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À Baltimore, les espoirs déçus du mouvement Black Lives Matter

Temps de lecture : 6 min

Quatre ans après son soulèvement contre les violences policières, cette ville déshéritée à majorité afro-américaine reste dans l'impasse.

Immeubles en ruine, à quelques blocks du centre-ville de Baltimore. | Alexis Rapin
Immeubles en ruine, à quelques blocks du centre-ville de Baltimore. | Alexis Rapin

À Baltimore, États-Unis

«Cette ville meurt, et ils ne savent pas pourquoi», chantait Nina Simone dans «Baltimore». De toutes les plaies qui ont affligé l'Amérique moderne, aucune n'a épargné cette ville du Maryland à 64% afro-américaine: désindustrialisation et pauvreté d'abord, violence et délabrement urbain ensuite. Puis vinrent la drogue, la guerre contre la drogue et les violences policières.

«Bandage pour cacher la blessure»

Lorsque le 19 avril 2015, le jeune Afro-Américain Freddie Gray meurt aux mains de la police locale, c'est l'étincelle qui embrase la poudrière: huit jours d'émeutes consument les quartiers déshérités de la ville et la garde nationale est déployée dans les rues, faisant écho aux événements de Ferguson un an plus tôt.

Quatre ans plus tard, Baltimore incarne désormais les espoirs pour l'heure déçus du mouvement Black Lives Matter. Malgré les promesses politiques au lendemain du «soulèvement», comme on préfère l'appeler ici, la ville n'a vu émerger aucune réforme majeure de l'institution policière.

Si quelques procédures ont été revues afin d'éviter d'autres tragédies, «les mesures adoptées ne traitent pas la source du mal, elles ne sont qu'un bandage pour cacher la blessure», estime Kwame Rose, figure de proue des manifestations de 2015.

De fait, les six policiers mis en cause dans la mort de Freddie Gray ont depuis été disculpés et les mécanismes officiels de traitement des abus ont à peine évolué, malgré une considérable pression citoyenne.

Pour Lawrence Grandpre, chercheur auprès de Leaders of a Beautiful Struggle, une organisation locale militant pour les droits de la population afro-américaine, le constat est simple: «Il demeure tout simplement impossible de faire limoger un policier dans cette ville.»

Magasin d'alcool à l’abandon sur un corner (coin de rue) des quartiers est. | Alexis Rapin

Mentalité de «force d'occupation»

Ce n'est pourtant pas faute d'avoir matière à récriminations. En 2016, un an après les émeutes, un audit du Département fédéral de la justice détaillait sur pas moins de 163 pages les entorses généralisées du Baltimore Police Department (BPD) aux droits des citoyen·nes, et particulièrement à ceux des Afro-Américain·es.

Début 2018, un autre scandale faisait surface: un détachement spécial du BPD s'était adonné trois années durant à une véritable campagne d'extorsion et de recel de drogue à travers les quartiers noirs de la ville.

À Baltimore, parler de rupture de confiance entre forces de l'ordre et population relève de l'euphémisme. «Aux yeux de beaucoup de gens ici, la police agit et fonctionne de manière similaire aux gangs qu'elle combat, résume Lawrence Grandpre. Les policiers voient les quartiers noirs comme une jungle et n'estiment pas avoir de comptes à rendre à leurs résidents; ils considèrent au contraire devoir les garder sous contrôle.»

Une mentalité de «force d'occupation» dont peine visiblement à se défaire le BPD, malgré la triste procession des bavures et des protestations. «Nos méthodes ont changé en mots, mais pas vraiment en pratique. On applique de nouveaux termes à de vieilles façons de faire», déplore Melvin Russell, ex-chef de la division communautaire du BPD, l'équivalent local de la police de proximité. «La plupart des policiers actuellement en service à Baltimore ont été formés à une doctrine de tolérance zéro issue de la guerre contre la drogue des années 1990, constate-t-il, et il est difficile de changer ses méthodes lorsqu'on n'a rien connu d'autre.»

À la tête de sa division, il a tenté pendant des années de réparer le lien brisé entre les communautés afro-américaines et la police de Baltimore, elle-même à 40% noire. Tout juste retraité après quarante ans de service, il décrit le soulèvement de 2015 comme «une occasion manquée de revoir le système en profondeur».

Système sécuritaire malade

Ce qu'on appelle le «système», à Baltimore, c'est l'implacable enchevêtrement de violences, de dysfonctionnements et d'inerties politiques entretenu depuis plus de trente ans par la guerre contre la drogue –un carcan que devait magistralement porter à l'écran la série The Wire («Sur écoute»), créée par David Simon et Ed Burns.

L'ombre de la série, désormais vieille de plus de quinze ans, continue de planer sur la Baltimore d'aujourd'hui: c'est dans le quartier de Sandtown-Winchester, décor central de The Wire, que vivait le jeune Freddie Gray, dont le parcours, entre pauvreté et petite criminalité, n'est pas sans rappeler celui de plusieurs protagonistes de la saga. En vérité, pour qui arpente aujourd'hui les quartiers ouest de Baltimore, le constat majeur est que bien peu de choses semblent avoir changé depuis lors.

Dans les ghettos, la paralysie des pouvoirs publics a au moins eu le mérite de nourrir depuis 2015 plusieurs initiatives citoyennes visant à juguler la violence armée par la médiation. Des organisations comme Safe Streets ou No Shoot Zones Baltimore mettent à contribution d'anciens membres de gangs pour dialoguer avec les corner boys (les «dealers de coin de rue») et tenter de prévenir les fusillades et autres crimes violents. «Nombre d'études indiquent que dans les zones où ces groupes opèrent, il y a un clair recul de la violence», souligne Lawrence Grandpre.

Malgré les résultats encourageants de telles actions, la présence policière continue de s'étendre, parfois même jusqu'aux universités: la prestigieuse Johns Hopkins University, établie dans le nord de Baltimore, planche actuellement sur l'établissement d'une police privée de quelque cent officiers sur son vaste campus. Faisant écho au soulèvement de 2015, une coalition étudiante s'est mobilisée contre le projet, occupant en mai dernier un bâtiment universitaire durant une semaine.

Son message: le système sécuritaire de Baltimore est malade et y ajouter de nouvelles excroissances ne fera que démultiplier les dérives. «On observe déjà des cas de profilage racial par l'actuel service de sécurité de Johns Hopkins, avance Sebastian Link, l'un des étudiants engagés. Or la future police serait non seulement armée, mais n'aurait en plus de comptes à rendre qu'au conseil d'administration de l'université. Cela favorisera toutes sortes d'abus.» Il cite en exemple le cas de Tyrone West, un Afro-Américain tué en 2013 par un policier de la Morgan State University, elle aussi basée à Baltimore.

Le visage de Baltimore a peu changé depuis le tournage de la mythique série The Wire. | Alexis Rapin

Entêtement à régenter les pauvres

Si ces mobilisations démontrent que la flamme des émeutes de 2015 brûle encore, celle-ci fait figure de bougie dans le vent, tant la situation socio-économique des communautés noires de Baltimore reste tragique.

«La violence que nous avons à Baltimore n'est pas un enjeu de crime mais de santé publique», martèle l'activiste Kwame Rose. «Freddie Gray, par exemple, buvait de l'eau courante infectée au plomb, avait deux parents héroïnomanes et un frère aîné mort abattu dans la rue, lâche-t-il. Ces jeunes-là ne vendent pas de la drogue pour le plaisir, c'est juste rationnellement l'un de leurs seuls moyens de survie.» En 2012, le quartier de Sandtown-Winchester, à 97% afro-américain, affichait un taux de chômage de 24% et un taux de pauvreté de 35%.

Dans les ghettos, Baltimore présente les traits d'une «ville du tiers-monde dans le premier monde», pour reprendre le titre d'un article du Baltimore Sun. De Penn North à Oliver, les vacants, ces maisons à l'abandon aux fenêtres placardées, se comptent par blocks entiers –Baltimore en recèlerait près de 17.000, selon les estimations officielles. Des plantes envahissantes percent à travers des trottoirs décrépits et jonchés de petites capsules rouges, vertes ou jaunes ayant servi à sceller des doses d'héroïne.

Réduire la pauvreté ou régenter les populations vivant dans la misère? Pour l'heure, les autorités de Baltimore semblent s'entêter dans la seconde option: en 2020, pour une énième fois, 44% du budget annuel de la ville devrait être consacré à la sécurité, contre 19% à l'éducation. Réduire cette hégémonie du tout-sécuritaire était pourtant l'une des principales revendications du soulèvement de 2015.

Dans les ghettos (ici, Oliver), Baltimore se pose en «ville du tiers-monde dans le premier monde». | Alexis Rapin

Quatre ans plus tard, le bilan est amer pour les communautés afro-américaines. «Les gens ne sont pas optimistes, ils ne se sentent ni mieux entendus, ni mieux représentés qu'avant», observe l'activiste Kwame Rose. Baltimore conserve le plus haut taux d'homicide des grandes villes américaines (avec un nombre record de 343 en 2017) et l'un des taux les plus importants de morts par overdose du pays, deux fléaux affectant disproportionnellement les communautés afro-américaines.

À l'évidence, les vies noires continuent encore et toujours de compter un peu moins que les autres. «Cette ville meurt», chantait Nina Simone, et les Afro-Américain·es de Baltimore ne savent toujours pas vraiment pourquoi.

Alexis Rapin

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