Égalités

Le centre d'archives LGBT+ de Paris n'attendra pas vingt années supplémentaires

Temps de lecture : 6 min

La Mairie a commis une erreur stratégique fatale en sous-estimant l'érudition et le savoir-faire des personnes qui refusent le défaitisme sur le centre d'archives LGBT+.

Drapeaux arc-en-ciel déployés sur la façade de l'hôtel de ville de Paris le 13 juin 2016, au lendemain de l'attentat dans une boîte de nuit LGBT+ d'Orlando (États-Unis). | Bertrand Guay / AFP
Drapeaux arc-en-ciel déployés sur la façade de l'hôtel de ville de Paris le 13 juin 2016, au lendemain de l'attentat dans une boîte de nuit LGBT+ d'Orlando (États-Unis). | Bertrand Guay / AFP

La présentation de la conférence de presse sur le projet du centre d'archives LGBT+ vient de se terminer, ce lundi 3 juin, et les interventions de la salle débutent. Phan Bigotte se lève et raconte comment les Archives nationales ont failli détruire l'ensemble de la comptabilité d'Act Up, qui a fait don des 35 mètres carrés de son patrimoine à la célèbre institution en 2014. Parmi ces documents, la facture de la crémation au Père-Lachaise de Cleews Vellay, le second président de l'association. Avec son fort accent vietnamien et la montée d'adrénaline qui caractérise toutes ses interventions, Phan s'insurge: «Ce bout de papier, c'est quand même pas la même chose qu'une facture de fourniture, c'est pas un document qu'on jette comme ça!»

C'est une anecdote révélatrice. La confiance s'est effritée entre le collectif Archives LGBTQI et la Mairie de Paris, les institutions patrimoniales, après deux ans de contacts et de réunions. Fin 2017, la Mairie avait de beaux projets: une grande exposition thématique, une conférence pluridisciplinaire, un engagement auprès des associations. Il a même été question, quelques mois plus tard, d'offrir une prestigieuse mairie du centre, preuve que la ville avait compris qu'elle ne s'en tirerait pas avec un local au rabais.

Les promesses non tenues pour 2020

Mais Bruno Julliard, premier adjoint d'Anne Hidalgo, qui se chargeait du dossier, a subitement quitté l'hôtel de ville. Comme souvent dans les administrations, il a fallu presque tout recommencer, Emmanuel Grégoire ayant pris un difficile relai, entre exaspération associative et calculs de la municipalité. La complexité est mise en avant par les responsables politiques, comme l'explique ce très bon article de Regards. Pour l'instant, le bilan de la Ville de Paris se résume facilement: «C'est un box entre les placards et une cave», rappelle Gwen Fauchoix en début de conférence de presse.

Il est désormais connu que le dossier des archives LGBT+ traîne depuis plus de deux décennies. Paris n'a pas d'archives homosexuelles, contrairement à Londres, Berlin, Amsterdam. Le modèle français universaliste, peu enclin à la considération des minorités, aimerait que les institutions patrimoniales se chargent de cet héritage et le répartissent, selon les supports, entre les archives nationales et départementales, l'INA, les musées, les bibliothèques.

En effet, pourquoi ne pas faire appel aux professionnel·les de la collecte, de la conservation, de la consultation et de la communication? C'est précisément parce que les personnes LGBT+ ne veulent plus voir leur histoire éparpillée aux quatre coins du pays et dormir loin du regard. Les associations présentes dans le collectif exigent désormais ce qu'elles ont toujours proposé: un lieu unique où tout est centralisé et où les décisions politiques et culturelles sont prises par des représentant·es de confiance. Et non par des institutions par ailleurs souvent concurrentes.

Il y a deux mois, Paris présente sa carte maîtresse. Le local de l'ancienne Galerie des bibliothèques de la Ville, rue Malher, dans le IVe arrondissement, 150 mètres carrés au rez-de-chaussée, 400 mètres carrés en sous-sol –dans un quartier inondable. Pas très joli comme symbole pour une sécurisation de documents rares. Et une première dotation: 100.000 euros de fonctionnement. En vue des municipales de 2020, Anne Hidalgo voudrait récolter des suffrages dans le centre de Paris où l'hémorragie du PS se confirme nettement.

Mais pourquoi rester dans le centre de Paris quand les arrondissements du nord et de l'est de la ville offrent tellement plus de choix? Et pourquoi même ne pas dépasser le périphérique? Le collectif Archives LGBTQI regarde avec envie du côté de Montreuil –ou de Saint-Denis où a lieu la première Marché des fiertés de banlieue ce week-end. Pour se rapprocher des quartiers populaires, être plus ouvert aux visites des classes scolaires ou étudiantes, pour sortir de cette image privilégiée du Marais qui, de toute manière, ne séduit plus beaucoup. Par exemple, la seule conférence sur le 50e anniversaire de Stonewall a eu lieu à Créteil... Le collectif admet que le Conseil régional d'Île-de-France est plus ouvert que la Mairie de Paris où les décisions viennent toujours du sommet sans la moindre transparence.

Un enjeu pour les municipales

Les élections municipales ressemblent désormais à une épée de Damoclès sur le projet des archives. La Mairie est socialiste depuis 2002 et ne cesse de faire valoir son bilan pro-LGBT+. C'est pourtant sous les mandats de Delanoë et d'Hidalgo que l'idée d'un centre d'archives a pourri dans les couloirs et que la frustration s'est développée dans de nombreux domaines. Aujourd'hui, le sujet numéro un des pouvoirs publics, c'est l'homophobie, les violences, le tout amplifié par les médias et les réseaux sociaux, toujours friands de faits divers. Est-ce que La République en marche sera plus intéressé par l'intérêt symbolique, culturel, éducatif et même touristique du projet? Rien n'est moins sûr quand on voit le retard pris par Emmanuel Macron sur les sujets de société comme la PMA, les droits des personnes trans, la fin de vie, etc. Pour l'instant, l'État sacrifie les demandes LGBT+ pour rassurer son électorat de droite, ce qui a réussi pour les élections européennes. En France, la droite centriste et libérale n'a toujours pas compris que c'est elle, dans les pays voisins, qui est souvent garante des droits et des acquis des LGBT+.

La conférence de presse a expliqué pourquoi l'appel d'offres de la Mairie de Paris a été refusé par le collectif Archives LGBTQI. Les raisons ne manquent pas. D'abord parce que le local de la rue Malher est irrecevable: il serait débordé dès les premières années, il finirait très vite par donner une image misérable de notre culture. Ensuite parce qu'un centre optimal doit se charger lui-même de la collecte, de la conservation, de la consultation et de la communication de ses trésors. C'est la règle des 4C établie par le collectif. Pour l'État, la conservation et la consultation des archives dans la salle de lecture restent sous le contrôle des institutions patrimoniales publiques, qui ne sont souvent pas formées à l'éventail culturel d'une communauté LGBT+ longtemps résumée aux deux premières lettres de son acronyme. À l'INA, c'est très difficile de trouver les documents liés au passé transgenre. Il n'y a pas de référencement qui comprenne le mot «queer». Pour la Mairie de Paris, le dispositif proposé rue Malher est un centre de tri ou de transit, mais sans salle de consultation, ce n'est pas un vrai centre d'archives.

Le projet est-il reparti pour vingt ans d'errements? Lors de la conférence de presse, le collectif Archives LGBTQI a insisté sur le fait qu'on ne pouvait plus attendre. «Les archives, ce n'est pas uniquement le passé, c'est l'utilisation du présent», a martelé Sam Bourcier. C'est à nous de produire cette histoire. Face à un discours de la Mairie toujours aussi technocrate, où on complexifie sans cesse le projet, où on oppose militant·es et spécialistes de la mémoire, le mémoriel et le pink washing, le collectif n'a pas perdu ces deux années. Des groupes thématiques se sont formés, les réunions se sont multipliées. Il s'est constitué une équipe solide avec des personnes sincères qui ont fait leurs preuves dans le passé et qui ont une horreur du bullshit administratif. Ce groupe est parvenu à obtenir une ligne et un consensus partagés par les principales associations LGBT+ et sida. Ce n'est pas si courant. Le front est uni, solide, et travaille (bénévolement) à produire.

Le milieu associatif fait bloc

La Mairie a commis une erreur stratégique fatale en sous-estimant l'érudition et le savoir-faire des personnes qui refusent le défaitisme sur le centre d'archives LGBT+. Oui, il existe des spécialistes des archives dans cette communauté, il y a des gens qui savent coder, qui savent accueillir le public et les donateurs, et nous sommes probablement meilleurs que la Mairie de Paris en matière de communication sur notre propre histoire.

L'idée communautaire reste centrale dans ce projet et c'est précisément ce qui gêne la Mairie. Le centre d'archives est un des rares sujets qui unit une communauté en manque de futur. Il est le lien entre les seniors et les jeunes, et toutes les sexualités et identités. Et derrière cette conviction, il y a un refus catégorique de nous laisser déposséder de notre passé en l'écartant entre plusieurs institutions. Le fond du sujet est politique: personne ne peut faire le travail mieux que le collectif qui doit vivre, financièrement, de son travail.

Personne ne sera payé à notre place pour faire fleurir notre héritage.

Didier Lestrade Journaliste et écrivain

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