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Le fils du prince Harry et de Meghan Markle n'est pas le symbole que vous croyez

Temps de lecture : 7 min

Pour certains, le nouveau-né de la famille royale britannique reflète l'image d'un pays multiculturel. Pour d'autres, il préfigure un déclin à long terme de la diversité ethnique nationale.

La naissance d'Archie est vue comme une étape historique: enfin une personne de couleur est admise dans le club de la royauté britannique. | Dominic Lipinski / POOL / AFP
La naissance d'Archie est vue comme une étape historique: enfin une personne de couleur est admise dans le club de la royauté britannique. | Dominic Lipinski / POOL / AFP

Le bébé royal, Archie Mountbatten-Windsor, occupe le septième rang dans l'ordre de succession au trône britannique, mais il est destiné à attirer davantage d'attention que pourrait le laisser présager ce statut.

Aux yeux de l'opinion, tous les membres de la famille royale sont des symboles –et c'est d'ailleurs grosso modo leur boulot–, mais la chose est particulièrement vraie avec le fils du Prince Harry et de Meghan, duchesse de Sussex, car il est métis et à moitié américain. Le problème, c'est que ce symbolisme a été l'objet de profonds contresens.

Métis, mais pas trop

La naissance d'Archie est vue comme une étape historique: enfin, une personne de couleur est admise dans le club de la royauté britannique et symbolise une Grande-Bretagne de plus en plus diverse. Sauf que c'est ici prendre à rebours la signification du bébé royal.

En réalité, Archie représente le succès de l'assimilation ethnique en Grande-Bretagne. Il est destiné à devenir un emblème de la future dé-diversification du Royaume-Uni, soit l'émergence d'une nouvelle majorité métisse s'identifiant étroitement à son ascendance britannique.

Communément, il est dit qu'Archie représente la Grande-Bretagne multiculturelle, comme Meghan, dont la mère est Afro-Américaine. Selon cette logique, l'arrivée d'Archie est cohérente avec la rapide augmentation de la proportion non-blanche de la population britannique en Angleterre: elle est passée de 4% à plus de 15% depuis 1981.

Le mariage du couple royal, avec sa chorale de gospel et son révérend afro-américain, fait écho à ce récit –celui d'une rupture radicale avec un passé monoculturel.

Archie représente le succès de l'assimilation ethnique en Grande-Bretagne

Sauf que les récits culturels ont tendance à s'effondrer quand ils ne sont pas étayés par des réalités sociétales solides, et ce récit grandiose d'un pays de plus en plus diversifié ne se retrouve pas dans la démographie britannique.

Au contraire, la dynamique ethnique de la Grande-Bretagne va dans le sens d'une assimilation. À savoir la réduction des différences portée par des nouveaux arrivants se fondant dans une mémoire ancestrale existante. La mouvance actuelle de l'ethnie britannique est celle d'une adaptation de ses critères d'appartenance afin d'englober davantage de couleurs de peau tout en conservant globalement intactes sa mémoire et son identité –comme celles de la lignée royale.

Melting pot britannique

Voyons quelques faits issus des recensements en Angleterre et au Pays de Galles (en Écosse et en Irlande du Nord, les enquêtes sont distinctes). Premièrement, près de la moitié des personnes d'origine ethnique afro-antillaise sont en couple avec des Blancs. Deuxièmement, quasiment 80% de leurs enfants métis se mettent eux aussi en couple avec des Blancs ou d'autres métis.

Alors que les mariages ethniquement mixtes sont moins fréquents au sein des populations sud-asiatiques, si la dynamique actuelle des mariages mixtes se poursuit –comme le montrent les projections du démographe Edward Morgan effectuées pour mon livre Whiteshift–, d'ici 2100, 30% du pays sera métis et il le sera à 75% d'ici 2150.

Pourquoi? Parce que la progéniture d'une personne métisse ne peut qu'être métisse, et que celle d'une personne non mélangée a de plus en plus de chances d'être métisse. Et parce que la proportion de non-blancs au sein de la population du Royaume-Uni est à la hausse, ce qui augmente les chances qu'un conjoint d'une personne blanche soit non-blanc.

L'un dans l'autre, des calculs mathématiques simples nous indiquent que la population métisse explosera d'ici la fin de ce siècle.

Aussi, cette mixité signifie que la proportion non-blanche et non-métisse de la population atteindra son apogée dans les années 2090, année où elle sera surpassée par le groupe métis en pleine expansion.

Cela n'a rien de spéculatif car la démographie est la plus prédictive des sciences sociales. À moins que les mœurs sociales n'en viennent à s'opposer radicalement aux mariages mixtes (nos projections partent du principe qu'ils se poursuivront à leur rythme actuel), difficile d'envisager une autre issue. Les taux d'immigration n'ont que peu d'incidence sur la situation à long terme.

(Dé)sintégration

Comment s'identifieront les métis? Comment seront-ils vus? Les recherches nous disent que l'influence de ces deux processus est fortement réciproque, parce que les identités se forgent par interaction sociale et non seulement par choix subjectif.

À l'heure actuelle, les Blancs non-métis sont nettement majoritaires en Grande-Bretagne. Dès lors, les métis se considèrent –et sont souvent considérés par les Blancs– comme des minorités. Certains peuvent passer pour Blancs, à l'instar du conservateur Iain Duncan Smith (Japonais à 1/8), ou de Steven Woolfe, député européen ancien membre du parti UKIP (Afro-Américain à 1/4).

D'autres sont plutôt perçus comme distinctement métis, à l'image de la légende du football Rio Ferdinand, à moité Afro-Caribéen. L'équipe de football anglaise actuelle compte sept joueurs ethniquement mélangés –certains sont en général vus comme Noirs, d'autres comme Blancs et d'autres encore comme métis.

Mais lorsqu'Archie Mountbatten-Windsor atteindra l'âge de ses grands-parents, les Blancs non-métis ne constitueront plus qu'une minorité (40%) de la population britannique. Et la très grande majorité des moins de 20 ans seront métis.

Un changement de contexte racial faisant que le groupe métis sera moins susceptible de se considérer et d'être considéré comme une minorité. Comment cette nouvelle majorité pourra-t-elle s'identifier, vu les multiples options d'ascendance qui se présenteront à elle?

À la mode européenne

Fondamentalement, l'ethnicité relève d'une croyance subjective en une ascendance commune. Même si les lignées sont multiples, les individus peuvent choisir de se focaliser sur certaines options ethniques au dépens d'autres. À mesure que la population métisse britannique deviendra majoritaire, il est probable que l'ascendance européenne soit davantage prisée.

Notamment parce qu'avec des Blancs non-métis devenant de plus en plus minoritaires en Europe occidentale et en Amérique du Nord, les racines européennes cesseront d'être une toile de fond fadasse pour l'identité métisse. En perdant son hégémonie démographique, l'ascendance européenne gagnera en attraction et en prépondérance culturelles parmi les métis.

Quand la population métisse britannique deviendra majoritaire, il est probable que l'ascendance européenne soit davantage prisée

Au sein de cette nouvelle majorité métisse, la lignée européenne aura également une signification plus importante que les origines immigrées polygénétiques, vu qu'elle sera un meilleur liant communautaire que d'autres identités. L'ancestralité anglaise aura des racines historiques plus profondes et sera davantage liée à des moments fondateurs de la mémoire collective de cette nouvelle majorité multiraciale.

Aux États-Unis, une telle identification unificatrice avec un groupe fondateur ne s'applique pas car il y a trois groupes fondateurs au pedigree conséquent: les Indiens d'Amérique, les Anglo-Saxons blancs et les Afro-Américains. Les probabilités d'émergence d'un groupe hybride, comme les mestizos du Mexique, sont donc plus élevées.

À l'âge adulte, Archie pourrait spontanément s'identifier à son ascendance anglaise, comme la plupart des Turcs s'identifient à leur ascendance turcique d'Asie centrale (alors qu'elle ne constitue qu'une minorité de leur ADN) ou comme les Juifs se concentrent sur leur lignée maternelle israélite malgré des siècles de mélange démographique.

De la même manière, aux États-Unis, la plupart des Indiens d'Amérique et des Hawaïens autochtones laissent de côté le considérable pourcentage de leurs gènes non-autochtones pour se focaliser sur leurs racines de prédilection.

Humour british

Mais cet avenir est encore lointain. Aujourd'hui, l'élite britannique regarde toujours Archie par le prisme d'une société majoritairement blanche: il est exotique et différent. Un tel point de vue, issu d'une période de domination hégémonique des Blancs, reste prégnant, comme en atteste la mésaventure de Danny Baker.

Le présentateur radio de la BBC avait tweeté la photo en noir et blanc d'un couple tenant la main d'un chimpanzé en costume, légendée d'un «Le bébé royal sort de l'hôpital». Baker a rapidement supprimé son tweet, s'est confondu en excuses et a expliqué que son commentaire était un sarcasme visant l'aristocratie et l'obsession médiatique pour la famille royale sans la moindre intention raciste –une justification plausible, vu que le tweet a eu pour conséquence prévisible de le mettre au chômage.

Quoi qu'il en soit, une telle fureur est la marque d'une émotivité qui ne survivra probablement à la vague de métissage qui déferlera quand Archie aura atteint un âge canonique.

Sans domination démographique d'un groupe blanc non mélangé, et avec une majorité métisse confiante et ascendante, les susceptibilités raciales actuelles vont probablement s'atténuer et peu de gens considéreront Archie comme autre chose qu'un membre de la majorité anglaise. Dans ce cas, le tweet de Baker serait passé inaperçu ou n'aurait jamais été écrit.

L'élite britannique regarde toujours Archie par le prisme d'une société majoritairement blanche

Trevor Phillips, ancien président de la Commission britannique pour l'égalité et les droits de l'homme, d'origine afro-guyanaise, a écrit une lettre ouverte à Archie, où il le décrit comme «l'emblème de ce nouveau monde». Il ajoute que, contrairement à ce qu'il en était durant sa jeunesse «personne dans votre famille ne va se préoccuper de votre couleur de peau», avec une race qui risque de ne plus avoir de sens à l'avenir.

Phillips a sans doute raison: l'ethnie anglaise, à l'instar des autres majorités ethniques occidentales va probablement devenir multiraciale, comme le sont les Turkmènes ou les Hawaïens d'aujourd'hui.

Mais loin d'annoncer une ère de multiculturalisme, la naissance d'Archie est la preuve du succès du melting pot britannique. De fait, il préfigure un déclin à long terme de la diversité ethnique nationale et ce déclin, à l'instar de son absorption dans la lignée royale, se traduira par un sens renouvelé de la continuité généalogique et historique.

Cet article a initialement été publié sur le site Foreign Policy.

Eric Kaufmann

Foreign Policy

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