Égalités / Monde

En Norvège, les harceleurs sont considérés comme des «losers»

Temps de lecture : 6 min

Les rapports sociaux et la géographie y sont pour beaucoup.

Dans les années 1970 a émergé le mouvement des Myke menn qui s'élèvent contre le mythe viking de la virilité. | Mariano Mantel / Flickr
Dans les années 1970 a émergé le mouvement des Myke menn qui s'élèvent contre le mythe viking de la virilité. | Mariano Mantel / Flickr

«J'ai vécu pendant un an à Tromsø en tant qu'étudiante en échange universitaire. Malgré les sorties, le retour à la maison en bus ou à pied n'a jamais posé de problème malgré la présence de personnes ivres.» Anya, 23 ans, Française expatriée.

«Un jour, un homme s'est mis à me toucher dans le métro. Comme il n'arrêtait pas, j'ai fini par lui dire “stop!”. Tout le monde a eu peur autour de moi je pense, car personne n'a réagi.» Mary, 27 ans, Norvégienne en stage dans un hôpital à Lyon.

«En France, j'ai déjà été interpellée de nombreuses fois par des hommes, qu'il s'agisse de sifflements ou de remarques. En Norvège, je n'ai jamais vécu de harcèlement de rue.» Jade, 22 ans, Française.

Après avoir appris, lors d'une réunion en présence de féministes scandinaves, qu'une Norvégienne venue étudier à Paris avait déménagé au Canada en pleine année scolaire car elle était «fatiguée» d'être importunée dans la rue, je me rappelle avoir rougi de honte. En sortant ce soir-là dans les rues de Tromsø, la plus grande ville du nord de la Norvège que l'on surnomme aussi «le Paris Nord», je me suis rendue compte que depuis six mois je n'avais été confrontée à aucun harcèlement de rue.

Pourtant en France, comme 81 % des femmes, j'étais la cible régulière de remarques, de sifflements salaces comme de compliments fugaces d'inconnus croisés sur mon chemin. Comment expliquer que l'expérience des femmes dans l'espace public soit à ce point différente d'un pays à un autre?

Une vision différente des masculinités

«Je pense que lorsqu'un homme interpelle une femme dans la rue, il indique qu'il se sent en charge des rapports ou qu'il se sent supérieur à elle. En Norvège, si un homme se comporte de cette façon, les autres vont le considérer comme un loser. Un winner ne se le permettra pas», témoigne un enseignant norvégien âgé de 29 ans. Les constructions de la masculinité au sein des espaces publics varient en fonction de la géographie et de la société: «Il n'est pas valorisé d'accoster une femme dans la rue ou de la siffler», affirme aussi Anne Bitsch, spécialiste des violences sexuelles en Norvège.

Une différence qui s'explique en partie par une longue lutte pour l'égalité entre les sexes: la première loi sur l'égalité entre les hommes et les femmes est votée en 1978 en Norvège pendant la seconde vague féministe dans les années 1970. À cette période émerge également un mouvement unique en Europe: les Myke menn [«hommes doux»] qui s'élèvent contre le mythe viking de la virilité et contre les stéréotypes masculins qui coïncident peu avec leurs désirs de s'occuper de leurs enfants.

Aujourd'hui la sensibilisation aux questionnements liés au genre est prise en charge par les municipalités: les services sociaux norvégiens ont mis en place une journée dédiée au partage des émotions pour les garçons en classe de 3e. Les élèves sont amenés à se questionner sur leur ressenti en tant que garçon afin de déconstruire les idées reçues qui pourraient leur nuire.

D'autres rapports à la séduction et à l'espace public

En France, c'est l'homme, en grande majorité, qui initie le rapport de séduction et fait le premier pas en investissant de l'argent (pour les verres, le restaurant, les places de cinéma, etc.) dans le but de créer des rapports plus intimes avec la personne qu'il convoite. Le modèle galant domine encore les rapports hétérosexuels. En Norvège, cette dynamique est moins présente voire inversée. «Le modèle de séduction à la norvégienne est beaucoup plus équilibré que le modèle méditerranéen. Les femmes sont plus proactives et leur sexualité n'est pas jugée en fonction de leur sexe», explique Anja Sletteland, spécialiste du harcèlement sexuel en Norvège. Les femmes ne sont pas discriminées. «Être considérée comme une “fille facile” en Norvège est extrêmement dépassé. Si une personne utilise cette expression comme argument, elle risque d'être sacrément huée», ajoute-t-elle. En Norvège l'espace public n'est pas considéré comme un lieu propice au jeu de séduction. Les rencontres se font dans des lieux où il existe déjà une proximité (à l'université ou sur le lieu de travail) et non dans la rue ou dans les bars.

Selon Anja Sletteland, autrice d'un ouvrage sur le harcèlement sexuel, «le harcèlement de rue (du type sifflement, remarques, etc.) est considéré comme extrêmement impoli». Cela ne fait pas partie des mœurs. Cette différence culturelle pourrait expliquer l'absence de débat sur le sujet pendant le mouvement #Metoo et pourquoi il existe si peu d'études sur le harcèlement de rue.

Climat, densité urbaine, espace public

«J'ai vécu dans deux villes françaises dans lesquelles, à partir d'une certaine heure, il vaut mieux éviter d'emprunter certaines rues lorsque l'on est une femme. La peur de se faire poursuivre ou de se faire draguer lourdement nous suit. À Tromsø, on se sent en sécurité. On peut marcher au milieu de la nuit sans craindre que l'on vous adresse la parole ou que l'on s'intéresse à ce que vous faites.» Anya, Française, 23 ans.

Pour les socio-géographes, le climat est un facteur à prendre en compte dans l'analyse de l'espace public. En France et dans les pays méditerranéens, il est favorable aux rencontres à l'extérieur. En Norvège, la météo pousse à un certain repli sur soi: les individus passent plus de temps à l'intérieur et les interactions sont moins nombreuses dans les rues.

L'espace dont bénéficient les individus détermine aussi les types de rapports sociaux: «Les violences sont d'autant plus courantes que le tissu urbain est dense», explique Marylène Lieber dans son article «Le sentiment d'insécurité des femmes dans l'espace public: une entrave à la citoyenneté?». En Norvège, la densité de population est faible (quatorze habitant·es par kilomètre carré) comparée à celle de la France (123 pour la même surface). En 2017, lors des législatives, Caroline de Haas avait proposé d'élargir les trottoirs du XVIIIe arrondissement de Paris pour réduire la promiscuité entre piéton·nes.

Niveau de confiance très élevé

La «confiance sociale» –celle que s'accordent les individus entre eux–, est très élevée en Norvège où la population répond massivement par la positive à la question: «Est-ce que je peux faire confiance aux autres?».

Cela a un impact significatif sur le quotidien, la manière de se mouvoir et de considérer sa personne et ses biens dans l'espace public.

Un rapport publié en 2017 par le Conseil nordique des ministres souligne que cette confiance réduit les violences, la criminalité et les conflits et favorise les comportements altruistes.

Une société confiante serait le rempart le plus efficace contre le harcèlement de rue.

Le politologue suédois Bo Rothstein explique dans ses travaux qu'un niveau faible d'inégalités sociales faciliterait cette confiance qui permettrait d'apaiser les relations entre les individus au sein de l'espace public. Une société confiante et plus attentive à l'égalité entre les sexes serait le rempart le plus efficace contre le harcèlement de rue.

En somme, même si la Norvège n'a pas totalement réglé les problématiques de harcèlement (qui est toujours présent au travail et dans les sphères de pouvoir), il reste possible de se promener dans les rues sans appréhension et sans être interrompue, tout simplement.

Léa Dang Journaliste

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