Société

Ce ne sera plus jamais la fête du slip

Temps de lecture : 5 min

Grande mode des années 1990, le slip est devenu au fil du temps le locataire le plus ringard de nos armoires.

Tellement ringard que c'est la seule photo qu'on a trouvée. | Don Johnson 395 via Flickr
Tellement ringard que c'est la seule photo qu'on a trouvée. | Don Johnson 395 via Flickr

«Mais pourquoi refusez-vous de porter un slip?!» Âgée de 25 ans, cette jeune femme ne comprend pas l'assemblée masculine en face d'elle. Les trois hommes interrogés, âgés de 25 à 60 ans, sont unanimes: le slip, c'est hors de question.

Elle voudrait éclaircir l'affaire. Mais ses interlocuteurs n'ont aucun argument si ce n'est ce «non» ferme et définitif. Ces trois lettres, comme un coup de semonce, relèguent le sous-vêtement, populaire jusqu'au début des années 1990, au fin fond des armoires. Dans Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré, qui met justement en scène une France masculine de cette époque-là, tous les acteurs filmés en sous-vêtements sont, sans exception aucune, en slip. Les mêmes scènes en 2019 –et sauf accord avec la célèbre marque Eminence– ne pourraient être tournées qu'en boxer ou caleçon.

En France, 100 millions de sous-vêtements masculins sont vendus annuellement. Et chaque année, c'est le slip qui chute le plus dans le classement. Le boxer, lui, est porté par près de six hommes sur dix. Selon certaines études, dont celle de Tena Men, spécialiste des protections contre les fuites urinaires pour homme, le slip parvient tout de même à se glisser second, devant le caleçon. Guillaume Gibault, le fondateur du bien nommé Slip français, présente peu ou prou les mêmes chiffres: selon lui, plus de la moitié des produits vendus sont des boxers. «Pour le reste, on peut compter 35% de slips et 10% de caleçons.»

Mais ces chiffres dépendent aussi de l'âge des acheteurs: «Les plus représentés sont les 35-40 ans», dépeint-il. S'il n'est pas si boudé dans les ventes, le slip serait en fait sauvé par les achats des seniors et des parents pour leurs enfants. «Chez nous, de 20 à 40 ans, je n'ai pas trouvé une seule personne qui porte un slip», confirme Serge Massignan, fondateur du blog de mode masculine Comme un camion.

Il est désormais temps de construire l'argumentaire de notre refus à considérer le slip comme un sous-vêtement digne de ce nom.

Sportsmen only

D'abord, soit il nous rappelle notre enfance, soit il nous rend plus vieux qu'on ne l'est déjà. «Nous avons grandi avec des boxers, reprend Serge Massignan. Il y a aussi cette opposition: “Je ne suis plus un gamin, je ne porte plus de slip.” On en a mis quand on était enfant. Même si on peut trouver des utilités, ça ne fait plus partie de nos habitudes.» Sur Doctissimo, ils sont très nombreux, dans un débat à bâtons rompus sur le sujet, à admettre avoir délaissé le slip dès leur entrée dans l'adolescence.

Aussi, le slip, accessoire échancré par excellence, serait réservé aux corps bien taillés. «C'est un petit peu plus compliqué d'accepter son corps en slip», avance Serge Massignan. D'ailleurs, les égéries des slips sont des sportifs, de David Beckham à Cristiano Ronaldo. Des corps galbés mis en valeur par le sous-vêtement. «On peut s'identifier aux sportifs, ajoute le spécialiste. Mais nous n'avons pas leur corps.»

Libération s'est attaqué à la question dès 2008. Le journaliste en charge de l'affaire était allé interroger des vendeurs, et là aussi, c'est le physique qui désignait la possibilité ou non de porter un slip. «On voit souvent des hommes plus âgés et bien enrobés nous demander des tailles pour des slips en lycra brillants bien serrés, confiait à l'époque un vendeur d'un grand magasin. Nous, mine de rien, on les redirige vers les caleçons ou les boxers. C'est quand même plus esthétique non?» Une autre vendeuse ajoutait alors, toujours selon Libé: «Moi souvent, j'imagine les types dans leurs mini-slips avec le bide qui dépasse, ça fait plutôt rigoler.»

Chez Slate, on n'a pas envie de se moquer. Mais on se range à l'avis des habitués. Surtout que le slip est également choisi par les sportifs pour des raisons pratiques. «Dans le maintien, le slip est un vêtement de sportif», affirme Guillaume Gibault, du Slip français. «Pour les sportifs, ce type de sous-vêtement offre plus de confort et empêche les parties de partir à gauche ou à droite. Les courses pourront se dérouler à merveille», indique le site de mode QueBellissimo.

Mais selon Serge Massignan, cela n'est que de la théorie et ne se confirme pas en pratique: «Des slips, les hommes peuvent encore en mettre pour un usage spécifique, parce que le slip va être considéré comme plus confortable. Mais pour la pratique sportive, on ne va pas mettre un slip, on met un boxer et ça se passe très bien.»

Pire que le slip, son frère

D'après Guillaume Gibault –qui prêche pour sa paroisse, ne lui jetons pas la pierre–, on est un peu trop dogmatique. «Les mentalités changent, le slip revient à la mode, quelle que soit la morphologie, assure-t-il. Il faut assumer un côté décalé.» Serge Massignan n'y croit pas: «C'est un peu comme les cosmétiques pour homme: ça fait des années qu'on nous dit qu'il y a une grosse tendance là-dessus alors que ce n'est pas le cas. On a cru pouvoir relancer la mode avec les sportifs, mais le slip reste globalement ignoré par les 20-40 ans.»

Le slip est aussi poursuivi par une rumeur qui lui veut du mal: il serait dangereux pour la santé. De nombreuses études, dont la dernière, publiée en août 2018 et relayée par France Info, confirment que plus on porte des sous-vêtements larges, plus on est fertile. Alors, à la poubelle, le slip?

S'il doit taper sur plus faible que lui pour ne pas être catalogué complètement ringard, le slip peut pointer du doigt son frère: le slip de bain. On touche là au pire. Dans certaines piscines ou dans les cures thermales, il survit grâce à son caractère obligatoire. «Neuf fois sur dix, on va te dire que tu n'as pas le droit au short de bain, et là tu fais la gueule. On est tellement plus habitué à porter ça. On se sent nu quand on porte un slip», confie Serge Massignan. Et parfois, sur la plage, lieu où les hommes sont libres de porter à peu près ce qu'ils veulent, un slip ou deux se perdent. «Pour 99% des mecs c'est un fashion faux pas, tranche le fondateur de Comme un camion. C'est très dur à assumer. Il faut avoir un certain physique, une assurance pour le mettre. Là, ça pourrait avoir son effet, et encore faut-il savoir les choisir, parce que ça reste super casse-gueule.»

Que ce soit pour le bain ou pour la vie quotidienne, trouver un trentenaire qui porte un slip n'est pas une mince affaire. Mes appels sur les différents réseaux sociaux sont restés lettre morte... jusqu'à ce qu'un Toulousain me contacte. Il a un copain qui porte fièrement le slip. Les cordialités échangées, il m'envoie son numéro de téléphone. Contacté pour une interview, celui-ci répond, laconique: «J'ai longtemps été porteur de slip, durant ma jeunesse. J'ai délaissé cet habit depuis quelques années maintenant.» Si, en plus, ceux qui en mettent n'assument pas, on ne peut plus rien faire pour le slip.

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