Culture

Tolkien ne serait pas devenu Tolkien sans Oxford

Temps de lecture : 10 min

J. R. R. Tolkien a passé cinquante ans à Oxford. Le biopic de l'écrivain, en salle ce 19 juin, revient sur ses années d'étudiant dans la cité universitaire, décisives dans l'invention de son univers.

Capture d'écran de la bande-annonce du biopic Tolkien via YouTube.
Capture d'écran de la bande-annonce du biopic Tolkien via YouTube.

Si Oxford n'avait pas façonné J. R. R. tolkien, serait-il devenu le génial créateur du Seigneur des anneaux et d'une mythologie unique au XXe siècle? Comment un professeur universitaire à la vie en apparence classique a-t-il engendré un monde foisonnant peuplé d'elfes, d'orques, de nains et de Hobbits? «Il n'y avait pas deux Tolkien, un universitaire et un écrivain, il n'y avait qu'un homme dont les deux aspects se recouvraient sans qu'on puisse les distinguer», tranche d'emblée Humphrey Carpenter, dans l'unique biographie réalisée de J. R. R. tolkien.

«Oxford a permis à Tolkien d'accéder à un savoir et à une érudition qui lui ont servi de matériau pour la création de son univers», abonde Vincent Ferré, professeur de littérature comparée à l'Université Paris-Est Créteil (UPEC), grand spécialiste de Tolkien, qui prépare une vaste exposition sur l'écrivain à la Bibliothèque nationale de France en octobre. «Le jeune Tolkien, alors étudiant, a pu accéder à des bibliothèques parmi les plus riches d'Angleterre, notamment la Bodleian library dès 1913, la deuxième plus importante bibliothèque du pays, détentrice d'une collection fantastique d'ouvrages sur la période médiévale et les langues germaniques», explique Jane Mead, qui organise chaque mois des Tolkien Tour avec l'Oxford Visitor Information Centre.

Le Masters Garden d'Exeter College, faisant face à la Radcliffe camera, une annexe de la Bodleian Library. | Thomas Abgrall

Pourtant, Tolkien aurait très bien pu ne jamais aboutir à Oxford. Né en Afrique australe, il passe son enfance et son adolescence à Birmingham. Orphelin dès l'âge de 13 ans, il doit surtout sa scolarité à la prestigieuse King Edward's School de Birmingham, au soutien financier d'un oncle, puis de son tuteur légal, le père Francis Morgan, désigné par sa mère Mabel avant sa mort.

«Sans l'obtention d'une Open Classical Exhibition, une bourse mineure de 60 livres et l'aide du père Francis, il n'aurait pas pu devenir étudiant à Oxford», affirme Jane Mead. «Tolkien était un outsider, car il était d'origine modeste et catholique, alors que la grande majorité des étudiants à Oxford au début du XXe siècle étaient issus de familles protestantes aisées», note le Dr Stuart Lee, membre de la faculté d'anglais à l'Université d'Oxford et auteur de l'ouvrage The Keys of Middle-Earth [Les clés de la Terre du Milieu]. En juillet 1910, Tolkien passe avec succès l'Oxford and Cambridge Higher Certificate ouvrant l'accès à l'université.

L'invention de la Terre du Milieu

Ses cinq années passées comme undergraduate (étudiant) dans le troisième plus ancien des colleges d'Oxford –un établissement universitaire créé en 1314 par l'évêque d'Exeter– vont jouer un rôle déterminant dans sa carrière d'écrivain. À partir de 1914-1915, il compose ses premiers poèmes, intégrés vingt-cinq ans plus tard dans Le Seigneur des anneaux. C'est aussi au cours de l'hiver 1916 qu'il invente la Terre du Milieu dans le Livre des contes perdus, puis le Silmarillion. «Tolkien a été profondément marqué par la littérature du Moyen Âge, et il existe à Oxford une tradition qui s'intéresse au médiévalisme», souligne Vincent Ferré.

Il est influencé par un ancien élève à Exeter College au milieu du XIXe siècle: l'artiste et écrivain William Morris, fondateur du mouvement des Arts & crafts [Arts et artisanats]. Ce dernier publie des romans d'inspiration médiévale. «Le goût de Morris pour les vastes paysages, pour les contrées illimitées qui servent de cadre à des voyages initiatiques annonce la reprise d'éléments semblables dans le Hobbit et Le Seigneur des anneaux», écrit Patrick Moran, contributeur au Dictionnaire Tolkien, paru en 2012. «C'est par Morris que le jeune Tolkien a découvert les sagas nordiques médiévales. Il n'y a que deux générations qui les séparaient, et à Oxford, les promotions d'étudiants vivent dans le souvenir les unes des autre, ajoute Vincent Ferré, qui a coordonné l'ouvrage.

Exeter College, où Tolkien a passé ses années d'étudiant (1911-1915). | Thomas Abgrall

Dès 1913, J. R. R. Tolkien se passionne donc pour la littérature nordique, en particulier islandaise. Il découvre L'Edda, un recueil de mythes et de poèmes de l'Islande, dont fait partie la Völuspá –la prophétie de la voyante– qui raconte l'histoire du cosmos depuis sa création. Il a reconnu lui-même plus tard que les noms des nains du Hobbit et des personnages du Seigneur des anneaux –Gandalf, Boromir, Gimli– étaient tirés de L'Edda. «On trouve aussi dans L'Edda des anneaux comparables à celui de Sauron, qui bouleversent la vie de qui les détient», note Vincent Ferré.

À Exeter College, il approfondit aussi ses connaissances en littérature médiévale anglaise, qu'il lit en moyen et vieil anglais. C'est par exemple grâce au Crist de Cynewulf (un poème anglo-saxon du VIIIe siècle) qu'il découvre le nom d'eardendel. Fasciné par sa sonorité, il le reprend dans un de ses premiers poèmes de jeunesse intitulé «Le voyage d'Earendel», qui donnera ensuite naissance à Earendil, un des personnages essentiels de sa mythologie.

C'est surtout le poème anglo-saxon «Beowulf» (l'équivalent de la «Chanson de Roland» en France), qui va nourrir son œuvre. Tout au long de sa carrière universitaire, en tant que professeur d'anglo-saxon (1925-1945), puis professeur de langues et de littérature anglaises (1945-1959), il va étudier ce long poème épique qui rapporte les exploits d'un héros dans le monde germanique nordique au VIe siècle. «Les réflexions de Tolkien sur “Beowulf” l'amènent à s'interroger sur ce qui fait un héros et à inventer un modèle d'antihéros comme le Hobbit. Le personnage de Boromir dans Le Seigneur des anneaux ressemble à “Beowulf”: c'est un personnage chevaleresque, qui croit que sa force va le protéger contre tout, ce qui va finalement causer sa perte», observe Vincent Ferré. «Beowulf» a aussi influencé d'autres œuvres de Tolkien comme Le Fermier Gilles de Ham.

Les langues imaginaires à l'origine

Les premières années de Tolkien à Exeter College ont également été cruciales dans la création de langues imaginaires. «Il a commencé à inventer des noms dans des langues fictives, et c'est pour les faire vivre qu'il a inventé des histoires, puis une mythologie», explique John Garth, auteur de l'ouvrage Tolkien et la Grande Guerre. Dans une de ses Lettres, Tolkien affirme même que Le Seigneur des anneaux était «une tentative pour créer une situation dans laquelle on pourrait avoir comme phrase de salutation habituelle “elen sila lúmenn' omentielmo”» (lettre n°205).

Tolkien est un passionné de langues dès son enfance –il est attiré par la forme et la sonorité des mots, qui lui rappellent les premières leçons de latin de sa maman, elle-même trilingue. Dès le lycée, il acquiert son premier livre de philologie, et c'est à Oxford qu'il pourra approfondir ses connaissances en la matière. Il débute son cursus en lettres classiques, mais préfère de loin les langues germaniques à l'étude du grec. Un an après son entrée à Exeter, il choisit l'option de philologie comparée dans laquelle il excelle. Il est aiguillé par un mentor qui va le stimuler: le professeur Wright, auteur de l'Introduction à la langue gotique, qui apparaît à plusieurs reprises dans le film Tolkien de Dome Karukoski. L'écrivain aura par exemple recours au gotique pour inventer les noms des premiers seigneurs de Rohan dans Le Seigneur des anneaux. Le professeur l'incite aussi à s'intéresser au gallois, qui servira de base au sindarin, la langue des Elfes gris.

Bande-annonce du biopic Tolkien réalisé par Dome Karukoski.

C'est dans la vieille librairie d'Exeter College –accessible aux étudiant·es depuis 1902 seulement– que Tolkien va découvrir un ouvrage qui lui procure «une joie semblable à celle d'une cave remplie de bouteilles»: la grammaire finnoise de Sir Charles Eliot. L'ouvrage est aujourd'hui précieusement conservé dans les archives de la collection spéciale d'Exeter College, et il faut montrer patte blanche pour le voir. Page 27, la grammaire garde encore la trace de l'écriture élégante de J. R. R. Tolkien dans la marge. Au départ, le jeune étudiant ne disposait que d'une traduction anglaise du «Kalevala», le grand poème épique de la Finlande, et voulait le lire en langue originale. Il décide donc de se coller au finnois. «Mon bouquet de langues inventées a pris fortement la marque du finnois dans sa structure phonétique et sa syntaxe», écrit-il à W. H. Auden en 1955. Mélangé à du grec, il donnera naissance à la langue elfique du quenya, la plus élaborée à ce jour de l'écrivain.

L'émulation du club d'écrivains des Inklings

C'est enfin probablement les nombreux échanges qu'il a eus dans toutes sortes de clubs littéraires qu'il a formés à Oxford –de près ou de loin– qui l'ont entraîné à aller plus avant dans son processus de création. Tout commence vraiment avec le TCBS, largement au cœur de l'intrigue du biopic sur lui. Le Tea Club and Barrovian Society est un club que lance Tolkien à la fin de ses études secondaires à la King Edward's School avec trois camarades, dont deux mourront au combat pendant la Première Guerre mondiale. Les quatre jeunes gens essaient de se stimuler dans leurs futurs projets de carrière, notamment littéraires. D'autres clubs suivront à Oxford: celui des Chequers, puis celui des Apolausticks.

Tolkien est aussi actif au sein de l'Essay club d'Exeter College, qui dédie des séances à la composition littéraire. Une fois fellow établi à Oxford –après cinq ans passés à Leeds– Tolkien initie en 1926 avec plusieurs professeurs d'Oxford un club de lecture dénommé Coalbiters, adaptation du vocable du vieil islandais kolbitar («ceux qui mangent le charbon»), qui sert à déchiffrer les sagas islandaises. C'est là qu'il rencontre C. S. Lewis, qui enseigne la littérature anglaise au Magdalen College, avec qui il formera le célèbre groupe des Inklings. Hormis l'auteur de la série de Narnia, ce groupe compte parmi d'autres l'écrivain Charles Williams, le professeur Hugo Dyson et plus tard le fils de Tolkien, Christopher.

Le Merton college, où J. R. R. Tolkien a été professeur de langues et de littérature anglaise de 1945 à 1959. | Thomas Abgrall

«Toute cette génération d'hommes baignait dans l'époque édouardienne, et vivait dans une sorte de nostalgie de l'époque victorienne, où les valeurs de loyauté, de bravoure, étaient capitales», décrit Stuart Lee. La rencontre avec C. S. Lewis en particulier va être décisive. «Avec lui, Tolkien trouve non seulement une personne passionnée de mythologie germanique, mais qui souhaite aussi écrire», précise Stuart Lee. «La légende raconte que les deux hommes ont passé un pacte littéraire: Lewis a opté pour écrire un voyage dans l'espace, et Tolkien pour un voyage dans le temps, ce qui a donné l'ouvrage de Tolkien La Route perdue, et l'Histoire de la Terre du Milieu, qui se déroule sur des milliers d'années», assure Vincent Ferré.

Lors de rencontres dans des pubs d'Oxford, et le jeudi soir à Magdalen college, les quadra se lisent des extraits de leurs œuvres. Tolkien déclame des passages du Hobbit et des chapitres entiers du Seigneur des anneaux. «Rien ne démontre que Tolkien a été sensible aux remarques et critiques de ses amis, mais il existait dans le groupe une émulation qui l'encourageait à poursuivre sa mythologie, notamment dans les périodes où il n'avançait plus», indique Vincent Ferré. La lourde charge de travail universitaire avait tendance à le ralentir dans la progression de son œuvre, mais comme l'a lui-même raconté J. R. R. tolkien dans une interview à la BBC, la formule d'où serait né le Hobbit («In a hole in the ground there lived a Hobbit» [Au fond d'un trou vivait un hobbit]) a été griffonnée sur une copie d'examen alors qu'il corrigeait les épreuves de School Certificate en 1929 ou 1930.

Interview de Tolkien à la BBC en 1968.

Finalement, il présente en 1932 à C. S. Lewis et d'autres proches ses premiers manuscrits du Hobbit. Mais ceux-ci auraient très bien pu tomber dans l'oubli, car au-delà d'un petit cercle d'amis, Tolkien n'éprouvait pas le besoin de les publier. C'est presque par hasard, grâce à une de ses étudiantes à Oxford, Elaine Griffith –qui a lu les aventures de Bilbo Bessac– que le livre sera publié. Elle mentionne en effet le roman à une éditrice de chez Allen & Unwin, maison londonienne qui le publiera en 1937.

Tolkien à Oxford, cent ans plus tard

La ville d'Oxford, si elle a joué un rôle dans le processus créateur de Tolkien a-t-elle pour autant directement inspiré des lieux ou des personnages de ses romans? L'écrivain a indiqué que la cité universitaire était située à la même latitude que Hobbitebourg et Fondcombe, dans Le Seigneur des anneaux. «Tolkien a souvent souligné la parenté qui unit la Terre du Milieu et l'Europe, le Comté et l'Angleterre, mais les liens avec Oxford sont fugaces», note Vincent Ferré. «L'Homme saule qui endort et piège les Hobbits au début du Seigneur des anneaux fait beaucoup penser à un des premiers poèmes de Tolkien en 1913, “De la rive des Saules sur la Tamise immémoriale”. Tolkien évoquait souvent dans ses premières années la langueur de sa vie à Oxford qui l'empêchait d'étudier, affirme John Garth. Le personnage de Tom Bombadil qui sauve les Hobbits du Vieil Homme saule et représente l'esprit de la forêt est le symbole de la campagne de l'Oxfordshire et du Berkshire en voie de disparition au début du XXe siècle.»

Difficile pourtant de déceler aujourd'hui dans Oxford des lieux où retrouver l'esprit du créateur du Seigneur des anneaux. Peu de plaques commémoratives lui rendent hommage, et les boutiques du centre-ville mettent plutôt en valeur les héros d'Harry Potter (le film a été en partie tourné à Oxford) ou Alice au Pays des Merveilles (Lewis Carroll est originaire de la ville).

Le circuit Tolkien à Oxford passe inévitablement par le pub Eagle and Child, qui a gardé sa patine d'antan avec son Rabbit Room et la table où se réunissaient les Inklings tous les lundis matin près d'une cheminée. Mais le pub, qui vit surtout de cette notoriété, est fréquemment visité par les touristes étrangers, qui se mitraillent en photo devant les clichés de Tolkien accrochés aux murs. La balade continue dans les sempiternels colleges d'Oxford, construits en pierre des Cotswolds, à la couleur de miel, qui n'ont pas beaucoup changé. À Exeter, l'escalier numéro 8 décoré d'armoiries qui conduisait à la chambre de J. R. R. Tolkien existe toujours, avec ses marches qui craquent à chaque pas, le long d'une massive rambarde noire. Comme il y a cent ans, les noms des élèves sont peints sur des plaques en bois.

Mais c'est peut-être là où les circuits touristiques ne se rendent pas compte que l'âme de Tolkien est la plus présente. Dans le cimetière de la banlieue de Wolvercote, à une vingtaine de minutes en bus du centre d'Oxford, sur une dalle grise en granit repose une mystérieuse inscription: Edith Mary Tolkien, Lùthien, 1889-1971, John Ronald Reuel Tolkien, Beren, 1982-1973. Lùthien, comme la princesse Elfe, appelée Tinúviel le Rossignol et Beren, fils de Barahir. Un amour fou au cœur du Silmarillion, la mythologie inachevée de Tolkien. Quand la fiction rejoint la réalité. Ad vitam æternam.

Thomas Abgrall

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