Société / Sports

Non, les (vrais) alpinistes ne rêvent pas de l'Everest

Temps de lecture : 7 min

Les amoureux de la montagne et de ses sommets vertigineux abandonnent peu à peu l'ascension de l'Everest ou du Mont Blanc au profit de riches touristes, novices en la matière.

Fantasmé depuis 150 ans, l'Everest suscite de moins en moins l'intérêt des alpinistes confirmés. | Mark Fisher, Fisher Creative
National Geographic
Fantasmé depuis 150 ans, l'Everest suscite de moins en moins l'intérêt des alpinistes confirmés. | Mark Fisher, Fisher Creative National Geographic

La photo de la file d'attente à plus de 8.000 mètres d'altitude a fait le tour des médias, dépassant largement le cercle des passionnés de montagne. Une file ininterrompue de cosmonautes en tenue fluo, attendant patiemment dans un froid glacial pour gravir la dernière marche et se hisser à leur tour sur le toit du monde. Parmi eux, des locaux, des guides et de riches touristes américains. Mais ne cherchez pas les alpinistes: ils grimpent ailleurs.

Un fantasme vieux de 150 ans

Mesuré en 1856, l'Everest a aussitôt suscité les convoitises. Après les pôles Nord et Sud au début du XXe siècle, c'est la dernière extrémité de la terre à atteindre. Il l'est officiellement en 1953 (peut-être 30 ans plus tôt, jusqu'à ce jour le doute persiste) par le Néo-Zélandais Edmund Hillary et le Népalais Tensing Norgay. Puis par une femme. Puis sans bouteilles d'oxygène. Puis en hiver –l'alpinisme se pratique habituellement en été, quand les conditions climatiques sont meilleures.

En matière de défis morbides, les grimpeurs ne manquent jamais d’imagination: «Tu crois que ça passe en moins de vingt-quatre heures? Dis, si on essayait par l'autre côté? Chiche, tu le descends en snowboard

En 1985, après une centaine d'ascensions de l'Everest, on pensait en avoir fait le tour. C'était sans compter l'intervention de Dick Bass, businessman américain, qui se lance le défi de réaliser les Seven Summits (les sommets les plus élevés de chaque continent) et parvient au toit du monde accompagné d'un guide. Les expéditions commerciales étaient nées.

Alors que la montagne était jusqu'ici réservée aux alpinistes expérimentés, des agences privées y amènent des touristes à la fois riches et un peu fêlés. C'est que ça fait plutôt pas mal sur la carte de visite, entre le Marathon des Sables et le voyage humanitaire en Inde.

Tempête mortelle

Jusqu'au drame. En 1996, une trentaine d'expéditions s'installent au camp de base. Coup de chance pour la postérité, un grand journaliste et alpiniste américain est de la partie: Jon Krakauer, qui vient de publier son ouvrage Into the Wild. Dès son arrivée, celui-ci s'étonne du manque d'expérience des clients qui l'entourent, puis de la présence de cordes fixes tout le long du parcours.

Traditionnellement, les alpinistes avancent encordés l'un à l'autre; à l'Everest, c'est chacun pour soi. Encore aujourd'hui les Sherpas –ethnie népalaise d'origine tibétaine– équipent la voie avant l'arrivée des Occidentaux, réduisant la difficulté mais pas le danger (deux notions à ne pas confondre en montagne). Le jour de cette ascension, huit personnes perdent la vie dans une tempête. Un drame qui conduira Jon Krakauer à écrire le récit autobiographique Into thin Air (Tragédie à l'Everest), cas d'école sur le management de crise et magnifique récit d'alpinisme.

On aurait pu croire qu'une telle catastrophe aurait calmé les esprits. Le contraire se produit. Vingt ans plus tard, si des mesures ont été prises pour endiguer le tourisme sur l'Everest, celles-ci reposent davantage sur le pouvoir d'achat (permis, taxe anti-pollution…) que sur l'expérience de la montagne. Malgré ces dispositions, les ascensionnistes continuent d'affluer: ils étaient 807 à atteindre le sommet en 2018 et seront probablement plus en 2019.

Alors, pourquoi s'entasser sur la même crête quand tant d'autres restent vierges aux alentours? «Parce que c'est la plus haute», vous répondront les grimpeurs du dimanche. Il faut pourtant être un touriste pour croire que l'altitude est le Graal de tout alpiniste.

L'Everest et le Mont Blanc asphyxiés

«L'Everest par la voie normale, c'est une ligne de cordes fixes posées par des Sherpas. Le camp de base côté népalais, c'est 1.000 personnes au printemps, dont 300 clients occidentaux encadrés de Sherpas, plus tout le staff. Ça fait du monde. Ça génère beaucoup de déchets. Je ne pense pas que ça fasse rêver les alpinistes –entendez par là les pratiquants de la montagne autonomes et conscients des aléas de ce milieu», tempère François Marsigny, directeur du département alpinisme de l'École nationale de ski et d'alpinisme (l'ENSA) à Chamonix.

Depuis 1943, l'école forme des guides français et internationaux. Pour y entrer, une liste de 39 courses (itinéraires en haute montagne) est requise. L'Everest n'y figure pas, ni aucun sommet himalayen. Pas plus, d'ailleurs, que la voie normale du Mont Blanc.

Parce qu'à quelques mètres de l'ENSA on observe, en modèle réduit, le même phénomène qu'à l'Himalaya. Tous les étés, à la Compagnie des guides de Chamonix, la ruée vers le point culminant d'Europe occidentale recommence: 25.000 grimpeurs se bousculent pour arriver au sommet. À tel point que la préfecture a dû imposer des réglementations: seuls les alpinistes munis d'une réservation en refuge pourront désormais entreprendre l'ascension.

Faut-il craindre un embouteillage comme celui observé à l'Everest ? Non. Pour une raison simple: si la fenêtre météo pour atteindre l'Everest ne s'ouvre que quelques jours au printemps, de mai à septembre le Mont Blanc est facilement accessible. Ce qui permet à 2000 ou 3000 personnes par an de réussir l’ascension.

Un juteux business

Profil typique du prétendant au Mont Blanc? Homme blanc, plus ou moins jeune, Français, Italien ou Britannique, généralement diplômé et volontiers philosophe à ses heures perdues. Expérience et connaissance de la montagne : zéro. Ce qui leur fait un point commun avec les touristes de l'Himalaya.

«Pourquoi l'Everest ça se vend bien? Parce qu'ils n'emmènent pas des alpinistes. Ils emmènent des milliardaires», commente Christophe Jacquemoud, guide et professeur à l'ENSA. «Rien que le permis, c'est 10.000 dollars par personne. Et après, il faut encore avoir les moyens de payer les accompagnateurs! Il faut du temps et des moyens financiers

Logistique, taxes, moyens humains: il faut compter entre 55 et 70.000 euros tout compris pour réaliser une ascension de l'Everest, une somme plus proche du revenu d'un banquier que de celui d'un guide.

«Pourquoi l'Everest ça se vend bien? Parce qu'ils n'emmènent pas des alpinistes. Ils emmènent des milliardaires»

Christophe Jacquemoud, guide et professeur à l'ENSA

«L'Everest est une marchandise», renchérit François Marsigny. «C'est une montagne très particulière, désormais réservée à des gens qui ont beaucoup d'argent, et ceux-ci ne sont pas forcément alpinistes

Une course d'autant plus facile à vendre qu'elle ne présente pas de difficulté particulière: la voie népalaise de l'Everest, la plus empruntée, n'est pas très technique, à l'instar de la voie normale du Mont Blanc cotée PD –soit peu difficile en termes montagnards. Il s'agit seulement du deuxième degré d'une échelle qui en compte sept: F (facile), PD (peu difficile), AD (assez difficile), D (difficile), TD (très difficile), ED (extrêmement difficile) et ABO (abominablement difficile).

Vers d'autres horizons

Une première idée reçue à déconstruire: l'altitude ne fait pas la difficulté. Elle en est un facteur au même titre que la pente, l'absence d'équipement, la nature du terrain ou encore l'exposition. Au-dessus de 2.500 mètres, les conditions météorologiques sont plus extrêmes et l'air se raréfie. En dehors de cela, pour qui a l'habitude de cramponner, le Mont Blanc s'apparente à une tranquille balade en altitude, certes avec en prime l'envie de vomir à chaque pas et le mal de crâne en cas de mauvaise acclimatation.

«On pourrait faire sa carrière de guide en se contentant d'enchaîner des Mont Blanc avec des clients et bien gagner sa vie», évoque Antoine qui passe l'examen d'entrée à l'ENSA cette année. «Mais est-ce le but ?», questionne-t-il. En effet, pourquoi s'en tenir à de la randonnée glaciaire alors qu'en contrebas du dôme neigeux se dessinent les fines aiguilles de Chamonix, autrement plus attrayantes ?

L'alpiniste Gaston Rébuffat à l'Aiguille de Roc. | Georges Tairraz

L'Aiguille Verte, les Drus, le Grand Capucin, les arêtes de Rochefort, l'Aiguille Noire de Peuterey, les Droites... Une dentelle rocheuse qui, lorsqu'elle ne s'effondre pas, a fait rêver plus d'un montagnard. Et pour les plus téméraires, les trois grandes faces nord: Grandes Jorasses, Eiger et Cervin (le rocher triangulaire rendu célèbre par une marque de chocolat suisse) surnommées par l'allemand Anderl Heckmair «Les trois derniers problèmes des Alpes», qui ont résisté aux alpinistes les plus chevronnés jusqu'aux années 1930.

À titre de comparaison, le Mont Blanc a été gravi dès 1786. Pourquoi s'encanailler avec des touristes sur des itinéraires hyperfréquentés lorsqu'il y a tellement plus esthétique et plus périlleux (les deux faisant souvent la paire) un peu plus bas?

Montagne à selfies

La beauté d'un itinéraire, sa technicité, l'histoire des grands hommes qui s'y sont succédés (voire qui y ont laissé la vie) attisent plus l'envie que la seule mesure de la distance sol-cime. Certains rechercheront également une pratique plus authentique de la montagne, inscrite dans la durée, loin de ces sommets vendus en trois jours au format micro aventure à des urbains en quête d'un selfie à publier sur leurs réseaux sociaux.

Dernière mode en la matière: partager son exploit sur LinkedIn et en profiter pour dispenser d'un ton docte quelques leçons de business, quitte à se faire reprendre vertement par des internautes imperméables à la notion de dépassement de soi.

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La bonne nouvelle pour la planète c'est que, comme les millardaires de l'Everest, on ne verra jamais ces alpinistes d'un jour user leurs piolets ailleurs. Car au-delà des clichés et d'un certain romantisme, la montagne demeure un environnement inhospitalier, pour ne pas dire franchement hostile.

Avant d'être celui qui guide et donne l'exemple, le fameux premier de cordée est celui qui galère et tombe de plus haut –une réalité abrupte qui a de quoi doucher bien des vocations.

Le sommet empoché, les philosophes en crampons revendront donc leurs goretex neuves sur leboncoin et passeront à leur prochaine expérience à instagrammer, abandonnant l'ivresse des cimes à plus dérangés qu'eux.

Maïlys Tokarski Rédactrice et chargée de communication RH

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