Société / Tech & internet

La France se prépare à lutter contre les armes en 3D

Temps de lecture : 7 min

Imprimées à domicile, elles sont intraçables et indétectables. Après les États-Unis, forces de l'ordre et industriels français s'emparent du sujet pour anticiper les dérives éventuelles.

Une des imprimantes 3D commercialisées par l'entreprise roubaisienne Dagoma. | Marion Lecas
Une des imprimantes 3D commercialisées par l'entreprise roubaisienne Dagoma. | Marion Lecas

Deux hommes en blouse blanche s'activent sous des néons jaunes saturés, microscopes à la main. Ce laboratoire de chimie très confidentiel, d'une quarantaine de mètres carrés, se situe au rez-de-chaussée d'un bâtiment de la gendarmerie nationale à Cergy, dans le Val d'Oise. À l'étage, une imprimante 3D tourne à plein régime.

Une partie d'arme (défectueuse) imprimée en 3D par les gendarmes de l'IRCGN. | Victor Le Boisselier

L'Institut de recherche criminalistique de la gendarmerie nationale (IRCGN) est la seule entité de la gendarmerie chargée de démanteler ces trafics d'un nouveau genre, les objets illicites imprimés en 3D. Faux tampons administratifs, copies illégales de clés, plaques d'immatriculation falsifiées, y compris pare-chocs non-homologués: l'Institut est de tous les combats.

Parmi les objets imprimés en 3D illicites saisis par l'IRCGN de Cergy Pontoise, nombreux sont les faux tampons administratifs. | Victor Le Boisselier

Jamais pourtant il n'a été confronté à l'épineuse question des armes à feu, assure son responsable, le colonel Patrick Testuz. «L'infraction la plus massive d'impression 3D pour nous a été celle de cachets en cire de grands crus, poursuit-il. Grâce à cela, certains vendaient de la piquette à la place de grands crus.» Une fraude au goût très franco-français.

Le Liberator, prototype en la matière

Outre-Atlantique cependant, la fabrication d'armes à l'aide d'imprimantes 3D de bureau s'est propagée comme une traînée de poudre jusqu'à s'imposer dans les débats du Congrès.

Depuis 2009, le procédé d'impression tridimensionnelle est tombé dans le domaine public: les prix ont diminué, l'usage domestique s'est répandu avec, dans son sillage, l'idée d'armes homemade. Les plans d'armes imprimables en trois dimensions ont rapidement fait leur apparition, notamment sur le plus grand catalogue de projets d'impression tridimensionnelle, Thingiverse. En décembre 2012, à la suite de la tuerie de l'école primaire Sandy Hook, à Newton, le site se débarrasse desdits plans.

Furieux, dénonçant une «censure» et une atteinte aux droits constitutionnels, le militant crypto-anarchiste Cody Wilson réagit en créant Defense Distributed, une société à but non-lucratif dont le but consiste à réalimenter le web en plans d'armes imprimables.

Cody Wilson devient le premier homme à avoir dessiné, fabriqué et tiré avec une arme imprimée en plastique, qu'il nomme le Liberator, et dont les plans ont été téléchargés 100.000 fois avant leur retrait.

Depuis, accompagné de son club regroupant les personnes qui en font usage «LEGIO» –pour «légionnaires»– l'homme n'entend «pas seulement protéger le deuxième amendement [relatif au droit du port d'arme aux États-Unis, ndlr], mais participer à son développement technique et à son expansion». De quoi alimenter la psychose américaine, biberonnée aux fusillades à répétition. Début août 2018, un juge de Seattle bloque in extremis la légalisation des produits Defense Distributed.

Les «ghost guns», ni vu ni connu

Si ces armes génèrent tant d'inquiétudes, c'est parce qu'elles sont indétectables et intraçables. Indétectables d'abord, car la majorité des objets sont imprimés en plastique, faits de polymères. Les habituels portiques de sécurité qui détectent les métaux, dans les aéroports ou les musées notamment, seraient ainsi facilement dupés. Intraçables, car sans numéro de série.

Pour résoudre le problème de traçabilité de ces ghost guns [armes à feu fantômes], une équipe de recherche issue de l'université de Buffalo, aux États-Unis, a mis au point le logiciel PrinTracker il y a quelques mois.

La signature des imprimantes 3D est renseignée dans la base de données.

En analysant les défauts de fabrication laissés sur les objets imprimés, ce système est capable de remonter jusqu'à l'imprimante qui leur correspond et identifier leur propriétaire.

Dans la lignée de cette initiative, l'IRCGN de Cergy s'attèle à la création minutieuse d'une base de données de références. Au fond du laboratoire s'entassent des bacs remplis de bobines de fibres plastiques en polymère utilisées pour l'impression tridimensionnelle. Après analyse de chaque bobine, les caractéristiques et défauts qui font leur signature sont renseignés dans la base de données ainsi que les modèles d'imprimante avec lesquels ils sont compatibles.

Bien qu'aucun coup de feu émis par de telles armes n'ait pour l'heure été recensé par la gendarmerie, le colonel Testuz et ses hommes préfèrent anticiper le phénomène: «Dans le domaine de la délinquance lorsqu'il y a une innovation, il y a trois temps, explique le haut gradé. Le premier au cours duquel est créée la technologie; le deuxième, lorsqu'elle est utilisée à mauvais escient et le dernier lors duquel l'infraction est détectée.» Pour l'heure, le pays oscille entre première et deuxième phase.

«Notre réflexion première n'est pas d'empêcher l'impression»

À l'aide de leur propre imprimante 3D, un gros modèle noir cerné de vitres, acheté en 2015 pour quelque 3.500 euros, les membres de l'Institut de recherche criminalistique se familiarisent avec cette nouvelle technologie en fondant notamment leurs recherches sur trois axes distincts: «La connaissance du marché, des techniques d'impression tridimensionnelle et de leur évolution», «l'étude des matériaux, leur analyse et la création d'une base de données de références» et «l'étude des logiciels et des fichiers».

Les gendarmes soumettent également des propositions à la législation bien que forces de l'ordre et fabricants d'imprimantes s'accordent sur la qualité et l'adaptabilité des textes de loi actuels: «La législation française est très bien faite, explique Matthieu Régnier, PDG de l'entreprise d'impression 3D Dagoma. En France, si vous ne possédez pas de permis, vous n'avez pas le droit de détenir une arme, sous quelque forme qu'elle soit: objet ou fichier informatique. Dans d'autres pays, la législation beaucoup plus ouverte laisse un véritable flou.»

La principale mission de l'Institut de Cergy consiste à accompagner les autorités qui enquêtent et de les aider à déterminer la culpabilité d'un suspect en apportant les preuves qu'il a bel et bien imprimé un objet illicite grâce à son imprimante 3D de bureau. Toutefois, ils ne peuvent agir qu'une fois commise la faute –l'impression. «Notre réflexion première n'est pas d'empêcher l'impression», concède le colonel Testuz.

«Les modifications qu'on a faites font que l'arme n'est plus assemblable»

Matthieu Régnier, PDG de l'entreprise d'impression 3D Dagoma

Alors à qui revient cette réflexion? Officiellement, tout le monde. C'est pourquoi en janvier dernier le fabricant roubaisien d'imprimantes 3D Dagoma, pétri de louables intentions, a lancé l'opération «Armes Inoffensives».

Entre les murs orange de l'entreprise, où des figurines homemade ornent les open space, les employé·es de Dagoma se sont attelé·es à récupérer puis truquer des plans d'armes imprimables, en changeant par exemple les dimensions du canon ou d'un ressort: «Les modifications qu'on a faites font que l'arme n'est plus assemblable», déclare le PDG Matthieu Régnier, une pointe de fierté dans la voix.

Les faux plans ont été téléchargés plus de 13.000 fois dans les jours qui ont suivi. «Raisonnablement, si on suit les courbes de tendance, on peut estimer que ce chiffre a atteint les 25.000 aujourd'hui», continue le jeune entrepreneur.

«À mon avis, Cody Wilson n'est pas très content»

Plus radicale, l'étape suivante a été la mise au point d'un logiciel qui empêche l'impression de plans d'armes par les quelque 25.000 imprimantes vendues par Dagoma depuis sa création en 2015.

«Nous avons développé un petit bout de code en open source, et dès que quelqu'un importe un fichier d'arme, le logiciel lui répond: “Désolé, ça ne respecte pas les conditions générales d'utilisation de nos produits” et refuse d'importer le fichier.» Matthieu Régnier reprend en riant: «À mon avis, Cody [Wilson] n'est pas très content.»

L'entreprise Dagoma a récupéré puis truqué des plans d'armes imprimables afin de les rendre inefficaces. | Dagoma

Pour autant, l'entreprise roubaisienne refuse d'inscrire sa lutte dans l'idéologie: «Notre combat n'est pas de déterminer si les armes, c'est bien ou mal. Le sujet c'est de dire que les armes imprimées aujourd'hui sont dangereuses parce qu'elles sont efficaces, intraçables et indétectables.»

N'importe quel détenteur d'une imprimante 3D est à même de fabriquer une arme, en y consacrant un budget réduit et relativement peu de temps –entre vingt et vingt-quatre heures. Dagoma par exemple, commercialise trois modèles d'imprimantes, dont les prix s'échelonnent entre 299 et 399 euros, et des bobines de filaments de 250 grammes à partir de 10,90 euros.

Sur le dark web, des ghost guns déjà assemblés se vendent pour une poignée de dollars. Plus déterminant encore que le coût, le fait que l'arme a de fortes chances d'être fonctionnelle, comme le prouvent des journalistes de France Info qui sont parvenus à tirer à l'arme imprimée.

«Notre objectif était de sensibiliser en disant attention, c'est vraiment dangereux, témoigne Matthieu Régnier. Parce qu'il y a plein de gens qui pensaient qu'on ne pouvait pas tuer avec une telle arme et malheureusement, si.»

Une arme imprimée en trois dimensions, non assemblée. | Dagoma

Certaines personnes, perplexes, considèrent le sujet des armes imprimées comme marginal, mis sur la table par des médias en mal de sensationnalisme et de reportages anxiogènes. Matthieu Régnier balaie l'idée d'un geste: «La raison pour laquelle nous avons travaillé là-dessus, c'est parce que depuis quatre ans nous écumons les salons high tech. Je peux mettre ma main à couper que sur 100% des salons la question de l'impression des armes a été posée. [...] La question émanait de clients, pas de journalistes!»

La start-up préfère voir dans le développement du procédé l'occasion de bouleverser les modes de consommation en misant sur une production hyper locale et customisée par rapport aux besoins de chacun: «Notre ambition est là, certainement pas dans la fabrication d'armes.»

Newsletters

Du Danemark à la Chine, la folle croissance du sapin de Noël

Du Danemark à la Chine, la folle croissance du sapin de Noël

L'arbre qui brillera dans un foyer français sur quatre fin décembre n'est pas épargné par les turbulences de la mondialisation.

Vouloir réformer tous les régimes de retraite, c'est s'exposer à toutes les colères

Vouloir réformer tous les régimes de retraite, c'est s'exposer à toutes les colères

La grande réforme des retraites voulue par Emmanuel Macron a un défaut majeur: son ambition. Elle touche tout le monde et fait donc des perdant·es dans beaucoup de catégories sociales.

Pour en finir avec la start-up nation

Pour en finir avec la start-up nation

Elles sont entrées de façon fulgurante dans notre quotidien ces dix dernières années. Au point qu'on se demande, parfois, comment on faisait avant. Ça a commencé par des bouts de vie publiés sur Facebook, puis des achats réglés par PayPal, des...

Newsletters