Santé

Quand on se réveille fatigué, si fatigué

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Mal dormir est une malédiction qui transforme les journées en un cauchemar éveillé.

Je dors si mal qu'au réveil, j'ai l'impression de ne pas avoir dormi. | Quinn Dombrowski via Flickr
Je dors si mal qu'au réveil, j'ai l'impression de ne pas avoir dormi. | Quinn Dombrowski via Flickr

En ce moment, et ce moment dure depuis un certain temps, je dors mal, si mal qu'au réveil, j'ai l'impression de ne pas avoir dormi. Quand j'émerge dans la cuisine, j'ai le regard hagard d'un marathonien au moment de franchir, bon dernier, la ligne d'arrivée. Tout juste si je me souviens sur quel bouton appuyer pour allumer la cafetière que je confonds souvent avec le grille-pain. Je reconnais à peine mon chat et quand ma compagne enfin échappée de ses rêves vaporeux, de sa voix doucereuse, me demande «bien dormi, mon chéri?», le chéri que je suis la regarde comme si elle était une parfaite inconnue.

Ce n'est pas de l'insomnie; je m'endors aussi facilement que Balkany oublie de payer ses impôts mais pourtant une fois endormi, c'est comme si je ne dormais pas. Je me donne l'impression d'être un hamster dans sa roue qui ne cesserait de mouliner sans jamais parvenir à enclencher les cycles du sommeil. Je ne dors pas, je flotte, je fais la planche, je ne vais nulle part; la nuit ne me traverse pas, elle m'effleure. Mes rêves sont lourds et étiolés, mes pensées inconsistantes et incohérentes et quand je crois enfin m'être endormi pour de bon, je me réveille pour découvrir que la nuit a à peine commencé.

Et ainsi de suite jusqu'à l'aube.

Mon médecin, très perspicace, a soupçonné une sournoise apnée du sommeil. Il m'a envoyé à l'hôpital dormir avec tout un tas de bidules agrafés à mon corps. Résultat, j'ai dormi comme d'habitude, comme un hamster dans sa roue donc, et quand le praticien a consulté mes courbes de sommeil, parfaitement régulières dans leur irrégularité, il m'a demandé si je ne me foutais pas de lui. Tout était normal, atrocement normal. La science avait donné son verdict: j'avais dormi.

Mon médecin l'a mal pris. Il m'a soupçonné de lui mentir. Est-ce que par hasard je n'essayais pas de lui soutirer une ordonnance pour quelques somnifères qui rendraient mes nuits paisibles et moelleuses comme une pâtisserie orientale? J'ai farouchement nié. Pourquoi prendre des somnifères alors que je m'endors comme un nouveau-né? Le sommeil ne me fuit pas docteur, il m'ignore. Il me reçoit chez lui mais une fois franchi le seuil de sa maison, il me laisse là à poireauter pendant des heures comme si j'étais un livreur à qui on aurait commandé par erreur une pizza.

«Changez de literie, changez de femme, changez de chat, changez de vie, changez de planète», a clamé mon docteur avant de me mettre à la porte.

Avec des nuits pareilles, mes journées ne ressemblent à rien. J'ai le cerveau en miettes. Mes pensées ont la fulgurance d'un feu d'artifice dont les mèches s'éteindraient avant même d'avoir pris leur envol. Je vais au ralenti comme si je traînais le poids de toutes ces minutes où j'aurais cherché en vain le réconfort du sommeil. Je suis lourd, évasif, lent. À une question posée, il me faut un temps infini pour en comprendre le sens, comme si je barbotais dans un brouillard épais qui m'envelopperait tout entier. Mon intelligence dont mes contemporains –enfin, surtout ma mère– ne cessent de louer le brio et l'allant, m'a fui et je reste là, absent au monde, ahuri comme un électeur trumpiste.

Et comme mon sommeil censé réparer toutes les brisures du jour n'a rien réparé du tout, mes réserves mentales sont si amoindries que la simple vue d'un corbeau passant au-dessus de ma tête suffit à me provoquer une attaque de panique. D'ailleurs ces jours-là, je mange du Valium comme s'il s'agissait de fraises Tagada. Je suis aussi vulnérable qu'un oiseau pris dans une mare de mazout ou qu'une limace qui se risquerait à franchir, en solitaire et à cloche-pied, le boulevard Saint-Germain. Et j'ai des idées si noires que l'idée de la mort me semble être une perspective tout à fait appréciable.

Ces jours-là, quand il me faut écrire une chronique, elles sont si mièvres que des lecteurs en vomissent de dégoût et menacent de porter plainte. Je ne suis bon à rien. À rien. Je n'ose aller nulle part, je prends des douches glacées dont je ressors transi mais tout aussi stupide; quand ma compagne rentre et me demande de sa voix toujours aussi doucereuse, «bien travaillé, mon chéri?», le chéri en question la regarde de l'air perplexe d'un zèbre quand il surprend son reflet dans la mare d'eau qui lui sert d'abreuvoir.

...

Trois heures ont passé.

Je n'ai toujours pas trouvé de chute à mon papier.

Je vais me coucher!

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Laurent Sagalovitsch romancier

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