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Au Canada, des femmes autochtones sont tuées dans l'indifférence quasi générale

Temps de lecture : 7 min

Après deux ans et demi d'enquête, une commission a publié son rapport sur la disparition et la mort de milliers d'Amérindiennes canadiennes.

Des danseuses se produisent lors de la cérémonie marquant la fin de l'Enquête nationale consacrée aux femmes et aux filles autochtones disparues ou assassinées au Canada, le 3 juin 2019 au Musée candien de l'histoire à Gatineau (Québec). | Andrew Meade / AFP
Des danseuses se produisent lors de la cérémonie marquant la fin de l'Enquête nationale consacrée aux femmes et aux filles autochtones disparues ou assassinées au Canada, le 3 juin 2019 au Musée candien de l'histoire à Gatineau (Québec). | Andrew Meade / AFP

«Comme de nombreux témoins l'ont exprimé, ce pays est en guerre et les femmes, les filles et les personnes 2ELGBTQQIA [acronyme englobant les identités suivantes: bispirituel·le (deux esprits), lesbienne, gay, bisexuel·le, trans, queer, en questionnement, intersexe et asexuel·le, nda] autochtones sont en état de siège.»

Cette citation n'est inspirée ni par une autre époque, ni par un régime autoritaire, elle est extraite du rapport d'une Commission d'enquête nationale consacrée aux femmes et aux filles autochtones disparues ou assassinées au Canada, rendu public le 3 juin.

Le problème est peu connu en dehors des frontières canadiennes, il est pourtant de taille. Entre 1980 et 2012, selon les chiffres de la Gendarmerie royale du Canada, 1.181 cas de meurtres et de disparitions d'Amérindiennes canadiennes ont été déclarés à la police. Proportionnellement, c'est comme si 55.000 Françaises avaient été assassinées ou s'étaient volatilisées, dans l'indifférence quasi générale.

Aujourd'hui, les femmes autochtones –c'est-à-dire les Premières Nations, les Métis et les Inuitsreprésentent 24% des victimes d'homicides alors qu'elles ne constituent que 4% de la population féminine du Canada. En clair, elles sont 12 fois plus susceptibles d'être assassinées ou portées disparues que toute autre femme au Canada, et 16 fois plus que les femmes blanches.

Dès sa publication, le rapport, intitulé Réclamer notre pouvoir et notre place, a suscité une vague de polémiques. En cause, l'utilisation par le document du terme «génocide», martelé 122 fois aux côtés des mots «colonisation», «meurtre» et «viol». «Exclure ces mots crus du rapport équivaut à nier les vérités des familles, des survivantes, des travailleurs de première ligne et des responsables d'organisations locales», assure la Commissaire en chef de l'enquête, Marion Buller.

Le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, s'est montré frileux à l'idée de reprendre ce terme à son compte, préférant plutôt parler de «génocide culturel». Pour Renée Dupuis, sénatrice indépendante et avocate qui a présidé la Commission des revendications particulières des Indiens de 2003 à 2009, «il ne faut pas utiliser ce terme pour éviter de lire le rapport».

Pourtant, la tentation est grande pour certaines personnes, tant la question autochtone provoque de longue date des crispations dans le pays –passé colonial oblige. Selon l'enquête, c'est justement dans ce passé qu'il faut rechercher les causes des violences faites aux femmes.

Le traumatisme des pensionnats autochtones

Catherine Flynn, professeure associée à l'Université du Québec à Rimouski qui a travaillé sur les violences faites aux femmes autochtones, le confirme: «Il est impossible d'en parler sans aborder le contexte colonialiste dans lequel les femmes ont vécu et continuent de vivre, notamment avec les écoles résidentielles.»

Les écoles résidentielles, ce sont les pensionnats autochtones, des écoles religieuses financées par l'État, créées pour assimiler les enfants autochtones dans la culture eurocanadienne [canadienne d'ascendance européenne, ndlr]. L'objectif affiché était clair, il s'agissait de «tuer l'Indien dans l'enfant».

À partir des années 1830, environ 150.000 enfants ont été arrachés à leurs familles pour être éduqués selon les dogmes chrétiens. Il leur était interdit de parler leur langue, on les lavait même à l'eau de Javel pour blanchir leur peau. Les sévices et agressions sexuelles étaient courantes et plus de 4.000 enfants y sont morts.

Ces pensionnats ne sont pas de l'histoire ancienne: le dernier a fermé ses portes en 1996. Si les gouvernements ont présenté leurs excuses, les conséquences dévastatrices de ces écoles se font toujours sentir chez les survivant·es et leurs descendant·es.

«Dépassés par cet héritage, nombre d'entre eux ont succombé au désespoir et à la dépression. De nombreuses vies ont été perdues dans l'abus d'alcool et de drogues», lit-on dans le rapport de la Commission de vérité et réconciliation de 2015. Ces traumatismes peuvent expliquer que des autochtones en arrivent à reproduire les violences qu'ils ont subies.

«C'est comme si l'État se donnait le pouvoir d'accorder une valeur moindre à la vie de ces femmes qui sont à l'intersection de plein de systèmes d'oppression»

Catherine Flynn, professeure associée à l'Université du Québec à Rimouski

Certains Canadiens sont d'ailleurs tentés de rejeter la responsabilité des violences infligées aux femmes autochtones sur les hommes de leur communauté et leurs comportements à risque. Or, selon l'Institut national de santé publique, ces comportements «sont plutôt le reflet de bouleversements identitaires engendrés notamment par les pensionnats».

Ils sont aussi la conséquence «de la détresse occasionnée par les conditions de vie défavorables: pauvreté, surpeuplement des logements, faible accès à l'emploi et à l'éducation, etc».

Pour échapper à cette violence latérale, les jeunes femmes quittent leur communauté et se retrouvent dans les centres urbains où certaines sont exploitées sexuellement ou deviennent sans-abri. C'est alors un autre type de violence, extérieure à leur communauté cette fois, qui s'abat sur elles.

Les femmes autochtones se situent donc à la croisée de plusieurs discriminations. Elles sont violentées car elles sont des femmes, ne sont pas blanches et sont pauvres. Pour Catherine Flynn, «c'est comme si l'État se donnait le pouvoir d'accorder une valeur moindre à la vie de ces femmes qui sont à l'intersection de plein de systèmes d'oppression: le colonialisme, le patriarcat, le capitalisme…» Pour les personnes 2ELGBTQQIA, l'homophobie et la transphobie viennent s'ajouter à ces discriminations.

Comme l'écrit la journaliste française Emmanuelle Walter dans Sœurs volées, enquête sur un féminicide au Canada, «la violence familiale, la violence dans les communautés, la violence de la rue, la violence sexuelle, la violence raciste, toutes les violences sont susceptibles de s'abattre sur elles et de les faire tomber».

Elle explique aussi qu'«elles ont une espérance de vie de cinq à dix ans plus courte. Des revenus de 30% inférieurs. Sont deux fois plus souvent monoparentales. Deux fois plus au chômage. Trois fois plus victimes de violence conjugale. Trois fois plus susceptibles de contracter le sida».

Racisme systémique et violences policières

Et les institutions dans tout ça? C'est ici une autre face du problème. La population autochtone a peu –voire pas– confiance en elles et dans les services de police en particulier. Des femmes qui ont témoigné dans le cadre de l'enquête nationale ont d'ailleurs fait part des violences policières dont elles ont été victimes sur tout le territoire.

À cela s'ajoutent les préjugés et le racisme systémique dont elles font l'objet. En mai dernier, le juge de la Cour suprême Michael Moldaver écrivait que «nous vivons à une époque où les mythes, les stéréotypes et la violence sexuelle contre les femmes –particulièrement les femmes autochtones et les travailleuses du sexe– font hélas partie du quotidien».

Cette prise de position intervenait dans le cadre de l'affaire du meurtre de Cindy Gladue, une autochtone de 36 ans retrouvée morte en 2011 vidée de son sang dans la baignoire d'un motel, avec une déchirure à la paroi vaginale de 11 centimètres.

«Si elles dénoncent, elles se font retirer leurs enfants [...] Certaines mères doivent prendre l'avion pour les voir»

Catherine Flynn, professeure associée à l'Université du Québec à Rimouski

Comme l'observe Emmanuelle Walter dans Sœurs volées, quand une famille vient signaler la disparition d'une jeune fille, on lui rétorque qu'elle doit être en fugue, en train de prendre du bon temps et qu'elle finira par réapparaître.

«Ces étiquettes ont fait en sorte que la société en général croie que nos femmes et nos filles ne sont que des prostituées, des toxicomanes et des auto-stoppeuses et, par conséquent, qu'elles ne sont pas dignes d'intérêt ou d'effort», lit-on dans le rapport.

Brenda Lucki, commissaire de la Gendarmerie royale du Canada, a présenté ses excuses dans le cadre de son audition par l'Enquête nationale l'an passé. Il n'en demeure pas moins que les autochtones hésitent à déclarer les violences dont elles font l'objet, notamment par crainte de perdre leurs enfants.

«Leurs craintes sont fondées, explique Catherine Flynn. Si elles dénoncent, elles se font retirer leurs enfants et n'y ont parfois plus accès. Certaines mères doivent prendre l'avion pour les voir.» Selon la chercheuse, les traumatismes que vivent aujourd'hui les autochtones en lien avec les services de la protection de la jeunesse seraient pour certains «la forme moderne des écoles résidentielles».

Des suites incertaines

Alors que faire? Le rapport de la commission d'enquête formule des recommandations, dénommées «appels à la justice». Parmi elles, la création d'un ombudsman national –le pendant canadien du Défenseur des droits– consacré aux droits des autochtones, d'un tribunal national spécialisé et la mise en place de services indépendants de surveillance de la police.

Reste à savoir quelles suites seront données à ce rapport, si suites il y a. Carolyn Bennett, ministre des Relations Couronne-Autochtones et des Affaires du Nord, nous a indiqué que le gouvernement annoncera «au cours des prochaines semaines» sa réponse initiale au rapport, «y compris les premières étapes de l'élaboration officielle d'un plan d'action national». Sauf que les prochaines élections fédérales auront lieu en octobre et la réélection du libéral Justin Trudeau, fragilisé par plusieurs affaires, n'est pas assurée. Un retour des conservateurs au pouvoir pourrait remettre en question ce plan d'action.

«Les femmes autochtones, une fois qu'on leur a donné la parole, ne vont pas se taire»

Renée Dupuis, sénatrice

Michèle Audette, commissaire de l'Enquête nationale et métisse, se veut pour sa part optimiste. Elle se dit «très confiante, le citoyen a plus de pouvoir qu'on le pense, on va continuer à faire bouger les choses».

L'enquête, basée sur plus de 2.000 témoignages, pourrait d'ailleurs jouer un rôle particulier sur le terrain judiciaire. La Cour suprême du Canada admet en effet depuis 2014 la tradition orale autochtone comme élément de preuve. Pour la sénatrice Renée Dupuis, «ce que ce rapport vient faire, c'est ajouter une brique supplémentaire, la cueillette de preuves qui pourraient être utilisées devant les tribunaux».

De manière plus générale, Renée Dupuis est convaincue que cette enquête est le début de quelque chose de plus grand car «les femmes autochtones, une fois qu'on leur a donné la parole, ne vont pas se taire».

Diane Poupeau Journaliste basée à Montréal

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