Santé

«J'ai besoin de penser à un homme cinquante fois par jour»

Temps de lecture : 5 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille C., jeune femme se décrivant comme un cœur d'artichaut qui souffre de ce statut.

«À chaque fois, c'était la même histoire. Je surinterprétais tout, en esquivant le contact réel.» | Vincent Albanese / Flickr
«À chaque fois, c'était la même histoire. Je surinterprétais tout, en esquivant le contact réel.» | Vincent Albanese / Flickr

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

Pour tout dire, j'ai l'impression de ne pas me suffire.

Je sors de six ans de relation, trois ans magiques sur le nuage de l'amour réciproque, puis trois années de doute, de perte de libido, d'ennui et d'hésitations constantes à rompre. J'ai enfin mis fin à cette relation après six mois de vie commune, qui se sont soldés par des mois de pleurs, une anesthésie émotionnelle et sexuelle, et une déprime assez importante.

Depuis ma rupture il y a un mois, j'ai retrouvé ma personnalité enjouée et joyeuse, qui tend vers les excès en tout genre. Lorsque je suis heureuse, je le suis trop, idem pour la tristesse. Seulement, je réalise que je ne sais pas être seule. Je m'entoure constamment, ne supporte pas d'avoir des moments sans occupation et ne prend aucune décision sans en avoir parlé avec mes amies proches.

Surtout, j'ai besoin d'avoir une personne qui emplit mes pensées. J'ai besoin d'avoir un crush, une personne qui me plaît, à laquelle je pense cinquante fois par jour, que j'envisage, dont je fantasme le rapprochement, les contacts et les nuits éventuelles. Dont je parle à mes amies et dont les péripéties minimes (un geste, un mot ou un regard) inondent mon esprit.

Je ne me rappelle même pas de la dernière fois où je n'ai eu personne en tête. Dans l'enfance, on m'appelait «cœur artichaut» car j'avais des sentiments amoureux pour un garçon différent chaque mois. À chaque fois c'était la même histoire, je surinterprétais tout, j'étais dans un film, je lisais chaque regard et mon cœur battait à chaque frôlement suspect, j'attendais chaque rencontre avec une hâte constante. Tout en esquivant le contact réel et en n'osant jamais vivre réellement les choses, par peur du rejet et parce que j'étais paralysée par mes émotions trop intenses. Je vivais pourtant pour cela, pour cet homme imagé et parfait. C'était le but de ma journée, cela m'occupait et m'emplissait d'émotions fortes.

Or, à 25 ans passés, je retrouve ce schéma. Le fait de me retrouver seule enlève toutes les barrières que je m'étais fixées lorsque j'étais en couple. Alors que c'était juste des fantasmes sur des hommes inaccessibles au vu de mon statut. J'ai fait quelques écarts, souvent saoule, dont une agression sexuelle il y a un an qui a laissé des traces (toujours cet excès en tout, dont un excès de confiance en la vertu inhérente de chacun).

Je n'étais plus dans la plénitude avec mon homme, donc je vivais des histoires romancées dans ma tête. Une passion avec la fixette du moment, jouissant dans des scénarios imagés et intenses. C'était grisant et frustrant à la fois.

Je ne suis pas heureuse. J'ai l'impression de me perdre dans des jeux de séduction et de ne pas savoir être juste seule avec moi même. Dès que ces crushs se soldent pas des échecs, je sombre dans une tristesse disproportionnée. J'ai de nouveau un crush. Cela m'effraie de retourner dans ce schéma d'intensité et d'imagination qui peut me rendre si malheureuse, qui est trop extrême et me fait faire l'inverse de ce qu'il faudrait pour être bien et rencontrer vraiment la personne que je fantasme. J'ai besoin d'aiguillage.

C.

Chère C.,

Dans notre société, on peut avoir un sentiment d'addiction pour beaucoup de choses –cela inclut le sentiment amoureux. Parce que ce n'est pas la relation qui vous importe mais bien ses prémices. Ce n'est pas la personne aimée qui vous bouleverse mais bien celui qui vous croyez voir en lui. C'est un comportement égoïste, au fond. Vous vous faites votre propre histoire. Quand la réalité la rattrape, vous pouvez vous complaire dans la souffrance, encore une fois liée à un fantasme amoureux. Ce schéma recommence encore et encore. Vous dites que vous ne vous suffisez pas. Mais pour tous ces atermoiements, vous semblez vous suffire amplement. C'est moins la question de l'autonomie que celles de la dépendance et de l'hyperactivité intellectuelle qui se posent. Vous pouvez tout à fait vous retrouver seule avec vous-même. Demandez-vous pourquoi vous avez besoin d'y ajouter le fantôme d'une tierce personne pour agrémenter vos journées et vos réflexions.

Personnellement, je suis de celles qui ont été biberonnées aux romans d'Helen Fielding. Le premier volume du Journal de Bridget Jones était ma bible, et celle de mes amies, alors que nous avions à peine nos règles. Avant ça, je m'étais construit une culture de romans et de films où tous les personnages féminins étaient de grandes amoureuses ou des femmes qui rêvaient de l'être. Je pense avoir mis plus de dix ans à me défaire de ces schémas toxiques. Au cinéma, il existe un test appelé le test de Bechdel, crée par la dessinatrice américaine Alison Bechdel, qui définit si un film est féministe ou pas du tout. Le test est fondé sur trois questions simples: le film doit contenir au moins deux femmes nommées (nom-prénom) dans l'œuvre. Ces deux femmes doivent parler ensemble. Et elles doivent parler d'autre chose que d'un homme. Ce test est aussi valable dans la vie. Les femmes n'ont pas vocation à parler d'hommes sans arrêt, de relations ou de fantasmes de relations. C'est plaisant, je sais. C'est probablement plus facile et léger que de parler d'actualité ou de problèmes au travail. Mais il faut essayer.

Demandez-vous ce qui vous définit en dehors de ça: avez-vous des passions? Êtes-vous fière de ce que vous faites au quotidien? Il est possible de remplir sa vie par autre chose que ses fantasmes. Peut-être que si vous aimez tant vous raconter des histoires, vous pourriez utiliser ce don pour autre chose? Comme écrire ces histoires ou aider à résoudre celles des autres...

Comme toutes les addictions, celle-ci a besoin d'un sevrage. Si vous ne pensez pas vous en sortir seule, vous ne devriez pas hésiter à faire appel à un·e professionnel·le. Sinon, engagez-vous dans autre chose. Quelque chose que vous pourrez vous raconter ou raconter aux autres quand vous ne serez pas activement en train de le faire. Quelque chose qui vous donne une responsabilité ou qui nourrit une passion. Ce dont vous avez besoin, c'est d'un défi. C'est aussi de succès. Je peux vous assurer que vous vous suffisez. Vous avez juste besoin de vous prouver que vous pouvez y croire. Je ne doute pas, moi, que vous valez plus que le premier inconnu croisé dans la rue.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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