Culture

Les puissances occultes et lumineuses de «Zombi Child»

Temps de lecture : 4 min

Entre Haïti jadis et la France actuelle, le nouveau film de Bertrand Bonello invoque les magies blanche et noire du cinéma pour faire se répondre tragédie historique et drame sentimental.

Fanny (Louise Labeque), possédée par un diable qui n'a rien d'exotique. | Ad Vitam
Fanny (Louise Labeque), possédée par un diable qui n'a rien d'exotique. | Ad Vitam

Il y a un cérémonial, des funérailles, à Haïti. Et puis quelque chose d'anormal advient. C'est là-bas, c'est jadis.

Ce sont des manifestations de forces qui ne sont pas «rationnelles» –mais la passion amoureuse ou la fureur vengeresse ou la volonté de pouvoir sont-elles rationnelles? Les pulsions humaines sont-elles rationnelles?

D'où ça sort, ça? Des jeunes filles vêtues de costumes étranges, obéissant à des rituels bizarres.

Ce n'est pas du vaudou haïtien, c'est un héritage de la Révolution française et de l'administration napoléonienne. Ce culte-là porte le nom de Demoiselles de la Légion d'honneur. Ce rituel se nomme Éducation nationale. Cette épreuve initiatique, adolescence. C'est en France aujourd'hui.

Le film se passe ici et maintenant, mais aussi là-bas et jadis. Le voyage entre le monde des vivants et celui des morts est aussi un voyage dans l'espace, entre France et Haïti, et un voyage dans le temps, entre présent, époque de la traite et ère de la dictature Duvalier.

On entre dans le film de Bertrand Bonello sans comprendre où il nous emmène. Tant mieux! Il y aura ce film fantastique, fantomatique et cruel, là-bas aux Antilles et ce film d'adolescentes, ici dans cette institution en banlieue parisienne.

Il y aura une histoire d'amour enflammé d'une jeune fille, Fanny, un cours d'histoire de Patrick Boucheron. Il parle de Jules Michelet qui parle du peuple, c'est bien de cela qu'il s'agit –et on peut se souvenir qu'il a aussi parlé de celles qu'on appela sorcières, qu'ailleurs on nomme mambo.

Mambo Kathy (Katiana Millfort) en action.| Ad Vitam

D'étranges chemins de désir et de chagrin mèneront de la classe du prof à l'autel de la prêtresse. Il faudra avoir affaire au zombi, et peut-être au redoutable Baron Samedi.

Captain Zombi et l'ombre des morts

Les zombis (sans «e»), ces êtres entre la vie et la mort qui font partie de la culture haïtienne, n'ont pas grand-chose à voir avec les zombies de la pop culture hollywoodisée d'aujourd'hui même s'il y a eu une filiation passée par le sublime Vaudou de Jacques Tourneur et, plus tard, La Nuit des morts-vivants et ses suites de George Romero.

Ce sont plutôt des âmes en peine, mais des âmes qui ont encore un corps, un corps qui peut être exploité.

Clairvius (Mackenson Bijou), qui fut zombifié | Ad Vitam

Il y aura la jeune fille haïtienne, Mélissa, qui se lie au groupe d'élèves, les jeux, les défis, les rivalités, les amitiés de jeunes filles d‘aujourd'hui, le lycée, le rap. Mais Melissa est aussi fille de résistante à l'oppression macoute et, peut-être, descendante de zombi.

En filigrane, la présence subliminale de ça:

Je sais où sont enterrés

Nos millions de cadavres

Je suis comptable de leurs os

Je suis comptable de leur sang

Je suis peuplé de cadavres

Peuplé de râles d'agonies

Je suis une marée de plaies

De cris de pus de caillots

Je broute les pâturages

De millions de morts miens

Je suis berger d'épouvante

Je garde un troupeau d'os noirs

Ce sont mes moutons mes bœufs

Mes porcs mes chèvres mes tigres

Mes flèches et mes lances

Mes laves et mes cyclones

Toute une artillerie noire

À perte de vue qui hurle

Au cimetière de mon âme!

Ainsi débute un poème de René Depestre, écrivain cité en exergue du film. Avec les esprits les plus puissants et les plus affreux, ceux de la mémoire de la traite, il faut aussi ruser.

Écarts et envoûtements

Il faut bouger, être souple et sérieux, attentif et dansant, pouvoir sourire des ridicules et des archaïsmes de nos rituels, entendre comme geste poétique la mise en miroir d'émois sentimentaux adolescents et de catastrophe historique.

À Haïti en 1962, à l'enterrement du grand-père, quelque chose est arrivé... | Ad Vitam

Bertrand Bonello sait capter ces énergies aussi hétérogènes semblent-elles, séquence après séquence il sait rapprocher le lointain, le différent, pour laisser sourdre une émotion, une tendresse, une frayeur juste.

L'amour fou d'une adolescente y est un feu dévorant, la mémoire des tragédies haïtiennes, jusqu'au tremblement de terre, y est un tapis de braises. Les lueurs des bougies la nuit des jeunes évadées du dortoir et dans le secret d'un cérémonial se répondent.

Quand Napoléon créait cette institution à la fois républicaine et aristocratique, Haïti secouait le joug esclavagiste et devenait la première république noire. Mais Fanny aime si intensément Pablo.

Peut-être la tante de Mélissa saura-t-elle l'aider, dans son pavillon de la banlieue parisienne, avec son savoir venu des îles, et avant cela du Bénin sur les bateaux négriers. Les écarts sont extrêmes, tout vibre et se répond.

Qui est l'enfant zombi? Celle qui vient des Caraïbes hantées par un passé de violence et de mysticisme, celle qui brûle d'un désir qui est sans doute banal, mais peut la détruire. Bonello se garde de répondre trop vite.

Il choisit d'approcher, avec considération, ce qui est vécu, ressenti, perçu, par les unes et les autres.

Rituel de la République française, rituel vaudou, rituel d'adolescentes se mêlent autour de Fanny, de Mélissa (Wislanda Louimat), à droite sur l'image, et de leur amies. | Ad Vitam

Se déploie alors, comme souvent dans les films de l'auteur de L'Apollonide, de Saint Laurent et de Nocturama, une grâce immédiate dans la manière de composer les plans, de laisser circuler de l'air et du sens autour du moindre geste, d'une zone vide, d'une parole chuchotée.

Dans le cimetière de Port-au-Prince, dans la salle d'arts plastiques de l'institution fondée par Napoléon, dans les champs de canne à sucre où souffrent les demi-morts se développe un récit comme un réseau, dont la plupart des fils convergent vers les femmes noires exilées en France, la nièce et la tante.

Il y a des formules et des apparitions, des ombres et des lumières: les envoûtements sont bien réels, cela s'appelle du cinéma. Cela s'appelle la beauté.

Zombi Child

de Bertrand Bonello, avec Louise Labeque, Wislanda Louimat, MacKenson Bijou, Katiana Milfort.

Durée: 1h43, sortie le 12 juin 2019

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