Culture

Elton John a-t-il tenté de se suicider, et autres questions sur «Rocketman»

Temps de lecture : 11 min

À quelques détails près, le biopic de Dexter Fletcher sur Elton John est plutôt fidèle à la réalité.

Taron Egerton dans Rocketman, en salle depuis le 29 mai 2019. | Capture d'écran via YouTube
Taron Egerton dans Rocketman, en salle depuis le 29 mai 2019. | Capture d'écran via YouTube

Attention: cet article dévoile des éléments-clés de l'intrigue de Rocketman.

Vous attendez des années qu'un film sorte sur la vie d'une rock star excentrique, mondialement célèbre, petit Anglais timide passant à une vie d'excès avant de se ressaisir et de se réconcilier avec ses vrais amis, et voilà qu'il y en a deux qui sortent coup sur coup!

Pourtant, en dehors de ces similitudes superficielles (sans compter qu'ils partagent le même réalisateur, Dexter Fletcher, qui a remplacé Bryan Singer sur le tournage du biopic consacré à Freddie Mercury), Rocketman, qui raconte comment Reginald Dwight est devenu la superstar Elton John et comment ses deux identités ont fini par se réconcilier, est un film très différent de Bohemian Rhapsody.

Tout d'abord, Bohemian Rhapsody repose essentiellement sur la recréation de scènes de concerts ou de studio, avec des chansons qui collent beaucoup aux versions originales, tandis que Rocketman ressemble plus à une comédie musicale à l'ancienne, avec des personnages qui se mettent à chanter pour exprimer leurs émotions et des danseurs qui surgissent tout à coup dans un cadre anodin, comme une fête foraine.

Rocketman n'a en outre pas peur de revisiter radicalement les chansons et leurs arrangements –le single de 2001 «I Want Love», par exemple, est chanté par le jeune Reginald, sa mère, son père et sa grand-mère.

Enfin, contrairement au chanteur de Queen, le sujet du biopic en question est encore bien vivant, à tel point qu'il officie même en tant que producteur exécutif du film. Cela fait-il de Rocketman une version aseptisée de la vérité ou bien Elton John a-t-il été d'accord pour offrir un portrait de lui sans fard? Examinons cela de plus près.

L'oreille musicale incroyable du petit Reginald

Dans le film, le premier aperçu du talent de Reginald Dwight apparaît lorsque, petit garçon, il reproduit une mélodie sur le piano familial après l'avoir entendue à la radio, ce qui impressionne sa grand-mère et sa mère, qui décident que lui payer des leçons de piano serait un bon investissement.

À l'âge de 11 ans, il remporte une bourse pour aller étudier à la prestigieuse Royal Academy of Music. N'ayant préparé aucun morceau pour l'audition, il est admis après avoir reproduit le morceau qu'il vient d'entendre jouer par la professeure.

Elton John est connu pour avoir une oreille remarquable. D'après une histoire répétée à la fois sur son site internet et dans de multiples biographies, le jeune Reginald aurait choqué sa famille en jouant au piano «Les patineurs» de Waldteufel uniquement à l'oreille.

«Je me souviens lui avoir joué un jour un prélude de Handel. Il me le rejoua comme un véritable gramophone.»

Helen Piena, professeure de piano d'Elton John

Son biographe Philip Norman a écrit que «même tout petit, Reggie Dwight était capable d'entendre un morceau de musique une seule fois et de le rejouer note pour note au piano».

Il obtint bien une bourse pour la Royal Academy of Music, où il se rendit tous les samedis pendant quatre ans et prouva sa capacité à reproduire de longs morceaux de musique après une seule écoute, ce dont témoigna sa professeure d'alors.

«Je me souviens lui avoir joué un jour un prélude de Handel. Un morceau de quatre pages, raconte Helen Piena dans la biographie de Philip Norman. Dès que j'eus fini, il me le rejoua comme un véritable gramophone.»

Sa relation avec son père

Stanley Dwight, le père d'Elton, est dépeint comme un vétéran de la Royal Air Force froid et distant dédaignant le talent musical et la sensibilité de son fils –un rejet qui sous-tendra une grande partie des problèmes d'amour-propre de la star par la suite.

La blessure est encore ravivée lorsque, plus tard, Elton rend visite à son père et découvre que ce dernier a une relation beaucoup plus affectueuse avec les deux fils issus d'un second mariage, les demi-frères d'Elton.

Cela correspond à n'en pas douter au récit qu'a fait Elton John de sa propre enfance. En 2011, lors d'une interview donnée au Sunday Times, il parla de son père comme d'un homme «dur, peu émotif», qui était «dédaigneux, déçu et finalement absent. J'aurais juste voulu qu'il salue ce que j'avais fait. Mais ça n'est jamais arrivé».

À ses yeux, la relation de son père avec sa nouvelle famille exacerba son impression d'être rejeté. Dans la même interview, il ajouta: «Ce n'était pas qu'il ne savait pas se comporter avec les enfants. Il nous a laissés, il s'est remarié, il a fondé une nouvelle famille et d'après tout ce que j'ai entendu, il a été un très bon père avec eux. Ce n'était pas une question d'enfants, c'était moi.»

«Stanley a été décrit comme un monstre dominateur. Mais c'était un homme adorable et un bon père.»

Edna, belle-mère d'Elton John

Geoff Dwight, le demi-frère d'Elton John, conteste cette représentation de son père. Il a notamment déclaré au Daily Mail: «Quand j'étais petit, Elton était toujours à la maison. Nous nous amusions beaucoup lors des fêtes, des vacances, etc.» Il précisait qu'Elton John «n'oubliait jamais d'envoyer une carte à notre père pour Noël ou son anniversaire» et que Stanley a dormi avec une photo d'Elton à côté de son lit jusqu'à sa mort.

De même, Edna, la belle-mère d'Elton John, a indiqué à Norman que «Stanley a été décrit comme un monstre dominateur. Mais c'est totalement faux. C'était un homme adorable, un bon père et un mari affectueux». Elle a en outre ajouté que, loin de décourager le talent musical de son fils, Stanley lui avait acheté un piano en 1963 –et elle a montré la facture.

L'origine du nom de scène d'Elton John

Comprenant que sa voie se trouve dans le rock'n'roll, Reginald (interprété par Taron Egerton, qui s'était fait connaître dans Kingsman) commence à jouer avec un petit groupe dans des bars le samedi soir.

Assez rapidement, ils accompagnent des groupes américains de soul en tournée, ce qui pousse l'un de ses compagnons à lui faire comprendre qu'il lui faudrait un nom un peu plus rock que Reginald Dwight. Il répond en empruntant le prénom du camarade en question, Elton, mais se trouve pris de court lorsqu'il doit choisir un nom. Jusqu'au moment où, alors que l'éditeur Dick James lui demande son nom, il repère une photo de John Lennon accrochée au mur. L'inspiration lui vient.

Dès le début de l'année 1963, Elton John, fan d'Elvis, était dans un groupe qui faisait des reprises de Ray Charles et de Jim Reeves dans un hôtel (et non dans des bars) à proximité de son Pinner natal, non loin de Londres. Plusieurs de ses membres formèrent le groupe Bluesology en 1964. Un an plus tard, ils accompagnèrent effectivement plusieurs groupes de soul américains en tournée en Angleterre, comme les Isley Brothers ou Patti LaBelle and the Bluebelles.

Elton John a bien tiré son prénom d'un autre membre de Bluesology, le saxophoniste Elton Dean –qui a joué plus tard avec le groupe de rock Soft Machine. Le «John», en revanche, ne vint pas de Lennon mais de l'un de ses premiers mentors, le bluesman Long John Baldry, dont les différents groupes ont beaucoup influencé certains des plus grands noms du rock britannique (notamment Mick Jagger, Charlie Watts, Jack Bruce, Jimmy Page ou Rod Stewart) et qui avait embauché Bluesology pour l'accompagner en 1966. Elton John admirait Baldry parce qu'il était l'un des rares artistes de l'époque à être très estimé tout en étant ouvertement homosexuel.

Sa relation avec Bernie Taupin

Dans le film, Elton John se retrouve dans le bureau du patron de maison de disques Dick James (interprété par Stephen Graham) dans l'espoir d'être signé. Dick James est impressionné par la mélodie qu'Elton John lui compose sur le champ, mais lorsqu'il évoque les paroles, Elton confesse qu'il ne les écrit pas. James lui confie alors des feuilles remplies de paroles en lui demandant de les mettre en musique.

Elton rencontre le parolier, Bernie Taupin (joué par Jamie Bell), dans un café et les deux deviennent rapidement amis, Elton allant jusqu'à considérer Bernie comme le frère qu'il n'a jamais eu. Leur amitié est sans doute préservée par leur méthode de travail à distance: Bernie remet les paroles à Elton ou les lui envoie par courrier, puis Elton se charge de trouver une mélodie en quelques heures.

Cela ressemble d'assez près à ce qu'il s'est passé, si l'on en croit ce qu'avait raconté Elton John au magazine Rolling Stone en 2011: «Je suis allé à Liberty Records alors que j'étais encore membre de Bluesology et je leur ai dit: “Je peux chanter, je peux composer, mais je ne sais pas écrire de paroles.” Un type m'a remis une grande enveloppe en papier kraft qui n'avait pas été décachetée et m'a dit: “Prenez ça, ça nous a été envoyé par un type du Lancashire.”» Elton John a ajouté que Taupin et lui n'avaient «jamais écrit une chanson en étant dans la même pièce».

Elton John et Bernie Taupin en séance de dédicaces, le 21 mars 1995 à Hollywood. | STR / AFP

L'interview confirme aussi que les deux collaborateurs ne se disputaient jamais ou presque, puisqu'Elton John y déclare: «Nous ne nous sommes jamais disputés au sujet de la musique et je crois même que nous ne nous sommes jamais disputés tout court.» L'intervieweur observe pourtant qu'une entrée d'agenda datée du 12 janvier 1969 apparaissant sur le livret de l'album Captain Fantastic and the Brown Dirty Cowboy mentionne: «Me suis engueulé avec Bernie.»

Elton John admet également qu'il pouvait lui arriver de toucher aux textes de Taupin –par exemple en supprimant un couplet entier de «Daniel»–, mais que ce dernier ne lui avait «jamais posé de question à ce propos et ne s'en était jamais plaint».

Paradoxalement, cette méthode de travail va à l'encontre du concept central de Rocketman, selon lequel les chansons exprimeraient l'état d'esprit d'Elton John à des moments cruciaux de sa vie. Si Taupin écrit les paroles en étant seul et isolé, on voit mal comment elles pourraient toutes être fondées sur l'expérience personnelle d'Elton John.

Le succès immédiat à Los Angeles

Grâce à la force des chansons du duo, Dick James les signe pour trois albums et leur obtient six concerts au Troubadour, célèbre scène-tremplin de Los Angeles. Apprenant que certaines de ses idoles comme les Beach Boys ou Leon Russell se trouvent dans le public, Elton refuse d'abord de sortir du vestiaire, avant d'accepter et de rencontrer un véritable succès.

C'est exactement ce qui s'est passé. Elton John est arrivé sur scène sans que personne ne l'attende, mais le public s'est enflammé dès le premier soir –Rolling Stone a classé ces dates parmi les cinquante plus grands concerts de l'ère du rock.

Une excellente critique du Los Angeles Times catapulta Elton John et Bernie Taupin parmi les noms qui comptaient. Taupin affirma plus tard que les concerts au Troubadour avaient été l'élément déclencheur de leur carrière.

Le rapport d'Elton John aux femmes

Dans le film, alors qu'ils sont encore inconnus, Elton John et Bernie Taupin emménagent ensemble dans un appartement. Elton entame une relation avec la belle hippie propriétaire des lieux, Arabella. Inutile de dire que cela finit mal.

Pendant ses années d'addiction, il rencontre Renate, technicienne d'un studio d'enregistrement extrêmement sympathique et compréhensive. Espérant qu'une gentille femme pourra mettre un peu d'ordre dans le chaos qu'est sa vie, il l'épouse. Encore une fois, cela ne dure pas.

Entre les deux, Elton a découvert la vraie passion avec le ténébreux John Reid (incarné par un Richard Madden, Robb Stark dans Game of Thrones, particulièrement aguicheur), avec lequel il développe une sorte de relation à la Ike et Tina Turner –hormis que la violence est ici principalement morale et non physique.

Dans la vraie vie, Elton John s'est fiancé en 1969 avec une dénommée Linda Woodrow (qui était davantage une secrétaire avec les pieds sur terre qu'une hippie fantasque), qu'il fréquentait depuis deux ans. Il annula le mariage moins d'un mois avant sa date officielle.

La légende veut que, confronté à la perspective d'une vie tranquille en banlieue, il sombrât dans une profonde dépression, avec des tendances suicidaires, et que ce fût Baldry qui le persuada d'y mettre un terme, en lui disant: «Oh, bon sang, tu vas te marier alors que tu aimes Bernie plus que tu n'aimes cette fille. C'est ridicule.» Cela aurait valu à Baldry de devenir, en hommage, le «someone» de «Someone Saved My Life Tonight», chanson d'Elton John et Bernie Taupin sur la rupture.

En attendant, tout comme dans le film, la relation entre le compositeur et le parolier a toujours été strictement platonique.

Elton John, qui se revendiquait publiquement bisexuel, rencontra l'ingénieure du son Renate Blauel lors de l'enregistrement de son album Too Low for Zero en 1982. Ils se marièrent en 1984 –John Reid était témoin. Après avoir passé la majeure partie de leur mariage sur des continents différents, ils divorcèrent en 1988.

Elton John et Renate Blauel le jour de leur mariage, le 14 février 1984, à Sydney. | STF / AFP

Elton John attribua ce mariage à son désir de fonder une famille et au fait que, comme il le déclara au Los Angeles Times en 1992, «même si je me savais gay, je la trouvais très attirante et je pensais que le mariage pourrait me guérir de tout ce qui allait mal dans ma vie».

Sa tentative de suicide

Dans le film, alors que son immense fortune et sa célébrité ne font qu'accentuer son profond sentiment de solitude, Elton s'enfonce de plus en plus dans un abîme d'alcool, de drogues et de plaisirs décevants.

Sa mère et sa grand-mère le rejoignent pour une grande fête autour de la piscine de sa demeure de Los Angeles, mais il reste seul dans sa chambre à s'abreuver d'alcool et de médicaments. Lorsqu'il en sort, c'est pour se jeter du plongeoir en annonçant qu'il a décidé de se tuer.

En dépit d'un succès incroyable (sept albums d'affilée numéros un des ventes aux États-Unis et de loin le meilleur vendeur d'albums des années 1970), Elton John a effectivement sombré dans une spirale très médiatisée d'isolement et d'addictions, avant de finalement trouver le salut dans la désintoxication et la thérapie.

«C'était le stress. Mais c'était tout moi. Je n'allais clairement pas me tuer en faisant ça.»

Elton John

«Je traînais dans la maison, je restais sans me laver durant trois ou quatre jours, je ne dormais plus, je regardais du porno tout le temps, je buvais une bouteille de scotch par jour. J'étais boulimique, aussi. Je pouvais ne pas manger pendant trois jours, puis avaler six sandwiches au bacon et un gros pot de glace d'un seul coup, avant de tout vomir. Et puis j'allais me doucher et je recommençais le cycle infernal», a-t-il expliqué au Daily Telegraph en 2010.

Elton John a bien fait une tentative de suicide théâtrale en face de sa mère et de sa grand-mère: il a sauté dans la piscine en criant «Je vais mourir!» après avoir avalé soixante Valium. «C'était le stress, s'est-il rappelé dans la même interview. Cela faisait cinq ans que je travaillais non-stop. Mais c'était tout moi. Je n'allais clairement pas me tuer en faisant ça. Et bien sûr, ma grand-mère a trouvé exactement quoi me dire: “Je suppose que nous ferions mieux de rentrer tous ensemble à la maison, maintenant.”»

Ellin Stein Journaliste

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