Société

J'ai testé l'accompagnement sexuel et je pense que ce devrait être un droit

Temps de lecture : 5 min

[Tribune] Durant neuf mois, Pascale a eu recours à un professionnel pour se reconnecter à sa sexualité. Elle partage son expérience.

«J'ai pu oser, exprimer mes envies, mes peurs, mes retenues, expérimenter des pratiques sexuelles que mes viols m'avaient empêchée de connaître.» | Oziel Gomez via Unsplash
«J'ai pu oser, exprimer mes envies, mes peurs, mes retenues, expérimenter des pratiques sexuelles que mes viols m'avaient empêchée de connaître.» | Oziel Gomez via Unsplash

J'ai 53 ans et j'ai été victime de deux viols dans mon adolescence puis de neuf années de harcèlement par mon premier violeur. Ma sexualité a été une conquête difficile. Près de deux décennies de mariage dans lesquelles la sexualité s'est étiolée rapidement n'ont rien arrangé. Séparée, plus âgée avec un corps vieilli et grossi, j'avais renoncé à ma sexualité, ne me sentant pas assez «technicienne» pour répondre aux attentes de ces messieurs sur les sites de rencontre. En juin dernier, j'ai rencontré un homme qui souhaitait développer une activité d'accompagnant sexuel.

Il n'avait pas encore débuté dans ce domaine mais il était bien conscient du cadre d'exercice de cette profession: il le fallait sécurisant, avec un respect total, une progression au rythme de l'autre, le droit d'accepter puis de refuser, de demander, de fixer ensemble un ou plusieurs objectifs à atteindre en discutant des moyens à activer. Il souhaitait construire et expérimenter ce futur métier tel qu'il le concevait et m'a donc proposé de le tester ensemble. Ce que nous avons fait durant neuf mois.

Reconnexion au corps

Après des années de psychothérapie et malgré un sens de l'analyse très développé, je me sentais toujours totalement déconnectée de mon corps. Mais avec cette personne, la pratique de massages –dans un premier temps— m'a permis de prendre conscience que mon corps était vivant, que mon désir s'éveillait, que mes peurs de faire l'amour s'atténuaient. Ma confiance se développait et l'espace sécurisant dans lequel on évoluait m'a permis d'envisager une relation sexuelle avec cet homme. Je voulais me reconnecter avec mon corps, refaire une avec moi-même, me rassembler, me réparer, me découvrir et me ressembler enfin.

J'ai soulevé par le toucher et la sexualité le couvercle plombé qui étouffait ma profonde tristesse et mon désespoir

Aller avec cette personne dans l'acte d'amour, dans l'acte sexuel, m'a permis de refaire corps avec moi –c'est aller vers l'autre pour aller vers soi. L'autre, l'accompagnant sexuel, aura été le médiateur de cette réconciliation, de cette rencontre, de ce nettoyage à grande eau de toutes ces émotions enfouies qui ont détruit ma santé parce qu'elles ne trouvaient pas d'autre voie pour s'exprimer.

Le contact lors des massages et des relations sexuelles ont révélé des émotions violentes, des larmes intenses. J'ai soulevé par le toucher et la sexualité le couvercle plombé qui étouffait ma profonde tristesse et mon désespoir accumulés durant toutes ces années. Dans mon cas, la poursuite de mes psychothérapies pendant cette période m'a permis de dépasser et comprendre toute cette intensité de tristesse.

Est-ce pour autant plus difficile que certaines séances de psychothérapie chez un psychiatre? Pas forcément. Mais les douleurs et les souffrances que j'avais pu traiter jusque-là étaient celles de mon psychisme. Et là je suis allée découvrir, mettre à nu celles de mon corps.

Briser les chaînes

Les apports de cet accompagnement sexuel sont nombreux: j'ai pu oser, exprimer mes envies, mes peurs, mes retenues, expérimenter des pratiques sexuelles que mes viols m'avaient empêchée de connaître, apprendre, me libérer de chaînes que ces mêmes viols avaient installées entre ma sexualité et moi, prendre un plaisir infini, jouer, rire, partager, me sentir légitime, me sentir belle et désirée, comprendre que je pouvais donner un plaisir infini également à un homme, et le lui donner tout en prenant moi-même du plaisir à le faire. J'ai trouvé une liberté d'être. J'ai pu enfin me vivre comme une femme pleine et entière et non comme une série de traumatismes.

J'ai trouvé dans cette co-expérimentation du respect, de la tendresse, de l'écoute, du partage, des mots, un regard, de la compréhension, de la tolérance, de l'acceptation, de la présence et de la patience. Comme une invitation à être moi-même en dehors des traumatismes vécus, la légèreté dans la profondeur, le jeu dans la sexualité.

Avec mon accompagnant, nous avons beaucoup douté: et si nous nous attachions l'un à l'autre? Ce lien nous aura joué des tours, car il existe. Notre amitié s'est développée au fil du temps et nous avons parfois dépassé le cadre de l'accompagnement sexuel dans nos relations. Nous sommes conscients à quel point délimiter un cadre est le gage d'une réparation sécurisée pour la personne accompagnée et d'une protection indispensable pour le psychisme de l'accompagnant. Tout comme il nous paraît important de ne pas oublier que le rythme de progression varie d'une personne à l'autre.

Un obstacle: la loi

Mais mon accompagnateur sexuel est loin de pouvoir développer cette profession. Le cadre légal est inexistant. Si la question de l'accompagnement sexuel est généralement traitée, dans les médias, c'est par le biais de sujets sur des personnes en situation de handicap physique et/ou mental. Pour autant, la situation n'a pas évolué d'un point de vue législatif: le métier est toujours considéré comme de la prostitution. Les associations à l'oeuvre le font donc dans une véritable discrétion malgré l'engagement profond de plusieurs personnalités. L'hypocrisie reste le maître d'œuvre de cette approche.

Le MOOC sur la santé sexuelle pour tous proposé par l'Université Paris Diderot et issu des objectifs de développement durable de l'OMS et de l'Unesco auxquels la France a souscrit aborde, notamment, le sujet du droit à l'accès à une sexualité épanouie comme source de bonne santé. La sexualité est une énergie de vie et un droit. Nous sommes tous issus d'une relation sexuelle. Sans sexualité, pas de vie. Le législateur, en refusant de débattre la question, fuit ses responsabilités. Le problème est complexe, pour autant, le débat doit être posé et donner lieu à une loi.

Il n'y a pas que les personnes handicapées qui en ont besoin.

En refusant de garantir l'accès à une sexualité réparatrice, légitime, salvatrice et sécurisée aux personnes adultes qui en ont besoin, l'État refuse à ces personnes dont je fais partie l'accès à leur pleine identité, à leur corps, à leur légitimité. Il n'y a pas que les personnes handicapées qui en ont besoin. Les victimes de viols et d'agression, de violences morales et sexuelles, de relations abusives, les personnes complexées, les personnes trop timides pour tenter une approche directe, les personnes ayant vécu des relations compliquées avec leur partenaire ou non satisfaisantes, femmes ou hommes. Le droit à la réparation et à la sexualité est le même pour tous.

Définir un cadre

Il n'est pas question, ici, de promouvoir l'accompagnement sexuel: tout le monde ne peut faire ce métier et il est d'une importance capitale de veiller au profil et aux motivations réelles de celles et ceux souhaitant exercer cette profession. Il est donc nécessaire que les accompagnant·es sexuel·les soient formé·es. Psychopathologie, approche coaching ou thérapies brèves, sexualité, massages, législation, victimologie, handicap, égalité femme-homme peuvent être des axes d'approche. Il est aussi possible de s'inspirter des formations dispensées à l'étanger, comme en Suisse.

Quid de la supervision de l’accompagnant? Quid d’une démarche mixte: accompagnement sexuel et thérapie additionnelle ou complémentaire? Quid d’une démarche responsable et sécurisée? Quid d’une démarche légitime? Quid du droit à être soi pleinement et entièrement dans sa sexualité et la connaissance de soi quelles qu’en soient les raisons sous-jacentes?

À ce jour, la société civile a une conscience développée des besoins et de ce droit. En parler, témoigner ouvrent des discussions profondes et parfois douloureuses autour de moi depuis onze mois.

Comme me dit ma psychologue d'une association d'aide aux victimes, si avoir une sexualité avec son thérapeute n'est pas autorisé à ce jour, les actes sexuels, eux, peuvent être thérapeutiques. Encore faut-il en définir le cadre. Cadre qui légitimera notre droit à être et à exister pleinement en qualité d'être humain sexué.

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