Culture

«Lebanon»: Diplomatie sur grand écran

Etienne Augé, mis à jour le 28.02.2010 à 20 h 27

Pourquoi le Liban ne fait pas de films comme ça?

Dans la guerre que se livrent Israël et ses voisins arabes depuis des décennies, la dimension psychologique est essentielle. Les images en particulier servent à rallier le maximum de sympathisants à sa cause dans la grande tragédie du Moyen-Orient. Le cinéma joue donc un rôle majeur dans les batailles israélo-arabes, et Israël, par la qualité croissante de ses productions, marque des points dans le développement de sa diplomatie publique. Avec la sortie de Lebanon sur les écrans français se repose la question de la pertinence des informations dans la guerre des images et de la difficulté de trouver un «vainqueur» dans un conflit qui envahit les imaginaires. Le Liban, en laissant raconter son Histoire par d'autres pays, ne risque-t-il pas de la perdre?

Réflexions israéliennes

Récemment, Israël nous a habitué à des réflexions profondes sur ses guerres, que ce soit Kippour (2000), Beaufort (2007) ou le bouleversant Valse avec Bachir (2008). Ce film OVNI, documentaire en dessin animé d'Ari Folman a remporté de nombreuses distinctions dans le monde entier grâce à son extraordinaire devoir de mémoire sur l'invasion israélienne du Liban en 1982. L'aspect dessin animé renforce la dimension onirique du film, alors même que la précision dans les détails et l'enquête minutieuse du narrateur en font un élément essentiel d'une réflexion sur les guerres israélo-arabes.

Kippour, Beaufort et Valse avec Bachir ont en commun de mettre à mal le mythe de l'invincibilité de Tsahal. Lebanon continue cette tradition en montrant un équipage de tank de l'armée israélienne aux premiers jours de l'invasion du Liban, dans le cadre de l'opération «Paix en Galilée». Les militaires, jeunes appelés transis de peur et de fatigue, n'ont visiblement pas envie d'être dans le ventre de ce Merkava où ils vont croiser quelques acteurs du conflit libanais, comme un soldat syrien ou un milicien phalangiste. Les soldats israéliens ignorent pourquoi un «Arabe chrétien» peut être de leur côté, mais sont plus préoccupés par l'angoisse que peuvent ressentir leurs proches en les sachant engagés dans un nouveau conflit avec les Arabes.

Lebanon pourrait servir d'introduction à Valse avec Bachir et sa scène de clôture effrayante, où l'humanité semble étouffer. A ce moment, les Phalanges vengent la mort de leur chef Bachir Gemayel en massacrant la population des camps palestiniens de Sabra et Chatila, sous le regard des soldats israéliens. Film réflexion sur l'essence d'une nation millénaire et pourtant si jeune, Lebanon reflète les angoisses de ceux qui refusent la doctrine «Ein Brera» consistant à poser qu'Israël n'a pas le choix et doit se battre pour sa survie, quitte à perdre son âme. Le message est-il pour autant transmis de façon adéquate?

Censure

Ces films concernent autant l'histoire d'Israël que du Liban, pays voisins liés par un passé et un avenir commun. Le Liban, depuis la disparition de Maroun Bagdadi, n'a plus de cinéastes politiques de dimension internationale, même si Ghassan Salhab ou Danielle Arbid propose des pistes de réflexions mais qui ont du mal à dépasser le pays. Le problème du cinéma au Liban n'est pas la formation des futurs cinéastes. En effet, les écoles de cinéma sont pléthores et les Libanais bien formés sont réclamés partout dans la région, de Dubai à l'Arabie saoudite. Deux écoles, l'IESAV et l'ALBA, dominent largement, chacune multipliant les accords avec des écoles étrangères prestigieuses et produisant chaque année des professionnels reconnus.

Le problème du cinéma libanais réside plutôt dans des manques structurels. Contrairement à son homologue israélien, le gouvernement libanais ne soutient en aucune manière la production cinématographique. Dans un pays où payer des impôts serait presque vulgaire, l'Etat n'a pas les moyens, ni d'ailleurs la volonté, d'investir dans la culture. Au lieu d'aider le cinéma, les pouvoirs publics libanais auraient plutôt tendance à l'handicaper. Ainsi, la censure, pratiquée par la terrible sûreté générale, interdit nombre de longs-métrages - comme Valse avec Bachir - ou ampute les films lorsque leur contenu pourrait heurter les citoyens libanais.

Il existe une liste noire des films bannis du Liban pour leur contenu politique, mais la logique à laquelle elle obéit n'est pas accessible à des esprits rationnels: Fred Astaire est interdit, mais Steven Spielberg est toléré. De plus, le Liban étant un pays qui s'affirme «multiconfessionnel», les allusions à la religion dans le but de la remettre en cause ou pire encore de s'en moquer, sont prohibées. La censure manie ses ciseaux et, quand elle n'interdit pas purement et simplement le film, elle l'ampute. Stigmata (2000), film sans prétention théologique réelle, s'est ainsi vu autorisé puis retiré des écrans, avant d'être amputé de quarante-cinq minutes pour ressembler à un magma d'images. La sentence a été la même pour Civilisées (1999) de la cinéaste libanaise Randa Chahal Sabag qui cumulait les infractions: attentatoire à l'islam, pornographique et ordurier. La sûreté générale libanaise voulait couper quarante-sept minutes sur une durée totale de quatre-vingt-dix-sept, ce qui en aurait fait une fois de plus une bouillie incompréhensible.

Les cinéastes libanais doivent donc jouer avec la censure, obtenir des aides financières extérieures et composer avec le climat politique tendue sur fond d'attentats. Caramel (2007), le dernier succès du cinéma libanais au Liban et à l'étranger, est un joli film sur la condition de la femme, mais ne se permet pas de creuser les problèmes politiques du pays. Dans un pays où le Hezbollah joue le rôle de l'Etat et possède sa propre censure, il n'est pas bon de vouloir poser les questions qui dérangent. Le parti de dieu étend sa mainmise sur la culture: il a réussi récemment à faire interdire l'étude du journal d'Anne Frank dans une école privée pour apologie du sionisme (!), et il peut compter sur des légions de supporters qui n'hésitent pas à kidnapper temporairement les cinéastes impétueux qui aborderaient de trop près les questions épineuses du pays du cèdre.

Le Liban est-il alors dépossédé de son histoire par Israël? Tant que les cinéastes libanais ne proposeront pas leur vision de la situation dans la région, on pourra dire que oui. Mais les images passent de moins en moins par le cinéma, qui devient un acteur marginal de la guerre psychologique israélo-arabe. Les chaînes de télévision arabes se multiplient et développent leur audience, à l'image d'Al Jazeera qui émet en anglais avec succès, ou d'Al Manar, la chaîne du Hezbollah qui conquiert des parts d'audience de plus en plus en importantes là où elle est autorisée. Au final, s'il s'agit de prendre quelques indicateurs, le Liban marque des points: selon l'indice Nation Brand Perception Index, le pays du cèdre est passé du 175e au 43e rang dans le classement mondial entre le troisième et le dernier trimestre de 2009, ce qui signifie que le Liban est redevenu «une bonne marque». De son côté, Israël lance une nouvelle campagne de relations publiques visant à améliorer son image qu'il estime en piteux état. Lebanon, avec son honnêteté crue peut-il aider à améliorer l'image de l'Etat hébreu, en montrant un pays qui doute et ne se conduit pas comme une machine bien huilée? Ou Israël doit-il mettre en place un cinéma de propagande collant à sa doctrine militaire? Le Liban a choisi de ne pas choisir, et cela lui réussit plutôt bien. Pour le moment.

Etienne Augé

Image de une: Lebanon, DR

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