Égalités / Culture

Le premier auteur de l'histoire était une autrice

Temps de lecture : 4 min

Elle s'appelait Enheduanna et a composé (au moins) deux hymnes à la déesse sumérienne Inanna il y a quarante-trois siècles.

Détail du Disque d'Enheduanna retrouvé à Ur, ancienne capitale sumérienne. | Mefman00 via Wikimedia Commons
Détail du Disque d'Enheduanna retrouvé à Ur, ancienne capitale sumérienne. | Mefman00 via Wikimedia Commons

Quelle est la plus vieille voix du monde? Une voix morte depuis bien longtemps, mais qui nous parle encore. Autrement dit, en version question du Trivial Pursuit pour un camembert marron, qui est le plus ancien auteur? Indice: ce n'est pas Homère.

Si à travers les peintures rupestres de la préhistoire, on peut voir des subjectivités exprimer quelque chose (mais quoi exactement, on ne le saura peut-être jamais), le premier texte écrit par un auteur identifié et qui revendique son identité date de -2.300 ans.

Nous sommes en Mésopotamie, dans l'empire d'Akkad.

Carte de l'empire d'Akkad. | Sémhur et Zunkir via Wikimedia Commons

Cela correspond grosso modo à l'Irak actuelle. À cette époque, en Europe, c'est encore le Néolithique –soit le moment où on a domestiqué la nature, on s'est approprié des terres et où tout a commencé à dérailler.

Plus ancienne trace d'un «je»

En Mésopotamie, un certain Sargon d'Akkad a renversé le roi et pris le pouvoir dans le nord de la région. Il marche ensuite sur le sud pour étendre son territoire. Il conquiert la ville d'Ur, une prestigieuse capitale sumérienne. Pour mieux contrôler son nouvel empire, il décide de nommer sa fille, Enheduanna, grande prêtresse d'Ur. Elle est au service du dieu de la lune, Nanna.


Mais dans la ville d'Ur, le nouveau pouvoir impérial est mal vu. Un homme, Lugal-Ane, tente de mener un soulèvement. Il destitue Enheduanna de son statut de grande prêtresse et fait d'elle une simple guérisseuse, avant de la forcer à l'exil. On ignore quelle fut exactement son attitude pendant cette révolte, mais elle semblait avoir des choses à se reprocher.

Lors de son exil, elle rédige deux textes de supplication à la déesse Inanna dans lesquels elle semble se repentir de ses fautes, sans en préciser la nature.

Ses textes sont remarquables parce qu'ils sont, jusqu'à présent, la plus ancienne trace d'un «je». Ce qu'il reste des paroles d'une femme qui disait «je» il y a quarante-trois siècles. Les textes antérieurs que nous avons sont des textes administratifs ou de la comptabilité. Quant à l'Épopée de Gilgamesh, elle date de cinq siècles plus tard.

Évidemment, Enheduanna est devenue un symbole dans les cercles féministes. Le premier auteur connu de l'humanité était une femme, et on n'en parle jamais.



Mais voilà, il a fallu que cela se complique. Dans un élan d'enthousiasme, les chercheurs ont attribué des hymnes et des poèmes à Enheduanna qui ne seraient pas d'elle. Les poèmes, notamment, seraient nettement postérieurs.

Restent tout de même les deux hymnes à la déesse Inanna. La locutrice dit s'appeler Enheduanna et raconte son histoire avec suffisamment de détails –mention du soulèvement de Lugal-Ane et de son exil– pour confirmer qu'il s'agit d'elle. Sauf que plusieurs spécialistes doutent encore. Comment une femme dans cette société patriarcale aurait-elle pu écrire?

Le chercheur Jean-Jacques Glassner différencie la narratrice et l'auteur. Si la locutrice parle bien d'elle-même à la première personne, le texte a pu être commandé à un érudit royal qui l'aurait rédigé au nom d'Enheduanna. Mais Glassner reconnaît qu'il ne s'agit que d'une hypothèse sans aucune preuve. Pourquoi, en l'état actuel des connaissances, ne pas accepter l'hypothèse la plus simple, c'est-à-dire que la narratrice = l'autrice?

«J'ai récité cette chanson pour vous»

Ce qui reste, c'est bel et bien une voix de femme qui nous parle à quarante-trois siècles d'écart et qui s'adresse à une déesse. Le texte en anglais est consultable sur le site d'Oxford. Je me permets d'en proposer une version massacrée, juste histoire de vous donner une idée du texte.

«Dame de tous les pouvoirs divins, resplendissante lumière, femme vertueuse habillée de rayons, aimée de An et Uras. Maîtresse du paradis, au grand diadème, qui aime la belle coiffure convenant aux hauts offices de la prêtresse, qui détient tous ses sept pouvoirs! Ma dame, vous êtes la gardienne des grands pouvoirs divins. Vous avez pris les pouvoirs divins, vous les avez suspendus à votre main. Comme un dragon, vous avez déposé du venin sur des terres étrangères. Quand, comme Iskur, vous rugissez sur la terre, aucune végétation ne peut vous résister.»

Ça ne vous rappelle pas Daenerys Targaryen? Attendez la suite: «À votre cri de guerre, ma dame, les terres étrangères s'inclinent. Lorsque l'humanité se présente devant vous, émerveillée par le rayonnement et la tempête, vous saisissez le plus terrible de tous les pouvoirs divins. À cause de vous, le seuil des larmes est ouvert et les gens marchent le long du chemin de la maison des grandes lamentations. [...] Qui peut refroidir votre cœur enragé? Votre colère malveillante est trop forte. Ma dame, votre humeur peut-elle être apaisée? Fille aînée de Suen, votre colère ne peut être refroidie. [...]
Moi, Enheduanna, prêtresse d'En, j'ai apporté le fruit sacré à votre service. J'ai porté le panier rituel et entonné le chant de joie. Mais les offrandes funèbres étaient apportées, comme si je n'avais jamais vécu là. Je me suis approchée de la lumière, mais elle me brûlait. Je me suis approchée de cette ombre, mais j'ai été couverte d'une tempête. Ma bouche mielleuse est devenue écume. [...] Dois-je mourir à cause de mes chansons saintes?»

Sur son exil: «Il m'a fait voler comme une hirondelle par la fenêtre. J'ai épuisé ma force de vie. Il m'a fait marcher à travers les buissons épineux des montagnes. Il m'a dépouillée du légitime vêtement de la prêtresse. Il m'a donné un couteau et un poignard en me disant: “Ce sont des ornements appropriés pour toi.”»

Elle demande ensuite pitié à la déesse qui va la juger, et elle espère que son chant va l'apaiser: «J'ai récité cette chanson pour vous. Qu'un chanteur vous répète à midi ce qui vous a été récité au milieu de la nuit.»

Voilà les premiers mots humains qui nous sont parvenus.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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