Culture

L'ennui dans la mode est mort, vive l'exubérance

Temps de lecture : 11 min

Décennie après décennie, la créativité oscille entre sobre minimalisme et maximalisme extravagant.

Après des années de minimalisme et d'épure, la mode renoue avec le fil des exagérations en tout genre, que le Metropolitan Museum de New York met à l'honneur le temps d'une exposition sous le signe des principes édictés par Susan Sontag dans ses Notes on Camp publié en 1964. | Capture d'écran / YouTube
Après des années de minimalisme et d'épure, la mode renoue avec le fil des exagérations en tout genre, que le Metropolitan Museum de New York met à l'honneur le temps d'une exposition sous le signe des principes édictés par Susan Sontag dans ses Notes on Camp publié en 1964. | Capture d'écran / YouTube

Après une grande période de sobriété, la mode a finalement réagi en reprenant des couleurs. Fantaisie, exubérance voire grain de folie semblent être à nouveau au goût du jour. L'exposition Camp au Metropolitan Museum (MET) de New York et le succès de Gucci mettent un coup de projecteur «flashy» sur ce type de mode extravagante représentée vaillament par des créas qui ne sont désormais plus relégué·es à la marge.

Mini versus maxi

La mode évolue par cycle depuis l'avènement de la haute couture, alternant entre sage minimalisme et maximalisme exubérant suivant un singulier mouvement de balancier qui se cale sur l'air du temps.

À la fin du XIXe siècle règne l'opulence. L'ampleur et le volume des tenues signent l'époque avant que les années 1920 ne jouent la carte de la sobriété voire d'une certaine modestie. C'est le temps des Chanel, Patou et de l'émergence de la silhouette garçonne.

Un modèle de maillot de bain typique des années folles, début des années 1920. | Carte postale sans copyright / Wikimedia

À la fin des années 1940, l'après-guerre renoue avec une forme d'abondance en réaction aux années de privation. Pour confectionner la jupe de son mythique tailleur Bar, Christian Dior utilise du tissu à profusion. On assiste à un nouveau retour de balancier dans les années 1960 avec le succès des couturiers du futur (Cardin, Courrèges et Paco Rabanne) qui privilégient l'épure géométrique et les formes simplifiées.

Cette tendance minimaliste qui durera une décennie touchera plusieurs domaines de la création. L'architecture notamment, dont le représentant Mies Van der Rohe, à l'origine de l'esthétique tout en verre des gratte-ciels, popularisera l'expression «less is more» qui sera adoptée par le milieu de la mode. Le monde de la peinture et celui de la sculpture ne seront pas en reste avec leur production d'œuvres géométriques abstraites. On pense à Frank Stella, Donald Judd, Robert Morris, etc.

Les années 1970 revisitent la fantaisie sous influence hippie tandis que l'essor exceptionnel de la mode des années 1980 mettra en scène une femme puissante, la working woman et sa carrure exacerbée par les épaulettes qui fleuriront sur nombre de vestes à paillettes.


Une vision forte mais qui sait aussi se faire fantaisiste. Il n'y a qu'à se rappeler l'originalité des défilés de Thierry Mugler, l'imagination débridée de Jean Paul Gaultier, de Jean-Rémy Daumas ou de Moschino en Italie et l'ostentation bling-bling d'un Versace.

Des années 1990 aseptisées

Ces années hautes en couleurs ont été balayées d'abord par une vague japonaise radicale aux lignes sombres. Suivra ensuite l'époque des chantres du retour au minimalisme avec Jil Sander, Helmut Lang ou, d'une certaine façon, Martin Margiela.

L'ère du paraître s'effiloche au profit d'une simplicité réduite au basique: simplification des coutures, légèreté et surtout élimination de détails dont la fonction décorative est rejetée au nom du superflu. Carine Roitfeld fraîchement nommée à la tête du Vogue Paris se demandait alors s'il était judicieux de faire un achat chez Maria Luisa (temple de la mode la plus en pointe à cette époque-là): acheter ou ne pas acheter un pantalon à patte de serrage purement décorative, telle était la question.

Ce mouvement friand d'épure qui se taille dans le blanc (le blanc de Meudon de Margiela) effacera le noir des Japonais·es.

Son écho retentit jusqu'aux États-Unis où se poursuivent les aventures de Geoffrey Beene («seuls les très riches peuvent se permettre d'être très simples») ou de Calvin Klein, tenants d'une mode sobre et classique. En France les basiques d'Agnès b. et la mode «normale» telle que la revendique A.P.C. (l'acronyme d’Atelier de production et de création) épousent l'époque.

Tom Ford, alors designer chez Gucci, contribue à diffuser ce style même si l'on retient plus de ses années chez le maroquinier ses campagnes de communication où l'outrance est de mise pour vendre les attributs du porno chic que le créateur veut imposer par l'entremise de Carine Roitfeld.

«L'unique raison pour laquelle je m'intéresse à la mode est de détruire le mot “conformisme”.»

Vivienne Westwood, grande couturière

L'époque aura son vêtement phare, la slip dress, une robe nuisette maintenue par deux bretelles très fines. Catherine Örmen, autrice de Modes XIXe-XXe siècles, revient sur «ce style aseptisé, dénué d'accessoires et de bijoux, prospère depuis le milieu des années 1990. Son apparente simplicité, comme dans les années 1920, le prête aisément à la copie... ce style a, par sa neutralité, conquis les consommateurs... Ainsi en cette période de crise, la mode a-t-elle ravalé sa soif de paraître. Profil bas, elle s'est cantonnée dans une attitude volontairement “passe-muraille”».

En 2000, Naomi Klein publie No Logo. En jetant l'opprobre sur la surconsommation, son ouvrage contribue à culpabiliser les personnes qui font la mode et celles qui la suivent. Un vent d'austérité se mit à souffler sur les podiums même si des créateurs comme John Galliano ou Alexander McQueen réussirent à imposer leur vision originale et flamboyante. Ce n'est pas un hasard si ces deux trublions sont Britanniques. Albion a toujours cultivé l'excentricité. Vivienne Westwood en est l‘étendard depuis de nombreuses années: «L'unique raison pour laquelle je suis dans la mode est de détruire le mot “conformisme”, à part ça rien ne m'intéresse.»

Ces brillantes exceptions n'empêchent pas la mode de s'assoupir un peu, privilégiant confort, géométrie, simplicité et lignes pures. Les enseignes japonaises, voguant sur la vague du no logo, imaginent une marque sans marque, Muji (littéralement, «de la qualité sans marque»). Le minimalisme finira par lasser, d'autant qu'il sera associé à la contrainte, rappelant les carcans par lesquels Mao uniformisait la Chine en imposant le port d'un vêtement standardisé.

Le col Mao avait fait réagir l'Assemblée nationale lorsque Jack Lang, alors ministre de la Culture, avait arboré sa version dessinée par Thierry Mugler en séance en 1985. | Ina / YouTube

De la couleur avant toute chose

Dans un monde où le vêtement le plus vendu se rapproche du jogging et où les avatars du sport tiennent le haut du pavé, difficile de renouer avec l'extravagance. Petit à petit pourtant des créations loufoques, baroques et excentriques se sont à nouveau imposées.

Le manifeste Notes on Camp de Susan Sontag publié en 1964 a même inspiré l'extraordinaire collection automne-hiver 2018 de la maison Comme des garçons. L'arrivée de Jeremy Scott chez Moschino en 2013 remit en selle une maison célèbre pour sa fantaisie. Ses mélanges de couleurs récupèrent des codes connus de la pop culture: McDonald's, Mickey Mouse, etc. La maison a aussi collaboré avec H&M en 2018.

En Angleterre, la relève est assurée par Richard Quinn. Diplômé en 2016 de Saint Martin's et auteur d'une première collection remarquée en 2018, il reçut le prix du British Emerging Talent accompagné, cerise sur le gâteau, de la présence de la reine Elisabeth II (une première à un défilé de prêt-à-porter) et d'Anna Wintour. Prodige londonien, il multiplie les réminiscences victoriennes, joue les imprimés colorés, flirte avec le kitsch tout en utilisant de nouvelles technologies (impression thermique). Cagoulés, coiffés de casques, ses mannequins amplifient la perception visuelle de son travail.

L'Américain Thom Browne défile désormais à Paris. Sa mode cultive l'originalité dans des défilés fantasques: le paraître dans toute sa splendeur.

D'autres cultivent avec bonheur cette nouvelle tendance qui est dans l'air du temps: Walter Van Beirendonck livre sa vision particulièrement théâtrale de la mode pour homme. Son attaché de presse, Kuki de Salvertes, qui l'accompagne depuis ses débuts, salue sa persévérance: «Il n'a jamais dévié de sa ligne originale.»

Venu d'Inde, Manish Arora apporte dans ses bagages de créateur une symphonie de couleurs et la richesse des broderies caractéristiques des cérémonies religieuses qui ont cours dans son pays (à l'image de la fête d'holi).

#cosmiclove #manisharora #manisharorafashion

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Des individualités au parcours hors norme comme Viktor & Rolf ou Undercover deviennent «tendance» alors qu'ils n'ont jamais dérogé à leur style.

Vivier des talents de demain, le Festival d'Hyères a élu cette saison la démesure et la griffe baroque de Christoph Rumpf, un admirateur de John Galliano. D'autres candidat·es ont rivalisé d'audace, tels le Taïwanais Tsung-Chien Tang ou le trio japonais Re:quaL≡ (Tetsuya Doi, Manami Toda, Youta Anazawa). À l'école Saint Martin's de Londres, le pittoresque était de mise. Le Norvégien Fredrik Tjærandsen a fait sensation avec ses bulles géantes qui se muent en robes en latex moulées sur le corps.

La Suissesse Pauline de Blonay a aussi joyeusement impressionné par l'utilisation de ses motifs naïfs.

Nathalie Rozborski (directrice générale déléguée de NellyRodi) estime que «ce retour à “l'extravagance” correspond davantage aux besoins des nouvelles générations d'exprimer leur personnalité. Le culte dominant est à l'ego, le branding personnel, la vie se vit en images en couleurs, en vidéos, en selfies, en pixels. Les nouvelles générations se maquillent plus, s'habillent de façon beaucoup plus pointue, parfois même à la limite du déguisement. L'évolution des tenues au MET, par exemple, illustre très bien cette évolution. La mode du contouring en est une illustration parfaite pour ce qui est du maquillage mais il en va de même pour les looks de coiffure et les colorations de plus en plus fortes et de plus en plus démocratiques».

L'effet Gucci

Celui vers lequel tous les regards se sont désormais tournés et qui donne le tempo à la mode actuelle est Alessandro Michele. En créant pour Gucci depuis 2015, il a réussi à propulser la maison dans des sphères stratosphériques avec une croissance économique à deux chiffres année après année (le premier trimestre 2019 a encore connu une hausse de 21,9%). Look christique, cheveux longs, barbe: Alessandro Michele a suivi ses études en Italie et a fait ses débuts chez Fendi avant d'intégrer la maison Gucci alors tenue par Tom Ford puis par Frida Giannini.

Mélange de styles, télescopage d'époques, le couturier passe de l'Antiquité à la Renaissance dans une joyeuse hybridation rococo. Il joue avec l'androgynie et ose la surenchère dans l'accumulation de détails (animaux, chaînes, paillettes) et de références. Il invente tout un bestiaire griffé Gucci. Celui qui aurait voulu dessiner des costumes a brillamment réussi la fusion des deux univers, riche de sa culture qu'il agrémente d'une logomania assumée.

Surfant sur cette période de déculpabilisation, Gucci est désormais la marque préférée des millennials qui représentent plus de la moitié de sa clientèle. L'inquiétante étrangeté du défilé hiver 2018 proposé dans le décor d'une salle d'opération avec quelques mannequins portant dans leurs bras une réplique de leur tête n'a pas manqué de faire parler de lui. D'autant que la maison s'est offert Jared Leto qui est apparu lui aussi affublé d'une tête en cire à son effigie façon clutch au gala du MET sur le thème Camp.

I promise this will be the last Met Gala post... #metgala

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Le Camp remis au goût du jour

L'exposition Camp au MET de New York reprend les préceptes du texte de Susan Sontag, une série de notes qui vise à définir une notion qui colle au plus près à celle que nous assimilons à l'excentricité.

Parmi les différents points de ce manifeste: «1. Le Camp est fondamentalement ennemi du naturel, porté vers l'artifice et l'exagération; 5. Le goût Camp a une affinité pour certaines formes d'art. Mode, design, tous les éléments de décors visuels; 11. Camp est le triomphe du style épicène; 25. La marque distinctive du Camp, c'est l'esprit d'extravagance. C'est une femme qui déambule dans une robe réalisée avec 3 millions de plumes; 41. Le Camp vise à détrôner le sérieux, le Camp est enjoué à l'opposé du sérieux.»

«Susan Sontag exprime ce que le Camp est pour moi: la capacité unique de combiner l'art et la pop culture.»

Alessandro Michele, grand couturier

Vaste programme selon Andrew Bolton, le commissaire de l'exposition, qui a choisi de privilégier dans sa sélection les caractères formels de Camp: «Ironie, humour, parodie, pastiche, naïveté, duplicité, ambiguïté, artifice, théâtralité, extravagance, exagération, esthétisme.» Le haut de l'affiche s'envole avec les plumes de la tenue flamant rose de Schiaparelli par Bertand Guyon et avec les chapeaux inventifs de Stephen Jones.

Partenaire de l'exposition, Gucci explique ces choix par la voix d'Alessandro Michele: «L'essai de Susan Sontag exprime parfaitement ce que le Camp est pour moi: à savoir la capacité unique de combiner l'art et la pop culture.»

Souffle de liberté

La honte a laissé le terrain à une consommation sans entraves qui peut s'afficher de façon ostentatoire sur des imprimés bardés de logos ou dans la manière dont les individus contemporains se mettent en scène dans un show off permanent si cher aux professionnel·les du milieu.

Il reste cependant possible de s'inventer un paraître de fantaisie. Cette folie vestimentaire se nourrit aussi de références musicales d'artistes pour qui les panoplies ont été vecteur de succès: David Bowie, Elton John, Björk, Mika, etc. Kuki de Salvertes tempère: «Cette esthétique est présente sur les podiums, c'est certain. Pour la rue, qui est plus frileuse que les créateurs, cela prendra du temps. Cette effervescence va faire école et cela fait du bien.»

Cally Blackman dans son survol de 100 ans de mode épingle ces deux visions aux existences parallèles mais dont les pics de popularité alternent sans cesse: les enfants terribles et les minimalistes. Il est grand temps d'oublier la simplicité, le paupérisme d'apparence, le dépouillement aseptisé et les fades basiques: la parole est à nouveau aux enfants terribles. Que l'extravagance soit.

Antigone Schilling

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