France

La (longue) route de Villepin

Philippe Boggio, mis à jour le 25.02.2010 à 15 h 49

L'homme est en pleine campagne. Pas pour les régionales.

Voilà au moins quelqu'un à qui un procès profite. Dominique de Villepin a l'air de rayonner, ces temps-ci. On le voit souvent à la télévision, grand sourire, plaisir manifeste d'être entouré, fêté, écouté... Il est en campagne électorale. Mais pas du tout la même que les autres. Ministres, parlementaires, responsables de l'UMP, tous ceux de son camp essaiment en province dans le but de soutenir les candidats de la majorité aux régionales. Les plus connus viennent prêter leur lumière médiatique à des têtes de listes qui manquent souvent d'image nationale.

Dominique de Villepin, lui, dirige sa lumière sur lui seul. Il ne soutient que lui, occupé, en pleines régionales, à une forme de tournée des popotes anachronique, à la fois pré-campagne présidentielle pour 2012, ce qui est tout de même un peu tôt, et recherche du peuple de France, à la manière gaullienne. Il est d'ailleurs étonnant qu'aucun chef de la droite n'ait encore rappelé l'ancien Premier ministre à des obligations électorales plus immédiates. Et à plus de solidarité familiale: quand il est en visite, comme l'autre semaine à Lesneven, dans le Finistère, il a davantage les mots d'un opposant que ceux d'un compagnon de route. En Bretagne, entre les embrassades au marché et la saucissonnade au Café des Bretons, il a par exemple suggéré «que l'exigence de justice sociale soit inscrite au cœur de notre vie politique». Manière d'insinuer qu'elle ne l'est pas, depuis 2007.

Deux ans de saillies anti-Sarkozy

Avant même le jugement du procès Clearstream, il était à Bondy, en Seine-Saint-Denis, à la Cité du 14-Juillet, celle-là même d'où étaient parties ce qu'on a appelé «les émeutes» de 2005. Devant des jeunes, dans un autre café, il avait dénoncé «l'autosatisfaction» du pouvoir «alors que la France a perdu 800.000 emplois et qu'on divertit le pays avec des débats inutiles comme celui sur l'identité nationale». On attend Dominique de Villepin au prochain Salon de l'agriculture, à partir de la fin de la semaine. Les animateurs de son club, dont la députée Brigitte Girardin, lui préparent d'autres sorties en province. Les médias apprécient, qui lui font, aux champs, des haies d'honneur.

On savoure, chez lui, des saillies contre Nicolas Sarkozy et son quinquennat que ne désapprouverait pas un dirigeant socialiste. Déjà, on attend les suivantes, sans impatience, tant elles sont inéluctables pour les deux ans à venir. Tout le monde veut pouvoir constater par soi-même, en ville ou à la campagne, les effets de la haine en liberté du fou pour le prince.

Dominique de Villepin est ressorti du procès Clearstream avec le brevet du martyr. Une plus-value inestimable quand, au même moment, son accusateur subissait un très grave retournement d'adhésion, sur fond de crise économique, dans le pays. Là-dessus, Nicolas Sarkozy a refusé d'accepter sa défaite symbolique. Il n'a pas empêché le parquet d'interjeter appel, ajoutant à son échec judicaire l'idée de l'acharnement.

Euphorie quasi-irréelle

C'est plus qu'il n'en fallait pour propulser Dominique de Villepin sur une orbite de contestataire intouchable. En 2011, probablement, le second procès ne fera que redynamiser l'opposant, si jamais le ressentiment stocké venait à ne pas suffire. Voilà pourquoi les reportages sur ses visites semblent si irréels, et pourquoi lui-même y apparaît euphorique: il est la seule figure de la majorité à ne pas être actuellement à la peine. Il ignore superbement les efforts souvent maladroits de son camp pour limiter la défaite annoncée des régionales. Le résultat de celles-ci lui importe peu. Une victoire de la gauche conforterait même, à ses yeux, l'hypothèse d'une fin de quinquennat moins aisée que prévu, devant l'accumulation des embarras pour le président et pour le gouvernent. Toutes complications dont il espère bien tirer parti.

Magie du procès Clearstream, 49% des Français assurent désormais vouloir le voir en lice à la prochaine présidentielle. Les instituts de sondages le créditent même d'environ 10% des intentions de vote au premier tour. Non négligeable -même si, d'après les chiffres, une candidature Villepin séduirait autant des électeurs de François Bayrou que de Nicolas Sarkozy. C'est suffisant, en tous cas, pour déstabiliser Nicolas Sarkozy, si celui-ci se représente. Peut-être même, à écouter certains commentaires, même à droite, suffisant pour le faire perdre.

Mais au-delà? Avant Clearstream, Dominique de Villepin était cet enfant gâté qui n'a jamais eu à quitter les salons lambrissés du pouvoir. Son propre camp, jusqu'ici, n'a jamais vu en lui qu'un rêveur, amoureux de la conduite des affaires -voire du complot- mais méprisant la politique et les parlementaires, et animé d'une vision trop romantique, donc dangereuse, de la République.

Pas d'argent, pas de réseau, pas de passé électoral

Rarement un homme politique aura autant de chemin à parcourir pour briguer la fonction suprême, si telle est bien son intention. Il lui faudra se familiariser avec les échelons intermédiaires, et le fait de n'avoir jamais brigué un mandat parlementaire lui pèsera sûrement. Il devra se concilier tout l'appareil de son camp, qui lui a été souvent hostile par le passé. Sans parler des sarkozystes du premier cercle qui lui mèneront la vie dure. Ni de futurs concurrents potentiels, qui font eux aussi, certains jours, le pari d'une fin de quinquennat difficile et d'une nécessaire redistribution des cartes, dans la majorité. François Fillon, Alain Juppé... Pourquoi pas Michèle Alliot-Marie... Dominique de Villepin connaît ces obstacles. Il y répond, pour l'instant, par l'esquive. «L'important, c'est d'être élu par les militants et par les Français», a-t-il déclaré en Bretagne.

On lui rétorque qu'il n'a pas d'argent, pas de troupes, pas le parti. Il veut y voir une force, inédite dans l'histoire récente de la majorité. «C'est sans doute rassurant pour certains d'imaginer qu'il faut beaucoup, beaucoup d'argent et un très grand parti pour faire de la politique en France, a-t-il dit, le 21 février, dans une interview accordée au Parisien Dimanche. Je n'en suis moi-même pas du tout convaincu.» L'important, croit-il, est d'avoir «quelque chose à dire. Alors, on se fait entendre».

Dominique de Villepin croit aux vertus des mythes fondateurs. A la légende de la Longue Route. Celle de Jacques Chirac, qu'il servait déjà, en 1994, qui allait être victorieuse par la suite. Et qu'il a «retrouvé» mercredi. Plus encore celle du général de Gaulle, à partir de 1953, après son départ du pouvoir. Loin des partis, en quête du peuple, tel est le plan historique. Pourquoi ne fonctionnerait-il pas pour lui, se demande Dominique de Villepin? A chaque étape de ses nouveaux voyages en France, l'ancien Premier ministre assure ne vouloir que servir ses concitoyens. Au fond, il est comme eux: méfiants sur les intermédiaires. «Aller à la rencontre des Français.» «La France nous appelle, elle a besoin de nous, et nous sommes-là pour la servir.»

L'image du résistant

L'appel au pays profond, avec les mots mêmes du chiraquisme, et plus encore du gaullisme premier, durant leurs traversées du désert. Dans son livre, Villepin, la verticale du fou, Anna Cabana montre à quel point l'ancien Premier ministre se prend volontiers, métaphoriquement, pour un chef de réseau de la Résistance. Qu'il voit la France comme ce pays insurrectionnel de 1944, baigné de rêves de grandeur et d'indépendance, qui allait se doter, pour les décennies suivantes, d'une charte sociale, d'équilibre et de consensus, issue du Conseil National de la Résistance (CNR).

Dominique de Villepin puise, sans encore trop le dire, dans ce vivier mythologique, base sociale des Trente Glorieuses. C'est déjà ce qu'il formule quand il en appelle, comme ce dernier week-end, au retour «aux fondamentaux» que sont «le sens de la République, de l'Etat, de la nation». Et à «l'exigence de plus de justice sociale», malmenée par l'activisme sarkozyste et «l'éparpillement qui conduit souvent à des demi-réformes». La France au fond des yeux, on a déjà entendu tel credo. Dominique de Villepin veut le croire encore opérant, aux quatre coins du pays. Que lui importent donc les régionales. Son but, n'est-ce pas, est beaucoup plus noble.

Philippe Boggio

Image de une: Dominique de Villepin fait quelques étirements avant le départ des 20kms de Paris, le 11 octobre 2009. REUTERS/Benoit Tessier

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