Égalités / Sports

Non, le football n'est pas moins bien quand ce sont des femmes qui jouent

Temps de lecture : 5 min

C'est juste différent.

Les joueuses françaises au Parc des Princes (Paris), le 6 juin 2019, veille du match d'ouverture France-Corée du Sud de la Coupe du monde féminine de football 2019. | Lionel Bonaventure / AFP
Les joueuses françaises au Parc des Princes (Paris), le 6 juin 2019, veille du match d'ouverture France-Corée du Sud de la Coupe du monde féminine de football 2019. | Lionel Bonaventure / AFP

La huitième édition de la Coupe du monde féminine de football débute ce vendredi 7 juin en France. Si j'attends l'événement avec impatience, c'est parce que j'ai grandi, ballon au pied, à jouer contres des garçons, foot à la récré et foot à la télé. Pourtant, depuis toute petite, j'entends que «le football féminin c'est moins bien que le football masculin».

Idem sur Twitter à l'approche du match d'ouverture France-Corée du Sud: «C'est pas un sport pour les filles», «C'est nul à regarder», «C'est moins spectaculaire», «Ça n'intéresse personne». Ma préférée: «Ah jpeux pas, y'a du curling sur gazon».

L'académicien Alain Finkielkraut, invité de CNews, a lui aussi donné son avis, non sans une pointe de sexisme, concernant l'événement:

«Oh mais c'est pas possible! Et après on va faire le rugby féminin? [ça existe et c'est très bien, ndlr] C'est très bien que les femmes jouent au football, c'est très bien […] Mais ça ne me passionne pas, c'est pas comme ça que j'ai envie de voir les femmes.»

Un jeu moins physique mais plus technique

Le football féminin est souvent défini comme moins spectaculaire. En cause, la dimension athlétique du jeu proposé par les joueuses. Le sport reste le même: même terrain, même durée, mêmes règles, même ballon mais le jeu n'est pas développé de la même manière.

Sébastien Duret, fondateur de Footoféminin, site référence en France, l'explique ainsi: «Une rencontre de football féminin est moins hachée et moins interrompue, ce qui fait qu'il y a une plus grande fluidité dans le jeu. L'intensité est différente. Une athlète féminine n'a pas la même puissance physique qu'un athlète masculin mais par le fait que le jeu soit plus continu, on a quelque chose de tout autant spectaculaire. Il y a moins de contacts, moins de fautes, moins de simulations et d'interruptions ponctuelles et moins de contestations des décisions de l'arbitre, ce qui fait que le jeu reprend plus vite.»

Après la première édition du Mondial féminin en 1991, les arbitres –plus habitués aux matchs masculins– se sont plaints d'être plus fatigués après la compétition.

En 2014, une étude réalisée par une équipe de recherche du département STAPS (sciences et techniques des activités physiques et sportives) de l'Université du Pays Basque a mesuré la différence de performance entre footballeurs et footballeuses. L'équipe a suivi 100 joueurs et joueuses participant à la Ligue des champions de l'UEFA. Les résultats obtenus montrent que les hommes sont plus rapides et plus endurants. Cependant, sur l'aspect technico-tactique, les deux sexes sont à égalité: même nombre de ballons touchés, de duels gagnés et même temps de possession.

Plus le football féminin se professionnalisera, plus la différence physique entre les deux sexes tendra à se réduire: «On a des athlètes qui n'ont pas la même préparation que leurs homologues masculins, souligne Sébastien Duret. Toutes les joueuses qui participent à la Coupe du monde ne sont pas professionnelles. Là où ça se resserre concernant le niveau, c'est qu'aujourd'hui des équipes comme l'Australie deviennent prétendantes au titre grâce à la professionnalisation de leur championnat national. On a des joueuses de mieux en mieux préparées car on leur donne plus de moyens pour l'être, avec des staffs beaucoup plus étoffés qui permettent de travailler tous les aspects du jeu, que ce soit physique ou tactique.»

Si l'impact physique n'est pas le même, le football féminin ne perd pas en spectacle. Des joueuses comme Tobin Heath (États-Unis), Alex Morgan (États-Uni), Marta (Brésil), Dzsenifer Marozsán (Allemagne), Eugénie Le Sommer (France) ou encore Lieke Martens (Pays-Bas) éblouissent le monde du ballon par leurs prouesses techniques: roulettes, passements de jambes, coup du sombrero, flip-flap. ¡Olé!

Il y aura toujours des gens pour dire que les femmes sont inférieures aux hommes, mais ramener sans cesse cela à la performance, ça trouve ses limites.

La télévision, alliée du développement du foot féminin

Pour la première fois depuis sa création, la Coupe du monde féminine sera retransmise sur TF1 et Canal+, gage d'une médiatisation accrue pour le Mondial [en 2015, W9 était le seul diffuseur de la compétition, ndlr]. Avec de tels dispositifs, il sera intéressant de voir si le public est au rendez-vous.

Selon Sébastien Duret, «on peut s'attendre à plus d'un milliard de téléspectateurs au niveau mondial et à de très bons scores d'audience au niveau national». Par ailleurs, l'édition 2015 avait réuni 750.000 spectateurs dans le monde et avait permis à W9 de signer une audience record lors du match France-Allemagne. L'engouement pour cette compétition se traduit aussi au niveau de l'explosion des droits TV. Le Parisien rapporte que «TF1 aurait payé 10 à 12 millions d'euros pour cette édition contre 850.000 euros pour W9 en 2015».

«Si les spectateurs se montrent en masse, les sponsors vont suivre. Pour des grandes marques comme Nike et Adidas qui visent un marché de masse, les femmes représentent 50% des potentiels acheteurs. Une marque n'a pas d'âme, elle n'est ni machiste ni féministe. C'est la dynamique de l'offre et de la demande qui va faire évoluer les choses pour le foot féminin –bien plus que les performances sportives en elles-même», assure Gary Tribou, directeur du master Marketing et gestion du sport de l'Université de Strasbourg.

Des enjeux bien au-delà des résultats sportifs

L'économie du football féminin a besoin d'une médiatisation pour exploser réellement. De fait, l'écart salarial entre les deux genres est astronomique: les footballeuses gagnent 96% moins que leurs homologues masculins.

Le 8 mars dernier, à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, vingt-huit joueuses américaines ont décidé d'attaquer leur fédération pour «discrimination sexiste institutionnalisée», «ce qui se matérialise en premier lieu par des écarts de salaire conséquents par rapport à ce que touchent les hommes».

Plus récemment Ada Hegerberg, premier Ballon d'or féminin, a tout bonnement choisi de boycotter la Coupe du monde afin de protester contre les inégalités salariales.

«La réponse de certaines fédérations était de dire que les recettes perçues par le football féminin étaient moins élevées; mais cette Coupe du monde va certainement remettre des discussions sur la table», avance Sébastien Duret.

Représentation

Depuis la Coupe du monde féminine en 2011 et les bonnes performances de l'équipe de France [la sélection féminine avaient atteint les demi-finales avant de s'incliner face aux États-Unis, ndlr], le nombre de licenciées –joueuses dirigeantes et arbitres confondues– est passé de 78.000 à 170.000 aujourd'hui. Mais comme le rappelle Brigitte Henriques, organisatrice du Mondial féminin, «sur les deux millions de licenciés du football en France, seulement 7% sont des filles».

Pour Béatrice Barbusse, sociologue et secrétaire générale de la Fédération française de handball, cette Coupe du monde est l'occasion de faire tomber certaines barrières pour toutes les filles et les femmes: «Donner une visibilité à une telle compétition montre aux femmes que rien n'est impossible, elles peuvent devenir joueuse, arbitre, entraîneuse ou même dirigeante. On ne peut pas imaginer quelque chose que l'on ne voit pas. Afin de comprendre les enjeux de cette compétition, il faut se rappeler que le football féminin et le sport féminin en général reviennent de très, très loin.»

Aurélie Rodrigues

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