Société

Le tourisme en banlieue parisienne, révélateur d'une France en archipel

Temps de lecture : 6 min

Dans «Retour à Roissy», récit d'un «voyage» le long d'une ligne de RER, une sociologue et un photographe plongent dans une France multiculturelle et fragmentée.

Les Ulis (Essonne), commune à laquelle Marie-Hélène Bacqué consacre une longue visite (photo prise le 23 août 2012). | Lionel Allorge via Wikimedia Commons
Les Ulis (Essonne), commune à laquelle Marie-Hélène Bacqué consacre une longue visite (photo prise le 23 août 2012). | Lionel Allorge via Wikimedia Commons

Je me suis plongé avec un certain enthousiasme dans Retour à Roissy. Un voyage sur le RER B de Marie-Hélène Bacqué (Seuil) parce que j'étais curieux de la manière dont une sociologue allait réussir son pari annoncé en quatrième de couverture de dépasser «les poncifs sur le béton, la pauvreté, l'islam ou l'insécurité». Pas évident lorsqu'on décide de partir entre Aubervilliers, Villepinte et Aulnay-sous-Bois en sac à dos avec un photographe.

Si elle promet un récit de voyage tout au long de la ligne de RER B, la promenade suburbaine menée par Marie-Hélène Bacqué et le photographe André Mérian s'attarde en réalité aux trois quarts sur sa portion du nord-est, celle qui dessert les communes de la Seine-Saint-Denis, avec quelques sauts de puce dans le Val-d'Oise, aux abords de l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, ainsi que du côté de la Seine-et-Marne. Comme le fait remarquer à la sociologue une amie qui a relu son manuscrit, même lorsque le duo s'aventure en banlieue sud, il continue de visiter des quartiers d'habitat social –par exemple Les Ulis, commune à laquelle Marie-Hélène Bacqué consacre une longue visite. Si certaines étapes nous amènent aussi dans des quartiers bourgeois ou des centres d'affaires, la politique de la ville est l'angle privilégié à partir duquel le duo s'aventure dans la banlieue parisienne.

À la découverte d'un patchwork urbain

Le paysage qui se dessine à mesure qu'on avance dans la lecture ne correspond néanmoins pas au découpage de la carte mentale binaire de l'Île-de-France, celle qui distingue habituellement la capitale proprette du magma urbain construit tout autour d'elle –ce qu'on appelle «région parisienne» et «banlieue».

Le récit de la sociologue montre plutôt une imbrication de toutes les formes de ville possibles: la banlieue grise et le village vert, la zone d'activité aéroportuaire et le centre commercial, le quartier pavillonnaire avec barbecue, table de jardin et piscine en plastique, le parking abritant les caravanes d'une communauté gitane, les nouveaux quartiers de promoteurs du Grand Paris –dont chaque municipalité espère qu'ils vont apporter la sacro-sainte mixité et faire du Blanc-Mesnil une annexe du canal Saint-Martin ou du Bourget le nouveau Pantin–, le bar-tabac-PMU de gare de banlieue, la pizzeria, le restaurant japonais et le kebab de la rue principale, le campus scientifique, la résidence chic pour cadres sup des années 1980 et le quartier sensible dont le seul nom suscite la frayeur des communes environnantes... Toutes ces réalités coexistent en banlieue.

À la description d'un peuple pluriel de banlieue fait d'ailleurs écho ce relevé d'un paysage éclaté, comme la projection urbaine de cette fragmentation. À Gressy, banlieue sans histoire, la sociologue et le photographe atteignent une ligne de bus par un «rond-point avec un camion pizza», non loin duquel «un chauffeur de taxi Uber fait une pause dans sa voiture en passant quelques coups de téléphone». Lors du trajet de bout en bout de la ligne, l'autrice décrit «un collage de toutes les images du périurbain juxtaposées à la suite comme sans queue ni tête pour le voyageur, comme un puzzle mal monté dont on aurait forcé les pièces».

Les Blanc·hes, une communauté parmi d'autres

De cette banlieue mosaïque, les Blanc·hes sont la plupart du temps absent·es du paysage. Le vocabulaire ethnique s'impose dès les premières pages de l'ouvrage, ce que son autrice justifie à raison par le fait qu'il n'est pas ou plus possible d'en faire l'économie si on entend raconter la société française d'aujourd'hui. À Roissy, par exemple, une grande partie de la population active qui fait tourner l'aéroport est issue de l'immigration. À Sevran, le jour du marché, «une population bigarrée se presse dans les allées parmi laquelle très peu de Blancs». Des Témoins de Jéhovah arrêtent les passant·es, «des Indiens ou des Pakistanais» distribuent des tracts pour une cérémonie alors qu'«un peu plus loin, décalé sur la rue, un militant blanc distribue des tracts pour Clémentine Autain» (le livre a été écrit pendant la campagne des élections législatives de 2017).

Le récit vivant, nuancé, plein de curiosité et de bienveillance que fait l'autrice de la banlieue multiculturelle, multiconfessionnelle, multiethnique paraît parfois en décalage flagrant avec l'état d'esprit qui remonte du terrain, dont elle relate pourtant fidèlement la teneur. Dans le parc de la Poudrerie à Bondy, Bacqué et Mérian croisent des Polonais·es de Sevran qui regrettent qu'il y ait trop de musulman·es. «Malgré ou plutôt avec ces discours d'exclusion, Portugais, Maghrébins, Polonais, Gaulois, Pakistanais croisés depuis ce matin se côtoient; ils vivent ensemble dans ce territoire de banlieue, à quelques kilomètres à peine du “blanc Paris”.»

«Une population maghrébine de confession musulmane qui commençait à se rendre visible [...] est aujourd'hui fondue dans une diversité de couleurs et d'habillements.»

Marie-Hélène Bacqué dans «Retour à Roissy. Un voyage sur le RER B»

À Aubervilliers, le duo de touristes du 93 croise un habitant d'une petite impasse de maisonnettes:

«L'environnement est dur. Il nous parle d'insécurité. C'est plutôt une question de climat que de danger réel, ajoute-t-il. Les femmes se font interpeller; c'est difficile pour elles de circuler seules. Il y voit une question ethnique. À Pantin, c'est aussi très mélangé; ici, ce n'est plus mixte du tout. Lui, ça ne le dérange pas, il a sa voiture: il arrive, il se gare. Autrement, on ne peut pas être mieux.»

La sociologue et le photographe se retrouvent souvent confrontés à ce constat d'une anxiété latente et d'un sentiment de perte commun aux personnes rencontrées: le c'était mieux avant et le ça s'est dégradé rythment leurs entretiens avec les habitant·es. Dans le centre de Saint-Denis, où l'autrice a vécu, elle raconte comment l'atmosphère a évolué:

«J'y ai vu arriver les premiers foulards, hijab puis jilbab, marquant la présence d'une population maghrébine de confession musulmane qui commençait à se rendre visible. Elle est aujourd'hui fondue dans une diversité de couleurs et d'habillements: boubous chamarrés, minijupes moulantes, robes longues à la mode islamique, jeans et capuches, polos et baskets, costumes, et ce mélange crée comme une nouvelle fluidité.»

Alors que le monde entier se retrouve en Seine-Saint-Denis pour former la «mondialisation par le bas» dépeinte par le sociologue Alain Tarrius, quelques Blanc·hes s'y installent aussi, venant de moins loin; après avoir simplement franchi le périphérique d'une capitale devenue hors de leur portée. Les cavistes, fromagers, magasins bio et autres fablabs qui s'y trouvent signalent leur présence. En cela, les descriptions de la sociologue ressemblent à la vie à peine romancée du couple de bobos de Bagnolet du film La lutte des classes du réalisateur Michel Leclerc. Ces ménages se constituent des points de repère, des lieux de rencontre, et leurs commerces sont devenus ceux d'une communauté parmi d'autres dans ces territoires mélangés dont aucune population ne peut revendiquer être référente. Dans cette nouvelle réalité multiculturelle, le style de vie bobo de la petite bourgeoisie culturelle devient une modalité comme une autre de l'expérience de la France de banlieue, et ses membres côtoient le bazar chinois, les coiffeurs afros, les librairies coraniques et les salons de beauté indiens dans une indifférence polie.

Le passé d'une utopie et l'avenir d'on ne sait pas quoi

En 1989, lorsque l'écrivain François Maspero et sa photographe Anaïk Frantz entreprennent un voyage en banlieue qui aboutira au livre Les passagers du Roissy-Express, dont Retour à Roissy est en quelque sorte le prolongement à trente ans d'intervalle, leur choix suscite la surprise car la banlieue est encore considérée comme une terra incognita, et un véritable objet de curiosité pour les intellectuel·les.

«Le Grand Paris étale la promesse d'une métropole moderne, organisée et compétitive sur des panneaux plantés devant des terrains vagues.»

Marie-Hélène Bacqué dans «Retour à Roissy. Un voyage sur le RER B»

En 2019, la banlieue est devenue au contraire un territoire surexposé, souvent négativement, de sorte que sa capacité à éveiller la curiosité du lectorat paraît inversement proportionnelle à son temps d'exposition sur BFMTV. Diffusée dans les salles de petit-déjeuner des hôtels désuets à faux plafond dans lesquels la sociologue et le photographe font étape, et où peu de touristes s'égarent, la chaîne d'info en continu est d'ailleurs un personnage à part entière du récit de Marie-Hélène Bacqué. Mais simultanément à la diabolisation de la banlieue, cette dernière suscite la curiosité croissante d'une population parisienne qui commence à s'ennuyer dans sa ville-musée. Sentiers de randonnée autour du futur tracé du Grand Paris, livre sur Les Passagers du RER (oui, un autre!), guide de promenades au-delà du périph': la banlieue parisienne est de plus en plus visitée et commentée.

La coexistence ou plutôt la coprésence sur le territoire d'usages, de modes de vie, de projections aussi divergentes rend difficile le sentiment d'expérience partagée. L'ambition de créer du commun, qui était portée localement par le communisme municipal dont l'autrice a été proche, semble s'être effondrée, tout comme les espoirs de vie meilleure et d'intégration chez celles et ceux qui ont grandi dans les grands ensembles.

Pourtant, depuis quelques années, l'histoire redémarre. Après un siècle d'utopie architecturale et moderniste, dont les grands ensembles et les villes nouvelles sont des vestiges encore habités, à son tour «le Grand Paris étale la promesse d'une métropole moderne, organisée et compétitive sur des panneaux plantés devant des terrains vagues», écrit Marie-Hélène Bacqué dans sa conclusion. L'avenir de la banlieue est donc encore en train de s'écrire, même si son projet manque pour le moment d'une vision, à l'image de la société française dans son ensemble dont elle a toujours été perçue comme une forme de laboratoire.

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