Culture

Avec «Le Daim», à délirant, délirante et demie

Temps de lecture : 3 min

Le nouveau film de Quentin Dupieux fabrique une fable absurde autour d'un serial killer obsessionnel et givré, invention nourrie d'une autre folie moins improbable, la pulsion créatrice.

Mais qui est le héros? Georges (Jean Dujardin), ou son costume? | Diaphana Distribution
Mais qui est le héros? Georges (Jean Dujardin), ou son costume? | Diaphana Distribution

Jaillissant comme d'un fourré, voici l'imprévisible Daim, propulsé par Quentin Dupieux. Celui qui fut d'abord le musicien Mr. Oizo avant de se révéler réalisateur avec le mémorable Steak en 2007, est devenu un habitué des festivals. Il n'y avait donc rien d'inattendu à le retrouver à la Quinzaine des réalisateurs du dernier Festival de Cannes.

La surprise tient à la nature du film qu'il y a présenté en ouverture de cette section parallèle. Ce qui s'annonçait comme une autre de ses pochades loufoques, souvent construites autour d'une idée fixe, qui sont devenues sa spécialité, a heureusement déjoué les pronostics, du moins au-dela du cercle de ses fans de toute manière acquis à sa cause.

Dans les précédents films de Dupieux, l'argument délirant et ses développements, malgré une virtuosité de réalisation et un sens du non-sens plus qu'honorables, donnaient en effet souvent le sentiment de ne pas justifier la durée d'un long-métrage. Il n'en va pas de même avec ce Daim, la plus grande réussite de son auteur depuis dix ans.

C'est qu'à l'idée ouvertement zarbi de la passion monomaniaque d'un quidam pour les vêtements en daim, passion qui le transforme en serial killer dans une petite ville de montagne, s'ajoutent cette fois de multiples enrichissements, qui relancent le film sans le faire dévier de sa ligne implacablement absurde.

Le quidam en question, Georges, est campé avec une dinguerie pince-sans-rire et inquiétante par un Jean Dujardin qui manifestement jubile de ce rôle mi-figue mi-déraison. Il trouve un ton étrange, cocasse et vaguement attachant, en en faisant le moins possible, mais avec une imparable justesse.

Fasciné par sa propre image, comme un appel du gouffre. | Diaphana Distribution

Georges s'en vient donc dans ce coin perdu afin d'acquérir d'abord une veste à franges en peau pour laquelle il a sacrifié sa vie familiale et professionnelle ainsi que quelques autres détails ayant notamment à voir avec la morale et avec la loi.

L'habit ne fait pas le héros, il est le héros

Ce n'est que le début de l'acquisition compulsive de cette panoplie régressive à la Kit Carson, obsession qui a littéralement pris le pouvoir sur l'esprit égaré du bonhomme. Jusqu'à faire du costume un personnage à part entière, costume qui ne fait pas le moine, ou le héros, mais tend à se substituer à lui dans le rôle principal, avec un projet du genre «je vais devenir le maître du monde classiquement mégalo-nase».

Les multiples interprétations métaphoriques quant au délire de possession et à la domination des apparences sont aussi recevables qu'heureusement laissées en suspens par le film et par son double protagoniste, Georges et son costume –ou plutôt, par ordre d'importance, son costume et Georges. Voilà qui ne devrait pas dérouter outre mesure les foules innombrables biberonnées aux comics Marvel.

Face au délire de Georges, Denise (Adèle Haenel) prête à investir une passion toute aussi dévorante, ou les vertiges du contrechamp. | Diaphana Distribution

Oui mais voilà, son costume et Georges ne sont pas seuls. Ils ont besoin, pour accomplir leurs objectifs, d'une alliée. Le film aussi, et tout ce beau monde la trouve en la personne d'Adèle Haenel, qui habitait fort à propos dans ces parages où on ne l'attendait pas forcément.

Face au délire de l'homme à la veste de daim, l'apparente solidité de la jeune femme est rassurante, ou effrayante, comme l'eau dormante. Car une autre passion habite cette Denise en embuscade derrière son comptoir: rien d'autre que la détermination absolue à faire du cinéma.

Dans l'abîme du désir

De là naissent des possibilités de jeu décuplées, entre passion délirante pour un objet farfelu (les fringues en peau de daim) et passion pour un objet supposément plus légitime, la réalisation de film, l'expression de soi.

La caméra comme contrat faustien. | Diaphana Distribution

Entre les images filmés par Georges pour Denise en vue du soi-disant film qu'il serait venu tourner et celles filmées par Dupieux pour ce Daim qu'ensanglantent les crimes d'un obsessionnel qui pourrait bien en cacher un·e autre, le terrain est dégagé pour de savoureuses mises en abîme.

Dans cet abîme, fut-il creusé avec une petite caméra DV, une pale de ventilateur aiguisée comme les griffes de Freddy, et le cas échéant une obligeante pelleteuse, palpitent le trouble même du désir, ici épuré par l'absurdité de son objet, là démultiplié par le miroir tendu entre la jeune femme et le réalisateur. Un désir rendu plus troublant de n'être absolument pas évoqué sur le plan sexuel.

Bien sûr il s'agit d'une comédie. Tout ça c'est pour rire, et on rit en effet. Mais le frémissant cervidé qui, en plus d'avoir donné son titre au film, y surgit de loin en loin, a bien l'air de se douter que le rire est ici amplifié par des échos venus d'un lieu plutôt sombre.

Ce texte est une version remaniée de la critique parue sur Slate.fr lors de la présentation du film au Festival de Cannes.

Le Daim

de Quentin Dupieux, avec Jean Dujardin, Adèle Haenel, Albert Delpy, Pierre Gommé, Marie Bunel

Séances

Durée: 1h17

Sortie le 19 juin 2019

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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