispensable. En Afghanistan et en Irak, la prise de risque est la pierre angulaire de notre stratégie militaire. Mais ce concept ne fait pas franchement fureur dans notre monde politique. Parmi les derniers exemples en date: le sénateur Evan Bayh, qui, en s'expliquant sur sa démission, a invoqué les errements de la politique partisane –sans donner les noms des personnes qu'il visait (la crainte de sombrer dans la politique partisane, sans doute...).

Le président a annoncé la mise en place d'une commission bipartisane pour prendre en charge le problème du déficit budgétaire. Une manœuvre courante: les politiciens refusent de prendre un risque, et Washington finit par le faire pour eux. Les membres du Congrès –dont sept Républicains à l'origine du projet– se sont néanmoins dégonflés, refusant la création de cette commission. En politique, cela revient tout bonnement à dire que l'on a trop peur du noir pour faire la sieste.

Prendre un risque, pas un pari

Lorsque je parle de prise de risque, je ne veux pas dire que les politiques doivent toujours défendre mordicus une idéologie donnée pour briller auprès de leur base. Etre capable de prendre un risque signifie, selon moi, être disposé à mettre son image politique en jeu. Le sénateur républicain Judd Gregg a par exemple pris quelques risques lorsqu'il a accepté d'intégrer l'administration Obama. Le président a également pris un risque lorsqu'il a laissé entendre, dans le cadre de la lutte contre le déficit, qu'il pourrait revenir sur sa promesse de ne pas taxer les revenus inférieurs à 250.000 dollars. (Quant à John McCain et à sa décision de nommer Sarah Palin lors de la dernière présidentielle, c'était à dire vrai plus un pari qu'une prise de risque).

Les hommes et femmes politiques sont aujourd'hui d'autant plus allergiques au risque qu'ils demeurent ébranlés par le dernier coup de poker d'Obama, lorsqu'il a tenté de faire voter son projet de loi sur la santé. Il a pris un risque; il a agi en homme d'Etat –le genre d'attitude que les experts de la politique attendent d'un président, et appellent régulièrement de leurs vœux. Mais lorsqu'une décision risquée peut avoir des conséquences par trop imprévisibles, quand elle crée des problèmes, et qu'elle s'expose à l'échec (mais peut-on véritablement parler de risque sans ces trois facteurs?), la réaction des experts et de la classe politique peut vite devenir explosive.

Pour prendre des risques, il faut avant tout savoir accepter l'incertitude –or Washington ne tolère pas l'incertitude. Alors bien sûr, les grandes prises de risque peuvent mal finir. La plupart du temps, quelques porte-flingues du parti adverse se chargent d'identifier les piètres auteurs (et de souligner les principaux défauts) de la mesure ou de la décision en question. Dans de telles circonstances, il est même possible de voir certaines personnes réclamer la tête de tous les membres du bureau exécutif du président...

Taux de réussite contre taux d'innovation

Eric Schmidt, le PDG de Google, a récemment écrit dans le Washington Post que l'innovation et la prise de risque étaient ce dont le monde des affaires avait le plus besoin. Mais son message pourrait tout aussi bien s'adresser à Washington:

Pour favoriser la prise de risque, il faut apprendre à tolérer l'échec –à condition de pouvoir tirer les leçon de ses erreurs. Si nous voulons conquérir de nouveaux marchés (l'énergie verte, par exemple), il nous faudra accepter le fait que certains investissements n'aboutiront à rien. Si vous me montrez un programme affichant un taux de réussite de 100%, je vous répondrai que son taux d'innovation est de 0%.

Politiquement parlant, Obama n'a aucune raison de paniquer, aucune raison de renvoyer toute son équipe sur un coup de tête –à moins qu'il souhaite vraiment qu'on le compare à Jimmy Carter (le 17 juillet 1979, Carter avait ainsi renvoyé tous les membres de son cabinet). Pourquoi le président remercierait-il son équipe pour des erreurs commises par lui et lui seul, ou parce que le Sénat n'est pas fair-play (la Chambre haute enchaîne obstruction parlementaire sur obstruction parlementaire)? Et ce d'autant plus qu'un tel renvoi contredirait son principal trait de caractère: la sérénité. Si Obama s'affolait au point de mettre toute son équipe à la porte, on serait en droit de remettre en question sa capacité à garder le cap lors de la prochaine tempête (et si vous êtes un rescapé de l'équipe d'origine, vous serez immanquablement en droit de vous demander si vous êtes le prochain sur la liste des employés à devoir passer par-dessus bord).

La prise de risque a bien entendu des limites. Personne ne veut d'un gouvernement casse-cou; personne ne veut voir son pays se lancer tête baissée dans des conflits armés qui seraient contraires à ses intérêts stratégiques (et si guerre il y a, une fois la statue du dictateur renversée, nous souhaitons généralement que notre gouvernement établisse un plan d'action viable). Nous devrions donc être heureux de voir l'administration actuelle s'efforcer de renforcer la fiabilité du système financier: les banques et les compagnies d'assurances pensaient avoir trouvé une façon de contourner le risque –et leur erreur a plongé le monde dans la crise.

Mais lorsqu'un politicien prend un risque, c'est une autre histoire: les citoyens comprennent alors qu'un(e) élu(e) du peuple a agi sans songer à son seul intérêt. Alors à moins que le Congrès ou que la Maison Blanche ne se décide à prendre quelques risques dans les prochaines semaines, la politique américaine va rapidement finir par ressembler au blizzard qui, il y a peu, sévissait à Washington –si tel est le cas, nous risquons fort de passer le reste de l'année renfermés sur nous-mêmes, et de bien méchante humeur.

John Dickerson

Traduit par Jean-Clément Nau

Image de une: Barack Obama dans le New Hampshire le 2 février 2010, REUTERS/Jason Reed

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