Monde

Tout ce qu’un dessin de presse peut dire (et ne dira plus dans le New York Times)

Temps de lecture : 3 min

Il permet de parler au plus grand nombre sans distinction: mais qui a peur de la liberté d'expression?

«Mes électeurs ne savent pas lire. Mais bon sang, ils peuvent voir ces images!», s'inquiétait William «Boss» Tweed, un sénateur américain de la fin du XIXe siècle. | Jens Schott Knudsen / Flickr
«Mes électeurs ne savent pas lire. Mais bon sang, ils peuvent voir ces images!», s'inquiétait William «Boss» Tweed, un sénateur américain de la fin du XIXe siècle. | Jens Schott Knudsen / Flickr

Le renoncement du New York Times à publier des dessins politiques à la suite d'une énième polémique a logiquement provoqué un torrent de réactions. De la part notamment des personnes qui vivent de leurs dessins de presse, particulièrement inspirées pour dénoncer ce qui ressemble à un aveu d'échec face aux maux de sociétés actuels. Défaite que met fort subtilement en perspective un dessin qui mérite que l'on s'y attarde.

«Stop Those Damn Pictures»

Œuvre du cartoonnist new-yorkais Randy Bish, le dessin a été publié quelques jours après l'annonce du quotidien américain. Bish reprend à la fois une phrase du journal américain publiée en 2019 et d'un certain Boss Tweed, énoncée en 1877: «Arrêtez ces foutues images.» Une référence culturelle peu évidente pour nous autres et pourtant lumineuse.

«J'imagine que le New York Times ne se souvient pas des conséquences qu'ont eu les dessins de presse sur Boss Tweed. Contactez-les et demandez le retour des caricatures.»

Boss Tweed était le surnom de William Tweed, homme politique américain élu au Bureau des Conseillers de la ville de New York en 1856 puis au Sénat de l'État de New York en 1867 tandis qu'il était également nommé directeur d'une compagnie ferroviaire opérant dans cette même ville. Condamné pour détournement de fonds publics, son nom est associé à l'idée même de corruption politique. Mais si Randy Bish fait mention de son cas c'est parce que Tweed est aujourd'hui plus connu pour avoir prononcé cet «arrêtez ces foutues images» à propos des dessins satiriques le représentant et que publiait régulièrement la presse new-yorkaise.

En conséquence de quoi la perte de l'opinion publique et un renforcement des parties d'opposition eurent finalement raison de lui. C'est d'ailleurs William Tweed lui-même qui expliquera le mieux l'utilité des dessins de presse: «Je me fiche de ce que les journaux disent de moi, mes électeurs ne savent pas lire. Mais bon sang, ils peuvent voir ces images!»

Le lectorat et les autres

Boss Tweed avait bien compris l'impact du choc des images, surtout lorsqu'elles sont façonnées pour dire quelque chose en l'espace d'une seconde. Ce n'est alors plus seulement le lectorat qui est concerné mais les passant·es, les personnes qui peuvent potentiellemet consommer (comme dirait un autre illustrateur), le probable électorat. N'importe quel·les citoyen·nes, qui lisent ou non mais qui ont désormais une image de William Tweed comme un homme politique corrompu.

Cette simple comparaison faite par Randy Bish sonne en réalité comme une oraison funèbre: 1877-2017, naissance et mort d'une presse new-yorkaise universelle capable de toucher tous le monde sans distinction, au-delà des gens qui savent lire, qui ont le temps de lire ou même l'argent de lire.

Défaite générale

L'histoire est cependant encore plus signifiante quand on la considère dans tous ses détails. William Tweed était un élu démocrate et un immigré irlandais. Thomas Nast, le dessinateur qui s'est le plus acharné sur Tweed et que ce dernier a même essayé de corrompre, étant quant à lui un fervent nativiste, c'est-à-dire contre l'immigration, n'hésitait pas à insister lourdement sur les clichés d'alors autour de la communauté irlandaise.

Cette histoire explique donc que l'enjeu autour des dessins de presse n'est pas celui d'un certain camp contre un certain autre. La diversité des polémiques autour de Charlie Hebdo le montre bien. Le défi, c'est celui de l'occasion donnée ou non d'universaliser la portée d'un discours ou, encore mieux, de faire penser quiconque, du quidam illettré aux individus qui lisent de manière assidue. Seule cible à laquelle s'adresse désormais le New York Times.

Dans un dessin signé Glon mis en ligne le 11 juin, Donald Trump s'interroge: «Mais pourquoi le New York Times ne parle t-il plus jamais de moi?», avant qu'un majordome lui réponde: «Ils ont arrêté la caricature politique, Mister President.»

Un Mister President à la tête de la première puissance mondiale et qui, contrairement à Willam Tweed, n'a plus à craindre «les images» que le New York Times renverra de lui en cas, par exemple, de détournement de fonds publics. C'est toujours ça de gagné.

Thomas Deslogis Journaliste

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