Santé / Société

Pourquoi vous voyez si peu de mannequins avec des grains de beauté

Temps de lecture : 6 min

Le terme populaire pour désigner les nævus ne reflète pas vraiment la façon dont on les perçoit. Et ce n’est pas seulement parce qu’on les observe sous un angle clinique.

«Comme tout ce qui tend à modifier malgré nous notre aspect, tout ce qu’on ne contrôle pas et sur lequel on n’a pas de prise, ils suscitent de la défiance.» | annekroiss via Pixabay

 

 

 
«Comme tout ce qui tend à modifier malgré nous notre aspect, tout ce qu’on ne contrôle pas et sur lequel on n’a pas de prise, ils suscitent de la défiance.» | annekroiss via Pixabay      

Dans les pages des magazines, les mannequins sont souvent blanches, minces et glabres. Leur peau a une autre caractéristique: elle est uniforme. Excepté quand les marques, à l’instar d’Ysé, souhaitent que les modèles soient davantage représentatifs de toutes les morphologies et peaux, exit les grains de beauté. À croire que leur surnom n’est pas mérité. S’ils faisaient vraiment partie des canons de beauté, ils seraient légion sur les publicités et non gommés. Résultat, quand on en a en profusion sur le corps et le visage, on peut mal le vivre.


Ç’a été le cas de Jérôme, 44 ans, ingénieur: «J’ai souvenir au collège de ne pas avoir voulu montrer mes bras.» La honte était telle qu’il portait des manches longues pour cacher ces points pigmentés. «Le discours médical a mis une espèce de focus dessus: il fallait y faire attention, ne pas les exposer au soleil…» Reste que ce n’est pas seulement parce que, d’un point de vue dermatologique, cette marque est susceptible d’évoluer en mélanome que les nævus font parfois taches. Derrière ce petit signe coloré est en effet mobilisé, consciemment ou non, tout un imaginaire.

«L’effet secondaire, c’est que tu regrettes de les avoir. Il faut les surveiller, c’est une contrainte, c’est casse-pied.»

Jérôme

D’abord, «il peut passer pour un défaut de l’image», indique Justine Marillonnet, dont la thèse en sciences de l’information et de la communication portait sur la production des images de mode dans la presse magazine féminine. Si les grains de beauté y sont oblitérés, ce peut être en raison d’un certain «déterminisme technique»: lorsque l’image n’est pas d’une excellente qualité, on ne sait si l’on se trouve face à un pixel mal rendu, une impression irrégulière ou bien une trace brune naturelle sur la peau. «On peut avoir envie de chasser la poussière de la feuille. C’est plus facile alors de tout effacer, comme on gommerait un épi de cheveux qui dépasse d’une silhouette.» La question est aussi de savoir si l’on pourra distinguer le naevus d’un bouton qu’on aurait envie d’éclater ou d’une verrue dont on se détournerait d’un air dégoûté. Car, l’essence du problème des grains de beauté, c’est bien qu’«ils font écho aux imperfections: un enfant en bas âge le prendra pour un bouton, quelque chose qui pousse, qui arrive en plus sur le corps et a priori ne sert à rien».

C’est ainsi que l’a vécu Jérôme, pour qui ces points en grand nombre sur les bras étaient «un truc atypique» et même «une difformité»: «Tu te sens différent, comme quand tu as des lunettes. Et tout ce qui différencie permet de se moquer de toi.» À l’adolescence, il aurait bien voulu ne pas détonner par sa peau si blanche qu’il en était surnommé «cachet d’aspirine» par ses copains et ses cousins ni par la constellation hétérogène qui la tapissait. «C’est très lié à l’interprétation de la peau et l’attention qu’on y porte à titre esthétique et hygiénique», signale Justine Marillonnet. Dans une société où «la peau est précieuse», les grains de beauté, comme toute trace sur l’épiderme, évoquent «un stigmate». Et ce, d’autant plus lorsque le discours médical y met du sien. «Je me souviens des “tu vas attraper un cancer”. Le côté médical a joué sur le fait que c’était un sujet, pas juste une heure par an en consultation. L’effet secondaire, c’est que tu regrettes de les avoir. Il faut les surveiller, c’est une contrainte, c’est casse-pied. Et comme ça ne sert à rien, t’as envie de t’en débarrasser», détaille le quarantenaire, toujours «abonné aux vérifications dermatos et à l’indice 50 en double couche» pour se protéger du soleil.

Vice manifeste

Pas besoin toutefois d’avoir une connaissance scientifique approfondie de la peau pour voir ces marques d’un mauvais œil. Ce tableau clinique s’ancre sur un historique emblématique. Déjà, au Moyen Âge, «les preuves irréfutables du commerce avec Satan se recherchaient de différentes manières comme par l’ordalie ou jugement de Dieu mais aussi sur la peau par des marques», dont les «nævus pigmentaires», spécifiait le dermatologue et historien de la médecine Jacques Chevallier dans l’article «Histoire de la honte en dermatologie» (Champ psy, 2012). Même après le temps des procès en sorcellerie, «la peau était censée être le miroir de l’âme. Au XVIe siècle, on ne faisait pas la distinction entre le corps et l’esprit. La peau de quelqu’un disait alors quelque chose de son intériorité, de son âme et de ses dispositions morales, énonce Nahema Hanafi, maîtresse de conférences en histoire moderne et contemporaine à l’Université d’Angers. Si des taches émergent, cela veut dire que l’on porte en soi un vice caché.» Les grains de beauté pouvaient même être utilisés comme méthode de divination. Comme si d’une configuration asymétrique ne pouvait naître qu’un avenir chaotique.

La norme était à la peau blanche, signe que l’on ne travaillait pas à l’extérieur et n’appartenait pas à la paysannerie, et lisse, «pour renvoyer à ce que l’on porte en soi», la modération et la sérénité. À peau exquise, personnalité irréprochable. Résultat: «Dans la peinture, quand on voyait des boutons, c’était pour marquer un déclassement social ou se moquer.» Les points de beauté, alors appelés «signes» ou «lentilles», rentraient dans la grande famille des aspérités de la peau et la sous-famille des taches (comme les taches de naissance ou de rousseur), lesquelles se devaient majoritairement d’être combattues, détaille l’historienne: elles empêchaient de voir le teint et, partant, l’intériorité. Il ne s’agissait pas seulement de les cacher à grands renforts de poudre cosmétique. Dans les manuels domestiques, on trouvait des recettes pour atteindre cet idéal de la peau uniforme et souple, parmi lesquelles des «remèdes rongeants»; par exemple, un traitement à base d’eau distillée de racine de grande scrofulaire, aux capacités exfoliantes, dans l’optique d’attaquer la chair excédentaire du naevus et de polir l’enveloppe dermique.

Contrôle social

Tous les points pigmentés n’étaient néanmoins pas à ranger dans le même sac. Certains, lorsqu’ils étaient peu nombreux et bien placés, loin d’être perçus comme disgracieux et le signe d’une immoralité, avaient l’avantage de rehausser la blancheur de la peau et donc la supposée noblesse intérieure. C’est de là que proviennent l’expression «grain de beauté» et la définition actuelle: «petite marque qui fait ressortir la blancheur de la peau considérée comme l’attribut type de la beauté». C’est d’ailleurs ce qui leur a permis, au XVIIIe siècle, de devenir un accessoire de mode: la mouche. Ce petit rond de taffetas ou de velours noir à la taille normée permettait de faire connaître «son humeur du moment, son caractère ou sa personnalité», ajoute Nahema Hanafi: «En fonction de son emplacement, la mouche avait une signification différente. C’était un langage social extrêmement codifié, qui n’était compris que par les élites et disait l’appartenance à ce groupe social.»

L’existence de ces similis grains de beauté choisis montre bien que l’aura négative de ces marques corporelles tient au fond au contrôle que l’on peut en avoir. Le problème de ces traces, c’est qu’elles évoluent. Parce que le changement d’apparence des nævus est un signe clinique pouvant indiquer le développement d’un mélanome. Mais aussi parce que les grains de beauté apparaissent peu à peu sur la peau et qu’il est rare de naître avec. Or, «comme tout ce qui tend à modifier malgré nous notre aspect, tout ce qu’on ne contrôle pas et sur lequel on n’a pas de prise, ils suscitent de la défiance», précise Justine Marillonnet.

Pas étonnant que, leur éclosion paraissant suspecte, un sens vicié leur ait longtemps été assigné. Ni que cet imaginaire, sur lequel s’est greffée l’idée qu’ils présentent une menace pour l’intégrité corporelle, continue de peser dans les esprits au XXIe siècle. Car la peau reste «un marqueur social et un miroir d’identité», que l’on cherche à contrôler et lisser en prétextant rechercher une beauté naturelle (qui, en réalité, dépend surtout de l’épaisseur du porte-monnaie). Il serait peut-être temps de voir ces marques non plus sous un jour diabolique, esthétique ou clinique mais seulement comme un indicateur ni beau ni moche d’individualité que tout·e un·e chacun·e –et pas seulement les stars à la Marilyn Monroe et Cindy Crawford– peut arborer sans même y penser, à part peut-être lors de la consultation chez le dermato.

Daphnée Leportois Journaliste

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