Société

Dans le Quartier latin, un couvent ouvert à tous, surtout aux femmes

Temps de lecture : 11 min

Au coeur du Ve arrondissement de Paris, le monastère des sœurs de l'Adoration réparatrice est un lieu chargé d'histoire qui a su se placer dans l'air du temps.

Les quatres sœurs du couvent de l'Adoration réparatrice prônent des valeurs de fraternité et d'amour, dépassant les clivages religieux. | Walid Kachour 
Les quatres sœurs du couvent de l'Adoration réparatrice prônent des valeurs de fraternité et d'amour, dépassant les clivages religieux. | Walid Kachour 

Rue Gay-Lussac dans le Quartier latin. Une artère couramment fréquentée par les amoureux du Paris estudiantin, située à quelques mètres du Panthéon, des universités de la Sorbonne ou encore des terrasses des restaurants. Au numéro 39, touristes ou habitant·es de la capitale perspicaces ont pu observer une plaque en marbre marquée de l'inscription «Monastère des sœurs de l'Adoration réparatrice». À côté, un grand portique abrite un lieu au premier abord froid et silencieux. Un décor qui tranche avec le brouhaha habituel de ce quartier animé.

L'épopée d'un lieu historique

La congrégation des sœurs de l'Adoration réparatrice a vu le jour en 1848, un temps où la rue Gay-Lussac et les bâtiments haussmanniens n'existaient pas encore. «C'était un Paris de campagne, à une époque où il y avait encore les vaches et les poules. Ce lieu porte un historique de Paris», détaille Delphine-Marie Duplan, l'une des quatres sœurs du monastère. À sa naissance, l'ordre religieux n'avait pas de lieu où s'établir.

«Ce bâtiment fait partie des rares couvents et monastères parisiens. Il y en avait beaucoup avant la Révolution française, mais ils ont été saisis par l'État au cours de celle-ci et les communautés ont été dispersées», explique Renaud Rochette, agrégé d'histoire et chargé de la formation et de la recherche à l'Institut européen en sciences des religions de Paris.

En 1860, la mère Marie-Thérèse fait construire un monastère allant de la rue d'Ulm jusqu'à la rue Gay-Lussac, qui n'était pas encore percée. Durant cette période, la bâtisse pouvait compter jusqu'à quatre-vingts sœurs.

À cause de la diminution du nombre des religieuses, le lieu devient ingérable. Une partie de l'habitation est alors vendue à l'Institut Curie en 1977. L'entrée de la chapelle de la rue d'Ulm est détruite, impliquant la reconstruction de l'actuel lieu de prière en 1980. Alors que l'Observatoire du patrimoine religieux dénombre près de 500 édifices à restaurer, faute de moyens, le monastère des sœurs de l'Adoration a, lui, su traverser les décennies grâce à un modèle de financement pérenne.

L'édifice est construit en 1860. | Walid Kachour

Louer pour mieux gagner

Dès la fondation de son couvent, la mère Marie-Thérèse pense à mettre en place un système de revenu financier solide et régulier pour les sœurs. Elle songe donc à la mise à disposition d'un bâtiment locatif géré par un syndicat et situé à l'entrée de l'enceinte. «Elle ne connaissait pas à l'époque l'évolution actuelle de la taxe d'habitation du Ve arrondissement», rigole Delphine-Marie Duplan, âgée de de 44 ans.

Ces loyers assurent des rentes pérennes et créent l'équilibre budgétaire de l'ensemble de la structure religieuse. Pour tous les autres monastères qu'elle a créé, la mère Marie-Thérèse dont le corps repose rue Gay-Lussac appliquera ce mode de financement innovant. «Elle était visionnaire pour l'époque. Généralement les sœurs étaient des artistes manuelles dans la confection de vêtements liturgiques, mais ce n'est pas ça qui paye les factures», abonde la religieuse originaire de Châteauroux.

Le monastère emploie aujourd'hui quatre personnes, toutes en CDI. «Il ne faut pas systématiquement associer les sœurs avec le manque d'argent. Nous en avons suffisamment avec ce trésor.» Cette sécurité financière offerte par les loyers du bâtiment locatif non religieux permet aux sœurs d'accomplir une mission caritative sur les deux autres bâtiments dont dispose l'établissement.

Depuis près de deux siècles, le lieu perpétue une tradition d'accueil à bas prix pour différentes demandes, via la location de quelques chambres. Une partie hôtellerie qui se décompose en deux parties. D'un côté, les demandes d'hébergements courts pour ceux et celles qui souhaitent faire une retraite.

«Il ne faut pas systématiquement associer les sœurs avec le manque d'argent»

Delphine-Marie Duplan, religieuse au monastère des sœurs de l'Adoration

De l'autre, des demandes d'hébergements à l'année réservés à des étudiantes de plus de 25 ans —âge limite pour résider en foyer estudiantin dans la capitale— désirant du calme pour étudier et réviser.

Le couvent abrite aussi des habitations destinées à des religieuses venant d'Afrique et d'Asie qui se forment à l'Institut catholique de Paris, situé rue d'Assas. Ces dernières sont souvent issues d'autres congrégations religieuses basées à l'étranger avec lesquelles les sœurs de l'Adoration ont établi des partenariats pour qu'elles deviennent formatrices dans leur pays.

Des hébergements annuels sont également réservés à certaines religieuses issues d'autres congrégations et qui souhaitent retrouver une vie lambda, elles qui ont abandonné logement et travail pour se consacrer à Dieu. Dans ce cas-là, le monastère du Quartier latin leur offre une solution de repli, le temps pour elles de retrouver un emploi et une vie stable tout en disposant d'un accès à un lieu de prière permanent.

Un moyen de se réhabituer en douceur aux codes de la société. «Nous leur offrons un véritable sas, le temps de remettre le pied à l'étrier en vivant dans un hébergement pas cher», détaille celle qui est rentrée dans la congrégation il y a vingt-trois ans.

Chambres réservées aux femmes

La condition majeure pour pouvoir résider au monastère: respecter le mode de vie silencieux des religieuses. Pour ce qui est de l'appartement locatif qui jouxte les chambres et la chapelle, aucun critère confessionnel n'est exigé. Il est simplement demandé aux locataires de mener une vie assez calme.

«Il y en a qui sont ici depuis de nombreuses décennies. Certaines personnes ont aujourd'hui entre 75 et 85 ans et résident là depuis 40 ans. On les accompagne dans leur vieillesse. Le gain humain est génial. Il y a une fidélité et une vraie amitié qui se sont créées. Cette ressource n'est pas qu'un porte-monnaie. Il y a une vraie humanité», soutient Delphine-Marie, qui a fait son engagement définitif en 2007.

Depuis une dizaine d'années, l'accès aux chambres est réservé aux femmes et ce à cause de quelques problèmes rencontrés avec les hommes. «Certaines femmes se faisaient draguer. Certains hommes n'ont pas compris qu'ils venaient dans un esprit religieux. Quand on vient ici, c'est pour se consacrer à Dieu. On peut bien se calmer pendant deux jours quand même. Ce n'est pas Tinder.» Seuls les hommes consacrés à Dieu, comme les prêtres, sont encore autorisés à effectuer de courts séjours.

Prier devant le Christ reste le cœur de l'activité des sœurs et des fidèles qui viennent régulièrement se recueillir dans la chapelle ouverte toute la journée, de 7 heures à 21h50. Il doit toujours y avoir quelqu'un de présent pour respecter la prière 24 heures sur 24.

«Ça fait dix ans que je viens ici [...]. C'est un lieu où l'on peut prier toute la journée. C'est l'esprit saint qui m'a emmené ici. Je viens avec mon fils de 16 ans quelques fois. On vient le dimanche faire l'adoration tous les deux. Je fais énormément de retraites dans d'autres lieux. J'en ai fait une de trois jours avant Pâques. Jésus est une continuité. Sans lui, on n'est rien», témoigne Valérie, fidèle originaire de Thiais dans le Val-de-Marne.

«Quand on vient ici, c'est pour se consacrer à Dieu. On peut bien se calmer pendant deux jours quand même. Ce n'est pas Tinde

Delphine-Marie Duplan

Un boulot à plein temps

Quand ce ne sont pas les croyants, les sœurs prennent le relais. Un système d'inscription par téléphone propose même des prières de nuit pour les fidèles qui doivent s'engager à se recueillir pendant une heure et à rester dormir dans une chambre, la congrégation étant fermée. Elles se relaient toute la nuit pour qu'il n'y ait aucune coupure. Le planning est établi en amont par les sœurs. «On fait le plein tout le temps, c'est un truc de malade

Dans la journée, religieuses et croyants se rassemblent durant cinq temps de prière. Chaque sœur dispose également de deux périodes de prières individuelles et silencieuses pendant deux heures ainsi qu'une demi-heure supplémentaire de lecture de la Bible. «Nous passons chaque jour cinq heures et demie à la chapelle.»

La vocation première de la congrégation reste toutefois la prière à la chapelle et le maintien de la présence de Jésus, matérialisée par le Saint-Sacrement. Ici réside le cœur du processus de l'Adoration réparatrice: prier devant Jésus traduit une action d'adoration. Mais, pour pouvoir l'adorer il faut que ce dernier soit réprésenté dans la chapelle par ce qu'on appelle le Saint-Sacrement, une grande hostie trônant sur l'autel et à la vue de tout le monde, même après la messe.

«L'adoration du Saint-Sacrement est une pratique courante dans le catholicisme. L'originalité des sœurs de l'Adoration est de créer une adoration perpétuelle, c'est-à-dire que le Saint-Sacrement est exposé en permanence et fait l'objet d'une adoration continue», explique l'historien Renaud Rochette.

Habituellement, l'hostie est un petit morceau de pain consommé durant la messe et qui représente le corps du Christ. Sa consommation permet aux fidèles de recevoir l'eucharistie, dont le prolongement est la matérialisation de la grande hostie dans l'espace.

«C'est le cœur fondamental de notre présence ici. Notre fondatrice disait que notre vie sert à dire qu'il est là. On est les témoins pour dire qu'il est vraiment là. Pour nous, cette hostie est la présence réelle de Jésus

Le Saint-Sacrement est une grande hostie trônant sur l'autel. |Walid Kachour

La religieuse n'a pas manqué de rappeler l'importance du sauvetage de certaines reliques de la cathédrale Notre-Dame représentant Jésus. Parmi elles, la couronne d'épines ou encore la sauvegarde de plusieurs hosties, témoins de la présence réelle. «Monseigneur Aupetit avait dit que le trésor de Notre-Dame était l'hostie, qui représente fondamentalement Dieu. Elle a été construite que pour ça. Jésus est encore là

Effet Notre-Dame et menaces

Au sujet de la catastrophe survenue le 15 avril 2019, en tout début de Semaine sainte, la congrégation a adopté une position critique et tranchée, notamment sur la question de la levée de fonds et de l'énorme émotion suscitée par le drame.

«Le vrai drame, ça aurait été qu'une seule personne perde la vie. Beaucoup ont manqué de délicatesse, à la vue du tissu social et des difficultés économiques actuelles. On promet des sommes astronomiques en quelques minutes, alors que l'on dit qu'il n'y pas d'argent pour aider les uns et les autres. Je peux comprendre le désarroi de ceux qui tirent la langue au quotidien», déplore la religieuse du monastère des soeurs de l'Adoration.

La série d'attentats visant des églises au Sri Lanka le jour de Pâques en avril 2019, et ayant fait au moins 290 morts, a beaucoup plus choqué la congrégation, d'autant plus que l'écho médiatique a été moins important que celui de la cathédrale parisienne.

«Pour la catastrophe de Notre-Dame, il y a eu certes des pertes d'œuvres d'art, des tableaux ou encore certaines statues. Mais le vrai trésor, c'est la présence de Jésus, comme l'a rappelé Monseigneur Aupetit.» La couronne d'épines, sauvée des flammes par les pompiers, aurait été posée sur la tête de Jésus avant sa crucifixion, à en croire l'évangile de Matthieu.

Depuis l'incendie de Notre-Dame, le retour au religieux a également été constaté chez les sœurs. «Depuis l'incendie, on observe une énorme hausse de fréquentation. On a eu une rencontre avec pas mal de prêtres. On voit des gens qu'on ne voyait jamais avant. Nous ne savons pas si ce sera qu'un feu de paille mais c'est important d'être ouvert et de les accueillir», détaille la religieuse.

«On promet des sommes astronomiques en quelques minutes, alors que l'on dit qu'il n'y pas d'argent pour aider les uns et les autres»

Delphine-Marie Duplan

«Il n'est guère étonnant que certains catholiques aient besoin de trouver du réconfort dans la prière, en particulier dans un lieu voué à l'Adoration réparatrice. Évidemment pas au sens matériel, mais au sens spirituel: réparer ce qui est abîmé par le péché car Jésus ressuscité présent dans l'hostie est, pour les chrétiens, source de la vie nouvelle», abonde de son côté le spécialiste.

Malgré une tradition d'ouverture et d'hospitalité, le monastère a récemment fait l'objet de certaines menaces en lien avec l'actualité.

Ces dernières années, la France a été la cible de nombreuses attaques, au titre de revendications liées à de prétendus motifs religieux. Nous pouvons citer les attentats de Paris du 13 novembre 2015, ceux de Charlie Hebdo et plus récemment l'assassinat du Père Hamel dans l'église de Saint-Étienne-du-Rouvray (Seine-Maritime) le 26 juillet 2016. Une vague de violences débouchant sur un vrai sentiment d'insécurité pour les religieuses du Quartier latin.

«Nous sommes connues du coin. Il y a une école juive en face de chez nous. Donc s'il y a des “malades”, car je n'appelle pas ça des croyants qui veulent trouver des lieux symboliques que tout le monde connait, ils peuvent venir chez nous et faire n'importe quoi.»

Avec l'ouverture de la chapelle en continu toute la journée, n'importe qui peut pénétrer le lieu, lequel ne dispose d'aucune sécurité à l'entrée. «Nous nous sommes posé la question du renforcement de la sécurité, mais nous nous sommes dit que notre vie était dédiée à rendre Jésus accessible à tous.»

Ce sentiment de cible potentielle s'est atténué au fil des mois, même si le fait de porter une identité religieuse crée des réactions dans la vie de tous les jours, mais qui sont majoritairement très respectueuses. «Dans de très rares cas, il y a des réactions violentes car mon identité est perçue comme une agression.» Le message de paix et d'amour véhiculé par les sœurs reste généralement bien perçu.

Tolérance et solidarité

L'Adoration réparatrice, au cœur du message monastique qu'entend délivrer la chapelle depuis bientôt deux siècles, prône des valeurs de fraternité et d'amour, dépassant les clivages religieux. Prier devant Jésus, c'est avant tout faire partie d'une solidarité humaine. Les retombées positives de la prière peuvent bénéficier à des non croyants vivant de l'autre côté de la planète.

Lorsque le couvent accueille des demandes de séjour, le critère confessionnel n'est pas essentiel, puisque la présence à la chapelle n'est pas obligatoire. Delphine-Marie Duplan confie avoir déjà accueilli des personnes athées.

«Qu'est-ce que c'est d'être croyant aujourd'hui? Selon la vie des personnes, il y a eu une transmission de foi, peu importe la religion. J'ai accueilli une petite fille de huit ans à la chapelle sans ses parents. J'étais au départ inquiète. Elle ne m'a pas parlé de foi ni de Jésus mais elle s'y sentait bien

La religieuse reçoit beaucoup de demandes de prières lorsqu'elle se déplace dans la rue: «Beaucoup de musulmans m'interpellent et me disent “ma sœur, priez pour moi”. Nous prions pour de vraies intentions que des gens nous ont confiées, des vrais noms et des vraies douleurs

«On est des frères et des sœurs en humanité avant d'être dans des chemins de prière différents», conclut-elle. Adorer, c'est aussi tolérer.

Walid Kachour

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