Égalités / Culture

«Fight Club», mâle-être social

Temps de lecture : 6 min

C'est toute la force du film de ne pas brosser le spectateur dans le sens de ses représentations, mais de lui rappeler à quel point sa psyché est le produit d'influences dont il ne sait que faire.

Jack façonne sa version fantasmée de lui-même dans une icône publicitaire vitupérant contre les modèles publicitaires. | Capture d'écran via YouTube
Jack façonne sa version fantasmée de lui-même dans une icône publicitaire vitupérant contre les modèles publicitaires. | Capture d'écran via YouTube

Tous les personnes familières de la carrière de David Fincher le savent: le cinéaste n'est pas du genre à se mettre du côté de ses protagonistes. «Il [David Fincher, ndlr] n'a pas vraiment d'empathie pour les personnages. À l'image de Kubrick, c'est un réalisateur qui a une vision de la société qui est une vision de sociologue, presque d'entomologiste au sens où ils observent le comportement humain sans prendre parti», juge Dominique Legrand, auteur de David Fincher, explorateur de nos angoisses.

La filmographie de Fincher renvoie l'image d'un artiste qui aborde ses projets en hauteur (et non pas de haut), d'autant plus à l'aune de l'épure vers lequel a évolué son style depuis dix ans. The Social Network, Gone Girl, Mindhunter… Autant de récits en forme d'expériences de laboratoire, où comprendre les personnages revient à saisir les mécanismes de leurs réactions plutôt que s'approprier émotionnellement leurs états d'âme. Ce sont des sujets, au sens scientifique du terme.

Une de ses œuvres les plus révérées, Fight Club (ressorti en salle le 15 mai dernier) est paradoxalement celle qui pose le plus de questions. Car depuis vingt ans, adorateurs et détracteurs de cette adaptation du roman de Chuck Palahniuk s'accordent pour associer à David Fincher la charge anarcho-viriliste portée par le gourou charismatique Tyler Durden. Comme si Fight Club était une œuvre premier degré d'un artiste qui avait décidé de prendre appui sur son matériau pour hurler sa colère. Le choix d'une narration à la première personne, où le héros commente l'action en permanence et brise régulièrement le quatrième mur pour s'adresser au spectateur semble soutenir l'argument.

Pourtant, l'idée d'un Fincher se laissant autant guider par ses émotions semble ne pas coller. Surtout pour quelqu'un qui a connu la consécration trois ans plus tôt avec un film d'un sang-froid reptilien, Seven: «À l'époque, le seul exemple de proposition noirissime dans le cinéma hollywoodien, c'était Le silence des agneaux. Qui est un film brillant, magnifique mais qui se termine quand même relativement sur un happy end. Il n'y a pas de ça dans Seven, et c'est miraculeux que ça ait cartonné. Le truc, c'est que Fight Club s'est monté sur la base du succès de Seven, sur la base du star power renforcé de Brad Pitt qui se plaisait à jouer sur son côté icône», raconte Stéphane Moïssakis, journaliste spécialisé et contributeur régulier au podcast NoCiné.

Autrement dit, pas de raisons que Fincher change une recette qui a marché, en dépit du semi-échec de The Game, son film post-Seven. Et de fait, comme chez tous les grands cinéastes manipulateurs, le diable se cache dans les détails.

Je suis la vésicule biliaire de Jack

Si Fight Club commence comme un récit à la première personne, il se termine en dépeignant un monde déformé par les représentations mentales du narrateur. Une mutation qui s'opère avec le twist final (SPOILER: le héros est schizophrène, Tyler Durden n'existe pas), mais qui est évidemment préparée en amont par Fincher. Du générique de début qui anime le mouvement des synapses du personnage aux subtilités les plus commentées du film (l'insertion d'images subliminales), Fight Club suggère fortement que ce que nous regardons est généré en temps réel par le protagoniste.

C'est tout l'enjeu du dispositif de Fincher: nous ramener au point de vue d'un personnage qui évolue dans une réalité qu'il s'est inventée. Un peu comme si Martin Scorsese avait réalisé Shutter Island avec le procédé narratif des Affranchis. Évidemment, abolir à ce point toute distance de sécurité entre le public et le personnage, c'est prendre le risque de semer la confusion sur le propre parti pris du cinéaste. Mais la fausse évidence du procédé dissimule un jeu beaucoup plus retors avec le spectateur.

Un portrait-robot du spectateur visé

«Ça a quand même été vu comme un film rebelle, qui dit des choses sur la société. Mais je pense que le film était plus pervers que ça», estime Stéphane Moïssakis. Dominique Legrand pense que Fincher «n'a pas trop compris au début qu'il avait dégoupillé une grenade: pour lui, Fight Club c'était avant tout un bon sujet de cinéma». Pas plus que Les Affranchis n'est un tract de recrutement pour la mafia, Fight Club n'est le film d'un réalisateur en colère qui s'extériorise à travers le parcours de son héros. C'est un film sur un personnage en colère qui s'extériorise dans un dédoublement de personnalité. C'est une œuvre sur un troll qui urine dans le homard des 1% et vend du savon fabriqué avec de la graisse humaine aux grandes enseignes, réalisée par un troll qui fait de nous les confident·es imaginaires de ce prototype de la génération post-baby-boomers.

Une autopsie cérébrale du (pas encore) vieux mâle blanc. À peine désigné par un prénom, le double de Tyler, Jack, est un concept plus qu'un personnage lorsqu'on le rencontre. D'autant plus à l'aune du physique transparent de son interprète Edward Norton, qui surpasse comme à son habitude le poster boy en face à mesure que son absence de personnalité s'habite des nuances du rôle incarné. À l'inverse, le choix de Brad Pitt dans le rôle de Tyler Durden participe à l'ironie avec laquelle Fincher croque les schémas mentaux de Jack, individu qui façonne sa version fantasmée de lui-même dans une icône publicitaire vitupérant contre les modèles publicitaires.

On a souvent reproché à Fight Club de (trop) ressembler à son public-cible, mais ce n'est pas encore assez juste: il en est la reproduction physionomique. Ce n'est même plus un reflet, mais un portrait-robot du spectateur visé, le WASP qui assouvit ses pulsions de révolte au rayon dissidence du grand supermarché de la consommation culturelle des années 1990. Le dispositif est un cheval de Troie: Fincher offre au spectateur une séance de thérapie en le confrontant à une version d'usine de lui-même.

Un film narcissique sur un héros qui ne s'aime pas

Fight Club est un film au male gaze indéniable. Mais il l'est parce que les représentations du personnage constituent le moyen d'expression à travers lesquelles il transmet sa perte de repères. Le regard masculin n'est pas une fin en soi, mais un médium dans lequel le narrateur articule une vision du monde conditionnée par les codes de la société dans laquelle il évolue –codes qui sont aussi ceux du public de l'époque.

C'est toute la force de Fight Club de ne pas brosser le spectateur dans le sens de ses représentations, mais au contraire de lui rappeler à quel point sa psyché est le produit d'influences dont il ne sait que faire. Fincher sait s'y prendre pour titiller son public sans avoir l'air d'y toucher. C'est d'ailleurs tout l'enjeu d'un tel dispositif que de faire parler le narrateur sur ce qu'il ne dit pas, plus que sur ce qu'il veut bien formuler (Scorsese l'avait parfaitement saisi).

Ici, c'est le rapport à la femme qui formule le déni du personnage, dont la névrose est cristallisée dans son comportement passif/agressif avec le personnage d'Helena Bonham Carter. «Tout commence avec une femme nommée Marla Singer»: le motif refoulé des actions du narrateur se replie sur l'imagerie outrancièrement viriliste du fight club pour évacuer ces pulsions qu'il ne peut assumer.

Freud appelait ça le narcissisme primordial: il faut s'aimer soi-même pour pouvoir désirer autrui. Fight Club est un film narcissique, mais sur un héros qui ne s'aime pas. Contrairement aux films précités de Scorsese, où les personnages s'emparent du récit comme une mise en scène triomphante de leur ego –films qui se posaient comme de grandes œuvres sur l'hubris masculin–, dans Fight Club, c'est la démonstration triste de son impuissance.

Comment peux-tu te connaître si tu ne t'es jamais battu?

On pense un peu à Michel Houellebecq dans cette idée de joyeux drilles qui dépeignent la frustration masculine dans un monde de passions mortes. Mais c'est surtout à un autre film de Martin Scorsese que renvoie le film de David Fincher, à savoir Taxi Driver.

Comme Jack, Travis Bickle (le héros du Scorsese) est un asocial dont le rejet de la société traduit un profond dégoût de lui-même, généré notamment par son incapacité à être à la hauteur de ses représentations. Comme Jack, ce sentiment génère un malaise dans ses relations avec les femmes. Travis Bickle emmène son date dans un cinéma porno, Jack/Tyler Durden insère des images pornographiques dans les long-métrages mainstream qu'il projette. Tous deux partent d'une frustration du réel pour inventer une fiction dans laquelle leur alter ego va assouvir leur besoin de confrontation. Tous deux finissent avec un flingue dans la bouche: métaphoriquement chez Scorsese, littéralement chez Fincher.

Fight Club est le Taxi Driver d'une génération qui n'a pas traversé le Vietnam ou sa contestation pour se constituer. Ce sont les hommes qui n'ont rien connu, les enfants gâtés du capitalisme qui savourent le spectacle de sa destruction au son du «Where is my mind» des Pixies On en revient à une posture de troll que Fincher assume, avec la dose d'ironie que cela suppose («Détruire des immeubles, franchement… Ça me ferait de la peine si ça arrivait à Venise, mais à Los Angeles, je ne crois pas que ça m'attristerait»).

Taxi Driver était un grand film sur l'homme, Fight Club est le grand film sur l'homme postmoderne, qui a relégué les conséquences en annexe de son développement personnel. Le cinéaste déclarait faire confiance à ses contemporains pour comprendre l'ironie. Manifestement, nous ne sommes toujours pas prêts.

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