Monde

La (sur)vie dans un bidonville à la frontière colombo-vénézuélienne

Temps de lecture : 8 min

Dans le «quartier de la solitude», des centaines de Vénézuélien·nes survivent tant bien que mal. Privée de droits comme ceux de travailler et d'être soignée, cette communauté se serre les coudes.

Le bidonville de Cúcuta, en Colombie, où vivent beaucoup de réfugié·es vénézuélien·nes. | Estelle Pereira
Le bidonville de Cúcuta, en Colombie, où vivent beaucoup de réfugié·es vénézuélien·nes. | Estelle Pereira

Cúcuta, Colombie

Herminda Vermodes crie devant chaque baraque du bidonville situé au nord de la ville frontalière de Cúcuta: «Réunion les filles! C'est très important!» La doyenne du quartier, 62 ans, réunit une fois par mois les réfugié·es vénézuélien·nes qui vivent ici pour «les sensibiliser à leurs droits, aux précautions d'hygiène, à la sexualité…».

Aujourd'hui, elles sont une vingtaine de femmes regroupées sur un chemin bétonné servant à l'évacuation des eaux de pluie. Certaines sont venues avec leur époux. À l'ordre du jour: l'obtention du permis spécial de permanence (PEP), un document qui autorise les Vénézuélien·nes à travailler légalement en Colombie et facilite leur accès aux services de santé. «En tant que réfugiés, nous exigeons d'avoir ce permis», scande Andreina Yezimos, 34 ans, présentée comme une autre leader du mouvement. «Nous sommes très peu à l'avoir ici», se désole-t-elle.

Le bidonville de Cúcuta, surnommé le «quartier de la solitude» par ses habitant·es, était autrefois occupé par des Colombien·nes. Les propriétaires de ces terrains en friche laissent les réfugié·es s'y installer gratuitement, parfois en échange de quelques pesos. | Estelle Pereira

N'ayant pas de passeport, la plupart des habitant·es du bidonville sont entré·es illégalement en Colombie. Jusqu'au 8 juin 2019, la frontière était fermée. Seules les femmes, les enfants et les personnes âgées possédant le précieux document pouvaient passer par le pont international Simón Bolívar. Les autres devaient traverser via les trochas, des chemins illégaux, tenus par des passeurs, permettant de franchir la rivière Tachira, frontière naturelle entre les deux pays.

Sans document conforme, impossible pour ces réfugié·es de trouver un travail officiellement.

À cinq dans un 20 mètres carrés, une chance

Mais entre des conditions de vie précaires et incertaines et l'instabilité de leur pays, leur choix se porte vite sur la première option. Selon une enquête menée par une équipe de recherche vénézuélienne en février 2018, 80% des familles vivant au Venezuela sont en insécurité alimentaire. Toutes les franges de la population sont touchées. Une situation qui pousse de plus en plus de monde à franchir le pas. «Quand je suis partie, il y a deux ans, on avait de l'argent mais il n'y avait plus rien à manger. Maintenant c'est l'inverse, les rayons des magasins sont pleins, mais les prix sont tellement élevés que plus personne n'a les moyens de payer», s'indigne Herminda Vermodes.

Herminda est une Colombienne revenue au pays. À 19 ans, elle a fui la guerre et le narcotrafic du département de Santander, direction le Venezuela. À cause des pénuries alimentaires et de l'inflation, elle s'est résignée à tout quitter pour recommencer, une nouvelle fois, à zéro. «On a d'abord vendu notre voiture, puis nos meubles. Les prix ont continué d'augmenter jusqu'au moment où tout est devenu trop cher. Nous avons fini par vendre notre ferme», s'émeut cette mère de famille, dont les enfants et le mari sont vénézuéliens.

Il reste peu d'options de survie. Pour les femmes, c'est dans la vente à la sauvette qu'elles ont le plus de chances de trouver un employeur –lequel se permet généralement de les payer moins que le salaire minimum (220 euros par mois). Sinon, elles remplissent des Thermos avec du café et du lait pour en vendre dans la rue. «Il faut gagner suffisamment pour payer son loyer sous peine de dormir dehors. Après, il reste peu d'argent pour nourrir les enfants», témoigne Jusmeiby Sojo, 39 ans. Avec sa sœur enceinte et son neveu, elle s'estime chanceuse de partager un 20 mètres carrés avec un couple pour seulement 2.000 pesos par personne et par jour (55 centimes d'euros).

Marie Cruz (à gauche) et Maria Reyes (à droite) vendent du café dans la rue pour subvenir aux besoins de leur famille. Elles ont respectivement quatre et sept enfants. Ils vivent à douze dans une maison en tôle. | Estelle Pereira

De tout à rien

L'exode des Vénézuélien·nes est une mise à l'épreuve pour la Colombie: il y en aurait plus d'1,5 million sur son territoire, d'après l'autorité migratoire Migración Colombia. Selon Jose David Cañas, délégué au service de l'inscription civil colombien de Cúcuta, le gouvernement travaille sur une loi qui permettrait, d'ici la fin de l'année, de régulariser la situation des Vénézuélien·nes présent·es sur le territoire illégalement. «Il s'agirait de créer un nouveau statut spécial, valable temporairement, au moins jusqu'à l'amélioration de la situation», détaille-t-il. Car pour l'instant, sans document officiel, les démarches de régularisation sont inaccessibles pour la plupart d'entre eux.

«Se procurer un passeport au Venezuela coûte plusieurs centaines d'euros.» Keymer Ávila, chercheur à l'Institut des sciences pénales de l'Université centrale du Venezuela a analysé les mouvements de migrations du pays ces vingt dernières années. D'après lui, «les démarches administratives sont devenues un commerce lucratif». Beaucoup de ses étudiant·es sont bloqué·es sur le territoire, faute d'avoir pu renouveler leur passeport. «Cette situation pousse toujours plus de personnes à quitter le pays.» Sans papiers, elles sont plus facilement sujettes à l'exploitation au travail, à l'exploitation sexuelle, à la violence, à la discrimination et à la xénophobie.

«Nous ne sommes pas responsables de ce qu'a fait ce gouvernement. Nous ne sommes pas là parce que nous en avons envie»

Magali Andreina, ancienne propriétaire d'une épicerie au Venezuela

La classe moyenne vénézuélienne se portait bien avant la chute des cours du pétrole en 2014. Les fonctionnaires gagnaient bien leur vie. L'eau et l'électricité ne valaient rien. Les universités étaient gratuites. La manne financière du pétrole, qui représentait 96% des recettes du pays, profitait aux plus pauvres. «Nous sommes des personnes pour la plupart qualifiées ou diplômées, appuie Marta Millan, 30 ans. J'ai fait des études de droit. Mais ici, elles ne sont pas reconnues, parce que mon diplôme n'a pas d'apostille.» Le cœur du problème pour ces réfugié·es: les documents tamponnés par le gouvernement vénézuélien sont les seuls valables à l'étranger. «Le gouvernement n'accorde plus d'apostille. Il est impossible de faire valider nos diplômes, les actes de naissance de nos enfants, nos papiers d'identité. Tout ça ne vaut plus rien à l'étranger. C'est comme si nous n'existions pas», se désole-t-elle.

Ces hommes et ces femmes sont également confrontées au rejet de la population locale, l'une des plus touchées par le chômage en Colombie. Magali Andreina, 32 ans, ancienne propriétaire d'une épicerie au Venezuela, vend des mandarines et des tomates dans la rue. «Tous les jours, je reçois des insultes. Les mots sont durs. Je le vis comme de la maltraitance psychologique.» Les larmes coulent de ses yeux. «Nous demandons à être traités comme des êtres humains. Nous ne sommes pas responsables de ce qu'a fait ce gouvernement. Nous ne sommes pas là parce que nous en avons envie. Imaginez comme c'est dur, de sortir ses enfants d'une vie où ils avaient tout, où ils pouvaient étudier. Maintenant, ils dorment à même le sol.»

Magali Andreina (à gauche), 32 ans, doit gagner assez d'argent pour nourrir ses cinq enfants âgés de 7 à 16 ans. Son aînée est atteinte de déficience mentale. Elle s'occupe également d'une amie de la famille, Yenifer, en incapacité de travailler à cause de ses rhumatismes. | Estelle Pereira

Les hommes, autrefois conducteurs, fonctionnaires, professeurs, propriétaires d'épiceries, font du recyclage. Concrètement, il s'agit de fouiller les poubelles, de trouver des métaux, du caoutchouc et de les revendre. Ceux qui trouvent du travail dans le bâtiment sont souvent victimes de la traite humaine. C'est le cas de Mario José, 40 ans, ancien mécanicien. Il s'est plaint auprès de son patron d'être payé beaucoup moins qu'un Colombien. «Il m'a menacé d'aller voir le service des migrations, de me dénoncer en tant que travailleur illégal.» Ce père de trois enfants a cédé. Sa famille, restée au Venezuela, compte sur l'argent qu'il lui envoie pour survivre.

Mario José s'estime quand même heureux de ne pas dormir dans la rue. Adriana Yezimos, une autre réfugiée, l'héberge gracieusement. Dans sa maison fabriquée à partir de bouts de bois, de tôles et de vieux tissus, ils dorment à dix-neuf. Ses trois enfants avec ceux d'un ami dans un lit, elle et son mari dans un autre, «les inconnus et les gens de passage» à même le sol, sur des cartons. «Je ne supporte pas de voir des frères dormir dehors, si l'on ne se préoccupe pas les uns des autres, nous finirons comme des animaux.»

Des bouffées d'air dans la détresse

Sur cette colline de terre, d'où l'on voit les premières montagnes vénézuéliennes, ces habitats de fortune se sont multipliés. Les râles d'enfants perturbent une fausse tranquillité. Gloria Sanchez, 57 ans, ne les supporte plus. «J'ai beau marcher avec des béquilles, le pire pour moi, c'est de voir des enfants refusés au centre de soin parce qu'ils sont vénézuéliens. J'ai vu une mère se faire renvoyer alors que sa fille hurlait de douleur.»

L'hôpital public Erasmo Meoz de Cúcuta a pour ordre de prendre en charge toutes les urgences gratuitement, y compris pour les étranger·ères. La fille de Magali Andreina a un calcul au rein. Sa mère est parvenue à faire des examens dans un centre de santé. Son cas n'est pas jugé suffisamment urgent pour une opération. «Ils me disent d'attendre. Attendre quoi? Qu'elle meurt?», s'insurge-t-elle.

Beaucoup d'enfants vénézuéliens naissent en Colombie. Leurs mamans accouchent à l'hôpital public Erasmo Meoz de Cúcuta. En février 2019, les Vénézuéliennes représentaient 75% des accouchements dans l'établissement, selon le personnel hospitalier. | Estelle Pereira

Les réunions organisées par Herminda sont comme une bouffée d'air. Elles permettent aux familles d'échanger sur leur détresse, de s'entraider. «Identifier tout le monde nous aide aussi à garantir notre sécurité, estime Herminda, car nous sommes à la lisière d'un des quartiers les plus dangereux de Cúcuta où les vols sont courants.» Être en Colombie leur offre quand même du répit. Quand Magali Andreina doute de son choix d'être partie, elle repense aux scènes de pillage à Caracas qu'elle a vues sur les réseaux sociaux. «Partir était la meilleure chose à faire», se rassure-t-elle.

Selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), 4 millions de Vénézuélien·nes désormais auraient quitté le pays en quête d'un avenir meilleur. Quand vient la question d'un éventuel embellissement de la situation et d'un possible retour au Venezuela lors de ces réunions informelles, les gens du «barrio solo» [«quartier de la solitude»], comme ils le surnomment, secouent la tête de haut en bas. Sans exception, ces familles attendent une seule chose: rentrer chez elles, reconstruire le pays.

En attendant, le quartier de La Parada –le plus proche de la frontière– est l'endroit le plus facile pour obtenir une aide humanitaire. Le centre Casa Providencia, géré par le diocèse de Cúcuta avec l'appui du Vatican, y distribue 4.500 repas par jour. Tito Bracho, journaliste vénézuélien, se présente comme «survivant, comme tout le monde». Il analyse: «On nous parle de crise économique, mais avec les richesses que nous avons dans le sol, nous pouvons redevenir un pays riche très rapidement. Le drame, c'est toutes ces familles déchirées, ces enfants abandonnés. Le Venezuela se remettra rapidement de cette crise économique. Je doute qu'il en soit de même pour la crise sociale.»

Estelle Pereira Journaliste basée en Amérique du Sud

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