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Chine et États-Unis, 75 ans de relations compliquées

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Avant de se livrer la guerre commerciale qu'on connaît, les deux pays ont collaboré, puis se sont disputés, ont recollaboré...

Le président américain Donald Trump et le président chinois Xi Jinping à Pékin, le 9 novembre 2017. | Jim Watson / AFP
Le président américain Donald Trump et le président chinois Xi Jinping à Pékin, le 9 novembre 2017. | Jim Watson / AFP

Limiter la puissance économique chinoise grandissante est, à l'évidence, un axe prioritaire de la politique de Donald Trump. Pour cela, il n'hésite pas à malmener la Chine, principalement en augmentant fortement les taxes sur les produits chinois importés aux États-Unis. Aucun président américain avant Donald Trump ne s'est comporté de la sorte, obligeant la Chine à s'adapter. Pourtant, au XXe siècle, entre les États-Unis et la Chine, les phases de bonne entente ont alterné avec les périodes de fortes tensions.

En 1944, face à l'envahisseur japonais, les nationalistes chinois dirigés par Tchang Kaï-check et soutenus par les États-Unis sont alliés aux communistes menés par Mao Zedong. Des conseillers militaires américains se rendent au QG de celui-ci, à Yan'an, dans le centre du pays. Cette «mission Dixie», menée par le colonel David Barrett, constate que –à la différence des zones nationalistes–, il y a de l'énergie dans l'armée maoïste et que la corruption en est absente. La mission préconise donc que les États-Unis se rapprochent de l'armée maoïste.

Mais, cinq ans plus tard, en 1949, lorsque Mao prend le pouvoir, la Guerre froide a commencé. Il n'est pas question pour le gouvernement américain d'avoir le moindre contact avec ce nouveau pouvoir chinois allié de l'Union soviétique. Et en 1953, les membres de la mission Dixie sont sérieusement mis en cause par la commission que le sénateur McCarthy a constituée pour traquer les sympathisants du communisme aux États-Unis.

De son côté, Mao Zedong considère alors les États-Unis et leur régime capitaliste comme le principal ennemi de la Chine. La propagande anti-américaine devient constante. En 1969, à Pékin, la censure empêche toute allusion dans les médias chinois au voyage d'astronautes américains sur la lune.

Réunis par l'URSS

Mais la même année, la brouille de la Chine avec l'URSS, qui a débuté en 1960, se durcit. Des incidents militaires surviennent sur le fleuve Oussouri à la frontière entre Chine et URSS. Dès lors, les dirigeants de Pékin sont persuadés que Moscou prépare une attaque de grande ampleur contre la Chine. Pour prévenir ce risque, ils prennent des contacts discrets avec les États-Unis.

Henry Kissinger, le conseiller du président Nixon, fait deux voyages secrets à Pékin. Il dira plus tard avoir été impressionné par les analyses des dirigeants chinois sur les relations internationales dont ils étaient exclus. En avril 1971, une équipe de joueurs américains de ping-pong est invitée à Pékin et, en janvier 1972, Richard Nixon, le président américain, effectue une visite historique en Chine. Il rencontre Mao Zedong et son Premier ministre Zhou Enlai.

La réconciliation sino-américaine est scellée. Elle sera confirmée et amplifiée par le président Jimmy Carter en 1979. À cette date, Mao est mort depuis trois ans et un nouvel homme fort, Deng Xiaoping, a décidé de lancer la Chine dans la voie du développement économique.

La relation entre les États-Unis et la Chine connaît alors et tout au long des années 1980 un développement considérable. L'ouverture affirmée par le pouvoir de Pékin vise à apprendre et à copier le plus possible ce qui se fait à l'étranger et en particulier aux États-Unis. Comprendre le mode de fonctionnement de l'économie et de la société américaines est une priorité. Deng Xiaoping fait, en 1979, un voyage aux États-Unis où il n'hésite pas à se coiffer d'un chapeau de cow-boy. De hauts-gradés de l'A.P.L (Armée Populaire de Libération) font des séjours à l'université militaire de West Point. Surtout, nombreux sont les étudiants chinois qui sont autorisés à partir étudier dans des universités américaines.

Le dirigeant chinois Deng Xiaoping et le président américain Jimmy Carter, le 31 janvier 1979 à la Maison-Blanche. | AFP

Côté américain, l'intérêt pour la Chine se transforme en engouement comme le raconte Claude Martin, ancien ambassadeur en Chine (1990-1993) et auteur de La diplomatie n'est pas un dîner de gala.

Au début des années 1980, il était numéro deux de l'ambassade de France à Pékin. Il se souvient qu'alors «dans tous les domaines, les Chinois apparaissaient pour les États-Unis comme des partenaires: il fallait s'en occuper, les aider, leur apporter toute l'assistance nécessaire. L'illusion était de croire que la Chine était en train de devenir une démocratie. Alors qu'elle était seulement engagée sur la voie des réformes».

Tiananmen, une crise devenue opportunité

Ce rapprochement sino-américain est brutalement stoppé, en juin 1989: la répression brutale du mouvement étudiant de la Place Tiananmen à Pékin rend le pouvoir chinois infréquentable. Les contestataires étudiants revendiquaient des libertés politiques inspirées du système occidental. Le régime communiste de Deng Xiaoping ne pouvait pas l'admettre. En Russie, l'URSS existait encore et le mur de Berlin n'allait tomber que cinq mois plus tard.

Isolé et condamné par les grandes puissances occidentales, le gouvernement chinois réagit en mettant en place un vaste mouvement de modernisation du pays. En 1992, lors d'une tournée d'inspection dans le sud du pays, Deng Xiaoping lance au peuple chinois: «Enrichissez-vous!». Et il ajoute: «Il faut prélever les éléments positifs du capitalisme pour édifier le socialisme à la chinoise.»

«Les progrès en matière de droits de l'homme sont inséparables des progrès économiques»

George W. Bush

Ces mots d'ordre seront parfaitement compris par la population. En vingt-cinq ans, la Chine va connaitre un développement économique considérable. Elle commence en fabriquant quantité de produits de base, ce qui lui permet d'entamer un rôle d'atelier du reste monde. Peu à peu, à partir du début des années 2010, la Chine passe à des productions beaucoup plus sophistiquées.

Quant aux entreprises américaines, à partir de la fin des années 1990, elles sont de plus en plus nombreuses à commercer avec cette Chine en croissance qui apparaît comme une terre d'opportunité économique. En 2001, la Chine obtient d'être admise dans l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Le président Bill Clinton salue ce qui apparaît comme une entrée de la Chine dans le libéralisme économique mondial en affirmant: «En ouvrant ses frontières, la Chine donne des opportunités aux agriculteurs, aux employés et aux entreprises américaines. Ils peuvent désormais entrer avec succès sur le marché chinois et apporter la prospérité à la Chine.»

Montée en puissance chinoise, inquiétude américaine

Pendant une dizaine d'années, la Chine va effectivement connaître une croissance entre 10 et 12%. Mais en 2005, le président George W. Bush qualifie la relation sino-américaine de «mitigée». Il exhorte la Chine à se démocratiser estimant que «les progrès en matière de droits de l'homme sont inséparables des progrès économiques». Sous la présidence de Barack Obama, une forme d'inquiétude se précise face à la montée en puissance de la Chine. Ce qui amène les États-Unis à développer des contacts avec d'autres pays du sud-est asiatique dont leur ancien ennemi, le Vietnam.

Le président américain Barack Obama et le président chinois Xi Jinping lors du sommet annuel de l'Organisation de coopération économique Asie-Pacifique (Apec) à Lima, le 20 novembre 2011. | STR / APEC PERU 2016 / AFP

Mais les mises en garde américaines ne débouchent pas sur un redressement des échanges avec la Chine. Dès le début des années 2000, la Chine exporte considérablement plus aux États-Unis qu'elle n'importe de produits américains et la tendance se renforce avec continuité. D'autant plus que nombre d'industries américaines de biens de consommation ont installé en Chine des filiales qui vendent leurs produits moins chers aux États-Unis. Le déséquilibre commercial au détriment des États-Unis est considérable. Ni George Bush ni Barak Obama n'ont mis en cause ce fonctionnement des échanges entre les deux pays.

Très probablement, lorsque Donald Trump est élu, Xi Jinping et son entourage pensent qu'il va avoir la même attitude que ses prédécesseurs: lui aussi va menacer d'agir contre la montée en puissance chinoise avant de considérer qu'il ne peut pas empêcher que celle-ci se poursuive. En tout cas, une précaution d'ampleur prise par la Chine tranquillise les dirigeants de Pékin: depuis une quinzaine d'années, la Chine a puisé dans les recettes provenant de son excédent commercial pour acheter de la dette américaine. Aujourd'hui 1.120 milliards de dollars (l'équivalent de 1.000 milliards d'euros) de bons du trésor américains sont détenus par la banque centrale chinoise.

Le facteur Trump

Or, manifestement, cette dépendance financière des États-Unis à l'égard de la Chine n'impressionne pas Donald Trump. Pas plus qu'il ne se laisse influencer par les grandes entreprises américaines, comme Apple ou Google, pour qui la Chine est un important terrain de développement. À partir de la mi-août 2018, le président américain passe à l'offensive. Des négociations commerciales sino-américaines s'engagent. Jugeant qu'elles progressent trop lentement, Donald Trump annonce le 5 mai que les taxes américaines sur 250 milliards de dollars (223 milliards d'euros) de produits chinois seront relevées de 10 à 25%. En plus, il annonce: «325 milliards de dollars de biens que nous expédie la Chine restent non taxés mais le seront rapidement, à un taux de 25%». La phase suivante de négociation sino-américaine est un échec.

Donald Trump sait qu'aux États-Unis, la cote d'affection pour la Chine n'est plus ce qu'elle était. Le protectionnisme a la faveur des Républicains et aussi d'une partie de l'électorat démocrate. «L'opinion américaine a l'impression que les Chinois n'ont pas joué franc-jeu, estime Claude Martin, les Chinois n'ont pas fait les réformes que les Américains attendaient. Et en plus, ils donnent l'impression d'avoir utilisé l'ouverture américaine pour piller, voler et chercher à dominer l'Amérique».

Depuis un an, les États-Unis précisent des mesures à l'encontre de la Chine. Le 15 mai, un décret interdit aux entreprises américaines de collaborer avec Huawei, qui vend avec succès des téléphones dans le monde entier. Le géant chinois des télécommunications est soupçonné d'espionnage par Washington. Il risque d'être privé des puces électroniques américaines dont il a besoin pour développer sa technologie 5G.

La république contre-attaque

La Chine réagit à cette décision en faisant savoir qu'elle pourrait décider de ne plus exporter de terres rares. Ces métaux –scandium, l'yttrium, le lanthane, le cérium– sont à 80% extraits en Chine et se retrouvent aussi bien dans les batteries de véhicules électriques, les puces de smartphones, les écrans d'ordinateurs ou encore les réacteurs nucléaires, sans parler des industries d'armement. Pour bien montrer que ces terres rares pourraient devenir un moyen de pression, la presse chinoise révèle le 21 mai que le président Xi Jinping est allé visiter, dans la province du Jiangxi, à l'est de la Chine, une usine d'extraction et de traitement de terres rares. Tandis qu'un éditorial du Quotidien du Peuple titrait: «États-Unis, ne sous-estimez pas la faculté de la Chine à riposter».

«S'ils veulent parler, nous gardons la porte ouverte. S'ils veulent un combat, nous combattrons jusqu'à la fin»

Wei Fenghe, général chinois

Les autorités chinoises poursuivent en constituant une liste d'entreprises américaines «non fiables». Parmi elles, Fedex, qui n'aurait pas livré correctement aux États-Unis des téléphones Huawei. Puis, le 2 juin, Pékin publie un livre blanc de vingt-et-une pages où il est indiqué que «la guerre commerciale déclenchée par Donald Trump ne rend pas sa grandeur à l'Amérique» avant que soit présentée une liste de 5.400 produits américains qui ne pourront être importés en Chine qu'avec 10 à 25% de taxes supplémentaires. Sont concernés de nombreux cosmétiques, des appareils de cuisine tels que micro-ondes ou machines à café, ainsi que des raquettes de badminton et des ballons de football, des instruments de musiques ou encore des préservatifs.

Il a fallu plusieurs semaines pour que les dirigeants chinois commencent à répondre concrètement à Donald Trump. Le fonctionnement parfaitement opaque des instances dirigeantes à Pékin empêche de déceler comment s'est mise en place cette réplique de Pékin. Sans doute a-t-il été nécessaire d'obtenir un consensus au sein du bureau politique du Parti communiste. Il semble, en tout cas, que la direction chinoise a décidé d'utiliser désormais un langage de grande fermeté. À Singapour, le 2 juin, au cours d'un forum sur la sécurité auquel participe les ministres de la Défense de nombreux pays, le général chinois Wei Fenghe a accusé les États-Unis d'avoir «lancé les récentes frictions commerciales». Ajoutant: «S'ils veulent parler, nous gardons la porte ouverte. S'ils veulent un combat, nous combattrons jusqu'à la fin.»

Pékin en difficulté

Les gouvernants chinois ont, ces derniers temps, d'autres difficultés à gérer. En 2018, la progression du PIB en Chine n'a été que de 6,6%, pourcentage qu'il pourrait être difficile d'atteindre cette année. Ce qui pourrait être faible pour une économie qui continue d'évoluer. D'autre part, le projet commercial des Routes de la soie, par lequel les Chinois ambitionnent de rayonner en Europe et en Afrique, est en train de ralentir. Nombre de pays s'en tiennent à l'écart de peur que leur dette envers la Chine ne prenne des proportions démesurées. Or, les Routes de la soie sont fondamentales pour soutenir l'activité des entreprises chinoises et compenser le ralentissement économique en Chine même. «La Chine est en ce moment économiquement affaiblie et évidemment elle ne veut surtout pas le montrer, explique Claude Martin, mais cet affaiblissement oblige les dirigeants chinois à tenir tête et à réagir d'autant plus fort aux coups que leur lancent les États-Unis. Les États-Unis dont l'économie, elle, se porte très bien.»

Donald Trump sait parfaitement que Xi Jinping n'est pas au mieux de sa forme dans l'opinion chinoise. Il y a un an, les élites économiques et universitaires n'ont ni compris ni apprécié que ce secrétaire du Parti communiste décide qu'il pourrait tenir sa fonction aussi longtemps qu'il le voudrait alors qu'il aurait normalement dû céder la place en 2022. Lors du dernier congrès du Parti communiste en novembre 2017, le même Xi Jinping déclarait que «la Chine est désormais respectée». Force est de constater que le respect de Donald Trump pour la Chine est limité.

Discours d'ouverture du Congrès du Parti communiste chinois par Xi Jinping, retransmis sur les téléviseurs d'un magasin d'électronique à Hong Kong, le 18 octobre 2017. | Anthony Wallace / AFP

Sur les réseaux sociaux chinois, les positions sont multiples et divergentes. Certains internautes aux accents nationalistes s'en prennent à Donald Trump et ovationnent notamment le président de Huawei en l'encourageant à «tenir bon face aux Américains». Tandis que d'autres n'hésitent pas à écrire que ce président américain peut «aider la Chine à faire des réformes».

La Chine est engagée dans une stratégie de rattrapage des deux siècles où elle a été un pays sous développé. Parvenir à être une puissance économique comparable aux États-Unis puis les dépasser est un objectif qui apparaît notamment dans le plan 2025 mis en place il y a trois ans par le pouvoir chinois.

C'est certainement cette ambition chinoise que cherche à bloquer Donald Trump qui, à plusieurs reprises, a dit son intention de «faire ce que ses prédécesseurs auraient dû faire». Nul ne peut dire si il parviendra à bloquer la marche en avant chinoise.

Richard Arzt Journaliste

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