France

Michel Charasse, l'histoire d'un mec... (MàJ)

Philippe Boggio, mis à jour le 27.02.2010 à 9 h 02

Fidèle de Mitterrand, ami de Sarkozy et d'Hortefeux, l'ancien ministre socialiste est aussi inclassable que faux débonnaire.

Les nominations cette semaine par Nicolas Sarkozy de Didier Migaud à la Cour des comptes et plus encore de Michel Charasse, sénateur du Puy-de-Dôme et gardien de la mémoire de François Mitterrand au Conseil constitutionnel, restent en travers de la gorge de la gauche comme de la droite. La désignation de M. Charasse suscite des réserves de tous bords, tant l'ancien ministre socialiste et secrétaire général de l'Elysée sous François Mitterrand, exclu du PS, en 2008, apparaît «incontrôlable». «C'est du poil à gratter. Qu'est-ce que ça fait du bien d'en être débarrassé», avouait un haut responsable de l'UMP au Palais du Luxembourg, ajoutant : «On promet bien du plaisir à Jean-Louis Debré», le président du Conseil constitutionnel. Le personnage Charasse est en effet hors du commun.

Ainsi, après la mort de Coluche, il a donné l'impression d'être son légataire. Ou comme chez les indiens Navajo, d'avoir avalé son âme. Il s'est mis à parler comme lui, et à avoir ses poses. Mimétisme étrange. Dérangeant. Faux débonnaire, comme lui; marrant, mais à la différence de l'humoriste, surtout aux dépends de la galerie. Des yeux malins, mais plus froids.

Coluche disparu, laissant derrière lui un chagrin d'ampleur nationale, on attendait plutôt Jacques Attali dans le rôle du gardien de mémoire. En raison de leur amitié. Ou l'Abbé Pierre, devenu son «pote», après la création des Restos du cœur. Mais, curieusement, la fonction est revenue à Michel Charasse. On voyait celui-ci au côté de Véronique Colucci, l'ex-femme de Coluche.

On le savait soucieux de la pérennité des Restos, et quand il est devenu ministre délégué au Budget, en 1988, il a été le premier défenseur de «l'amendement Coluche» permettant le dégrèvement des œuvres d'intérêt public. C'est là aussi, dans le même contexte, qu'est née la rumeur d'un Michel Charasse agitant à tout bout de champ la menace d'un contrôle fiscal.

Charasse la menace

«Vous allez entendre parler de moi.» La phrase est restée. Elle a longtemps fait sa réputation. Redresseur d'impôts. L'homme des poursuites, décidées dans l'instant, et parfois annoncées en public à l'intéressé. A travers lui, petit, rond et volubile, les foudres de la République, de l'Etat, du droit... François Mitterrand savait ce qu'il faisait en le nommant du Budget.

Il connaissait son irritation du parisianisme et des élites sans accent, de ces bourgeoisies qui consentent à prêter au service de l'Etat l'un de leurs rejetons, passé par Sciences Po', en échange du maintien de leurs prébendes. Il savait  quelles humiliations secrètes hantaient ce «petit Chose», monté d'Auvergne pour faire son droit et, justement, Sciences-Po, et sa colère préservée, savamment entretenue, malgré un mandat de sénateur, dès 1981, et sa fonction de conseiller pour les affaires constitutionnelles, à l'Elysée.

Aujourd'hui, au bout d'une carrière, Michel Charasse demeure l'un des hommes politiques les moins bien cernés. Il faut dire qu'il a beaucoup surchargé son masque. Terrible ministre, jusqu'à la fin du second septennat mitterrandien. «L'affreux, le méchant du gouvernement, celui qui vous taille un budget en pièces, l'avare, le rapiat», notait Jean-Yves Lhomeau, dans Le Monde (daté des 16-17 octobre 1988). Et puis souvent en boule, odieux, même, pour certains. Misogyne, selon quelques femmes, et réfractaire à la presse. Le trait volontiers assassin, sous un physique de comique bon vivant et un tempérament trop accueillant à la galéjade.

Le droit et les bretelles

A côté de personnage qui a longtemps détonnée, rendu possible par l'amitié que François Mitterrand lui portait, il y a l'autre Charasse, avec une passion tout autant gloutonne pour les complexités du Budget, du droit constitutionnel et de la législation des collectivités locales. Et un sens de la pédagogie, même énervée, qui peu à peu l'a privé d'adversaires politiques en Auvergne. La droite locale n'a pas attendu son exclusion du parti socialiste, en 2008, à la suite d'un conflit sur le choix de la tête de liste au conseil général du Puy-de-Dôme, pour en faire un compagnon et un conseilleur impartial.

A l'Association des maires du Puy-de-Dôme, qu'il a animée, puis présidée, il était apprécié pour son explication du droit. «Ce n'est qu'après, dans la suite de son discours, qu'il reprenait ses grosses bretelles de clown, démagogique et populiste», explique un observateur de la vie politique auvergnate. Incapable, par exemple, de résister au plaisir de moquer les fonctionnaires, et plus encore les fonctionnaires parisiens, devant son auditoire d'élus ruraux. Mais seulement le travail sérieux achevé.

Dans sa chronique du 24 février sur France Culture, Olivier Duhamel regrettait l'absence, désormais, de grands professeurs de droit au Conseil constitutionnel. «A-t-on oublié ce qu'un Georges Vedel, ce qu'un Robert Badinter ont apporté au Conseil?», s'est-il étonné. C'est vrai. L'Elysée lui répondrait pourtant que Michel Charasse pourra remplir ce rôle. Charasse, mauvais coucheur, mais compétent, intègre et juste. Et quant à classer ce nouveau membre du Conseil entre droite et gauche, bien malin qui saurait se prononcer, maintenant.

Trahison et amitié

Pour beaucoup, le sénateur du Puy-de-Dôme a cessé de s'intéresser au PS après la mort de Mitterrand. Il n'a pas épousé les dogmes de la majorité pour autant. Sa proximité avec Brice Hortefeux et Nicolas Sarkozy tient, dit-on, plus à l'amitié. A ces liens d'hommes, à table, tissés par la plaisanterie et l'estime réciproque.

En pleine campagne de 2007, Michel Charasse avait reçu le candidat Sarkozy en sa mairie de Puy-Guillaume, et le PS avait déjà crié à la trahison. Trois plus tard, c'est de son mandat local qu'il démissionne, après 33 ans de gestion. L'aventure avec Nicolas Sarkozy, elle, continue, sans que le nouveau membre du Conseil constitutionnel s'abaisse à indiquer son camp d'appartenance. Chacun choisira. Il laissera dire. Et prendra, comme Coluche, le parti d'en rire.

Philippe Boggio

Image de une: Décembre 1996, ouverture de la 12e saison des Restos. JACKY NAEGELEN/REUTERS

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