Médias / Culture

«Mouche» prouve que «Fleabag» est inégalable

Temps de lecture : 6 min

La version française est une retranscription presque parfaite de la série d'origine, l'intensité en moins.

Phoebe Waller-Bridge dans Fleabag et Camille Cottin dans Mouche. | Captures d'écran via YouTube
Phoebe Waller-Bridge dans Fleabag et Camille Cottin dans Mouche. | Captures d'écran via YouTube

Si on a l'habitude de voir des séries françaises être adaptées en anglais, l'inverse est beaucoup plus rare. C'est pourtant le cas de Mouche, nouvelle série de Canal+ disponible en ligne depuis le 3 juin.

Il s'agit en fait de l'adaptation d'une série britannique excentrique et décalée, intitulée Fleabag et créée par Phoebe Waller-Bridge: l'histoire d'une jeune trentenaire obsédée par le sexe, qui tente de jongler entre sa vie amoureuse, ses relations familiales compliquées et certains traumatismes psychologiques dont on ne comprendra l'ampleur que progressivement.

Une traduction plutôt qu'une adaptation

L'une des plus grandes originalités de la série est que son héroïne interagit avec le public, en lançant de nombreux regards à la caméra et en s'adressant directement à elle.

L'adaptation française, Mouche, brise elle aussi le quatrième mur. On dit adaptation, mais on devrait plutôt parler de traduction, de copie presque conforme simplement retranscrite dans la langue de Molière: mêmes répliques, mêmes scènes, même structure et souvent mêmes costumes.

La version originale. | Capture d'écran via Amazon Prime

La version française. | Capture d'écran via myCanal

L'intérêt, c'est évidemment d'attirer un public français à une œuvre dont la version originale, bien qu'acclamée par la critique, était un peu passée inaperçue dans l'Hexagone. Si vous avez un abonnement Canal+ plutôt qu'Amazon Prime (où est diffusée Fleabag), votre choix sera peut-être vite fait.

Comme l'affirme Benjamin Lavernhe, acteur de la série, «peu de gens connaissent la série originale ici; je trouve que c'est une super idée de la faire venir en France et de la faire découvrir aussi à une génération».

Très admirative de l'œuvre de Phoebe Waller-Bridge, la réalisatrice française Jeanne Herry (Pupille), a tenu à lui rester le plus fidèle possible. Un peu comme une pièce de théâtre qui serait jouée par une nouvelle troupe, ce que la metteuse en scène revendique totalement: «Je me suis dit qu'elle avait fait son projet avec une troupe et que j'allais faire comme avec un Hamlet. Je reprends la même partition et je la réactive avec d'autres acteurs, d'autres images. J'ai eu l'impression d'être face à une œuvre similaire. [...] L'idée était de bien faire sonner la partition écrite au départ.»

Quand Fleabag («sac à puces», en anglais) devient Mouche, Londres laisse place à Paris. Dans le pilote, l'héroïne se masturbe devant une vidéo de Benoît Hamon, au lieu de Barack Obama dans la version originale (perso, on aurait plutôt choisi François Baroin, mais chacun son kink).

À part ça, la version française est quasiment identique à l'originale, ce qui veut dire qu'elle est forcément réussie: les blagues sont toujours bonnes, l'histoire toujours aussi brillante. Mais la série française n'arrive jamais à atteindre le degré d'intimité et d'intensité de Fleabag. Et cette légère différence, c'est ce qui sépare une bonne série d'une série de génie.

Un œuvre originale toute en intimité

À l'origine, Fleabag est la vision d'une seule femme, Phoebe Waller-Bridge. Ces dernières années, cette Britannique à peine trentenaire a complètement pris d'assaut la pop culture: après le succès de ses deux premières séries, Crashing et Fleabag, elle a écrit la saison 1 de Killing Eve, l'un des plus gros succès populaires de l'année 2018, et a dernièrement été recrutée par Daniel Craig lui-même pour devenir coscénariste du prochain James Bond –il se trouve que l'acteur anglais était fan de Fleabag.

En 2013, après avoir écrit une pièce en trois semaines, Phoebe Waller-Bridge la présente au festival de théâtre Fringe à Édimbourg. Seule sur scène, elle incarne plusieurs personnages et raconte l'histoire de cette jeune femme à l'humour cru, qui expose au monde entier ses névroses et sa fascination pour le sexe tout en cachant une profonde mélancolie. C'est la genèse de Fleabag, que la dramaturge transformera ensuite en série pour la BBC.

Comme la pièce, la série télé est à la fois extrêmement drôle et déchirante. On y apprend que Fleabag a récemment perdu sa mère et sa meilleure amie, et plus l'histoire progresse, plus on réalise à quel point ce deuil pèse sur elle.

Le fait que Fleabag interagisse autant avec la caméra crée une œuvre profondément intimiste, qui nous plonge directement dans la psyché de l'héroïne. Sublime, le dernier épisode de la saison 1 fait remonter toutes ces tensions à la surface dans une conclusion à couper le souffle.

Une version française bien plus lisse

Cette nuance de ton, comme la finesse émotionnelle du personnage de Fleabag, tient en grande partie à l'interprétation magistrale de Phoebe Waller-Bridge, qui est clairement aussi bonne actrice que scénariste.

On le voit dès les premières secondes de la série: la Britannique a un visage extrêmement expressif –certains médias disent même qu'elle a l'expression d'une star de cinéma muet. C'est grâce à ce talent qu'elle alterne, parfois en une demi-seconde, entre son regard caméra et ses interactions avec les autres personnages, et réussit à passer de la malice au désespoir en un simple mouvement de sourcil. La beauté de Fleabag repose sur chaque micro-décision de son actrice, ses silences, ses respirations, ses regards furtifs et ses expressions faciales inimitables.

Camille Cottin, qui est une excellente actrice française, donne à Mouche une interprétation légèrement différente, non seulement parce qu'elle a dix ans de plus que Phoebe Waller-Bridge lorsqu'elle a incarné le rôle, mais aussi et surtout parce que son talent comique repose davantage sur une interprétation très pince-sans-rire et impassible. Elle joue souvent avec un flegme un peu froid des scènes que Phoebe Waller-Bridge imprègne d'espièglerie.

La version originale. | Capture d'écran via Amazon Prime

La version française. | Capture d'écran via myCanal

Mouche a mis toutes les chances de son côté avec un casting francophone remarquable: en plus de Camille Cottin, on retrouve Anne Dorval ou Pierre Deladonchamps. Mais la diction et le tempo frénétique de la série britannique sont difficiles à traduire, et la version française a un ton décidément plus théâtral, plus neutre et plus posé.

Olivia Colman, qui a cette année décroché l'Oscar de la meilleure actrice pour son rôle dans La Favorite, compose dans Fleabag une belle-mère encore plus mielleuse et diabolique que la version d'Anne Dorval.

La révélation du final, si déchirante dans l'originale, perd beaucoup de sa puissance dans sa retranscription française, beaucoup plus terre-à-terre. À la fin de la saison 1 de Fleabag, l'héroïne va tellement mal qu'elle se sent agressée par le regard intrusif du public, un sentiment très bien retranscrit par le fait que la caméra se jette sur elle et lui fait perdre l'équilibre –un choix de mise en scène très efficace que l'on ne retrouve malheureusement pas dans la version française.

La version originale. | Capture d'écran via Amazon Prime

La version française. | Capture d'écran via myCanal

Cela donne une VF un peu plus lisse, moins intense et singulière que celle dont elle s'inspire. Cette disparité se retrouve même dans le générique: celui de la version originale réussit à indiquer en quelques microsecondes le chaos interne de Fleabag, avec un titre sur fond noir accompagné d'une cacophonie de notes de jazz discordantes. La version française, elle, s'offre un générique de quelques secondes plus conventionnel, où l'on voit Mouche errer dans les rues de Paris sur un air de musique pop.

Une saison 2 encore plus brillante

Si Mouche n'en est qu'à sa saison 1, Fleabag est un peu plus longue, puisqu'elle s'est conclue il y a quelques semaines sur Amazon Prime après une seconde saison brillante et une nouvelle fois acclamée par la critique –pour une fois, le terme de chef-d'œuvre est totalement mérité.

L'histoire de la saison 1 étant parfaitement achevée, Phoebe Waller-Bridge avait d'abord hésité à créer une suite. Mais elle a accepté lorsqu'elle a trouvé la bonne idée, et on ne peut que l'en remercier.

Dans ces six nouveaux épisodes, on retrouve une Fleabag légèrement plus apaisée, bien qu'en plein questionnement sur sa vie et ses émotions. Dès le premier épisode, elle rencontre un prêtre très –très, très– charmant et commence à nourrir une fascination pour lui. Cette nouvelle saison s'intéresse principalement à la relation compliquée entre ces deux personnages, mais aussi au rapport entre Fleabag et sa sœur.

Les six derniers volets de Fleabag explorent tour à tour les notions de culpabilité, de deuil et d'amour, et viennent conclure une série géniale et inimitable. À vous de faire votre choix.

Anaïs Bordages Journaliste

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