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Réprimer le travail du sexe met en danger les prostituées

Temps de lecture : 11 min

«Revolting Prostitutes», un livre écrit par deux travailleuses du sexe britanniques est un coup de poing qui dénonce les conséquences dramatiques des lois de répression de la prostitution.

Le propos des autrices se distingue par le refus d'enjoliver le travail sexuel. | Couverture du livre 
Le propos des autrices se distingue par le refus d'enjoliver le travail sexuel. | Couverture du livre 

Juno Mac et Molly Smith sont deux travailleuses du sexe britanniques qui ont publié en novembre 2018 un livre intitulé Revolting Prostitutes–The Fight for Sex Workers Rights [«La révolte des prostituées–Le Combat pour les droits des travailleuses du sexe»].

«Moi et @fornicatrix avons écrit un livre #RevoltingProstitutes. Ça parle de sexe, de capitalisme, des barrières que mettent l'État. Beaucoup de personnes l'apprécie, y compris Silvia Federici (!). Vous pouvez l'acheter où vous voulez ou ici @VersoBooks vous aurez immédiatement l'ebook immediately»

Ce plaidoyer pour les droits de personnes qui vivent en vendant leur sexe n'est pas comme les autres. La force du propos réside dans le fait que ses autrices refusent d'enjoliver le travail sexuel. Elles contestent cette fausse dichotomie entre «les putes heureuses (qui adorent le travail sexuel et soutiennent donc la décriminalisation) versus les survivantes (qui ont souffert dans l'industrie du sexe et donc soutiennent la criminalisation)» si prégnante dans les débats sur le sujet.

L'idée que les travailleuses du sexe seraient des femmes avec un énorme appétit sexuel qui fantasment sur leurs clients est attirante pour ces derniers, expliquent les autrices, mais a peu à voir avec la réalité pour la majorité des femmes qui exercent cette activité.

Défendre les droits des travailleuses du sexe sans pour autant glorifier cette activité, c'est également l'objectif du Putain de Podcast créé par Loubna, ex-travailleuse du sexe. «La défense des travailleuses du sexe est souvent confondue avec la défense de la prostitution elle-même, qui serait une activité fun et libératrice», explique-t-elle dans une interview.

Son excellent podcast donne la parole sans filtre à des personnes qui travaillent ou ont travaillé en vendant leur corps, pour qu'elles racontent non seulement ce que cette activité leur a apporté mais aussi leurs difficultés et ce qu'elles reprochent à ce métier, sans pour autant justifier des lois de répression.

L'argent comme motivation pour l'exercice du travail sexuel

Oui, les travailleuses du sexe peuvent détester leur travail. Oui, pour une large partie d'entre elles le concept de «choix» paraît lointain: ce travail n'est pour elles qu'une stratégie de survie face à un nombre restreint d'alternatives, si tant est qu'elles en trouvent une. Non, Juno Mac et Molly Smith ne cherchent pas dans leur livre à défendre les clients de services sexuels, trop souvent irrespectueux, parfois même violents. Ces derniers n'ont aucun droit sur le corps des femmes.

Oui, de nombreuses travailleuses du sexe font l'expérience d'une activité «misérable, violente ou fondée sur l'exploitation». Reconnaître l'ensemble de ces faits, insistent les autrices, n'implique aucunement qu'il faille soutenir des lois de prohibition. Bien au contraire, «celles qui sont exploitées ou blessées dans le sexe commercial devraient être l'inquiétude centrale du mouvement pour les droits des travailleuses du sexe».

Oui, la principale motivation de la majorité des travailleuses du sexe est d'ordre économique. Le travail sexuel de survie «peut être dangereux, froid et effrayant –mais pour les personnes dont les autres options sont pires (faim, absence de domicile, sevrage de drogue) il est là en option de dernier recours: le filet de sécurité sur lequel presque n'importe quelle personne démunie peut se reposer. [Ce besoin économique] «ne sera pas satisfait en essayant d'éradiquer la prostitution par le droit pénal».

«On n'a pas besoin d'aimer son job pour vouloir le garder»

Juno Mac et Molly Smith, travailleuses du sexe

Fondamentalement, le travail sexuel est bien «un moyen pour les gens d'obtenir des ressources dont ils ont besoin». Reconnaître que vendre son corps est avant tout un travail «ce n'est pas dire que c'est un bon travail, ou qu'on ne doit pas être critique à son encontre». «On n'a pas besoin d'aimer son job pour vouloir le garder»: pourquoi cette affirmation qui relève du bon sens lorsqu'on parle de n'importe quelle industrie devient-elle incongrue quand on parle de travail sexuel?

Serait-ce parce que le sexe revêt un caractère inhéremment spécial, nécessairement intime? Pourtant, comme le pointent à raison Juno Mac et Molly Smith, «le sexe peut être récréatif, désinvolte, ou d'une certaine manière insignifiant». Les autrices insistent sur le caractère profondément subjectif des conceptions de la sexualité: «La signification et la raison d'être du sexe varient énormément chez des personnes différentes dans des contextes différents ou à des moments différents de leur vie.»

Une fois ce cadre posé, Juno Mac et Molly Smith interrogent: quel modèle législatif est-il le mieux à même de garantir la sécurité et la bonne santé des personne qui tarifient du sexe? Quelles lois permettent d'améliorer les conditions de ces dernières? Au-delà des symboles et des discours, quels sont les effets pratiques de ces lois sur le quotidien et l'autonomie des travailleuses du sexe?

Le modèle de criminalisation partielle ou totale

Les autrices étant elles-mêmes travailleuses du sexe au Royaume-Uni, elles débutent avec une étude des lois britanniques et de leur impact. Le modèle britannique de «criminalisation partielle» est défini comme tel: «Un modèle légal de criminalisation partielle où certains aspects de l'industrie du sexe –souvent le plus visible, comme le travail sexuel de rue– sont criminalisés. En Angleterre, en Écosse et au Pays de Galles, les actes de vente et d'achat de sexe sont légaux, mais presque tout le reste est criminalisé: par exemple, le racolage et le fait de chercher une travailleuse du sexe dans la rue, le travail d'intérieur avec des amis, ou la facilitation du travail sexuel.»

Juno Mac et Molly Smith dénoncent la pénalisation du travail sexuel de rue qui nuit terriblement aux personnes qui l'exercent, parmi lesquelles on retrouve les travailleuses du sexe les plus précaires. Certaines de ces pénalités apparaissant dans le casier judiciaire, elles restreignent «la capacité des travailleuses du sexe à obtenir d'autres types de travail et mènent à l'accumulation de dettes pour payer les amendes, les poussant à continuer à vendre du sexe». Dans l'ensemble des cas, elles poussent les travailleuses à éviter la police, les mettant ainsi gravement en danger.

La situation n'est guère meilleure pour les travailleuses du sexe d'intérieur britanniques. Bien que le travail à plusieurs sous le même toit soit «infiniment préférable au fait d'être seule avec un étranger qui peut vous blesser ou vous tuer», cette activité à plusieurs est prohibée par les lois d'interdiction des maisons closes: «Partager des espaces de travail est illégal en Grande-Bretagne où deux travailleuses du sexe ou plus forment un “bordel”», qu'il y ait un proxénète ou non.

«Là où les travailleuses du sexe sont criminalisées, des policiers capitalisent sur la faiblesse de leurs victimes»

Juno Mac et Molly Smith, travailleuses du sexe

Un client prédateur peut utiliser la menace d'une dénonciation comme moyen de pression, renforçant son pouvoir de domination. Pour celles qui préfèrent travailler avec un proxénète s'occupant de la logistique, les lois sur le proxénétisme dissuadent les travailleuses de se plaindre en cas de mauvaises conditions ou d'abus par crainte d'une fermeture de l'ensemble du lieu de travail.

Le modèle législatif de criminalisation totale, où toute personne qui vend des services sexuels risque des arrestations, exacerbe les torts évoqués dans le modèle britannique. Appliqué dans des pays comme les États-Unis, ce modèle «signale aux personnes violentes que les travailleuses du sexe sont des cibles légitimes à la périphérie de la société».

«À travers les nations où les travailleuses du sexe sont criminalisées, expliquent Juno Mac et Molly Smith, des histoires émergent de policiers qui capitalisent sur la faiblesse de leurs victimes pour leur infliger des passages à tabac, des viols et des extorsions à tel point que les travailleuses du sexe ont d'avantage peur de la police que des clients, des proxénètes ou de la société.»

Depuis 2018, les lois américaines SESTA et FOSTA censurent en outre les outils en ligne que les travailleuses du sexe utilisaient pour trouver des clients de manière sûre, les mettant en danger en les poussant à trouver des clients dans la rue.

Le modèle de pénalisation des clients

Les autrices ne sont pas tendres dans leur évaluation de ce «modèle nordique» de pénalisation des clients tel qu'appliqué en France, vendu comme protecteur des travailleuses du sexe via l'élimination de leur pénalisation directe. Le moindre nombre de clients pousse les travailleuses à en accepter de moins respectueux et plus violents qu'elles auraient sinon refusés.

Afin d'attirer les clients restants, les femmes qui travaillent dans la rue doivent exercer dans des lieux reculés et isolés tandis que celles qui travaillent en intérieur sont poussées à accepter d'exercer dans un lieu que choisit le client plutôt que chez elles. Le client ayant peur d'être arrêté, les négociations avant d'entrer dans sa voiture doivent être expédiées, nuisant gravement à une stratégie de réduction des risques essentielle.

«Les personnes qui n'ont pas d'autres options peuvent difficilement sortir de l'industrie du sexe quand les conditions deviennent plus dures»

Juno Mac et Molly Smith, travailleuses du sexe

«Ceux qui militent pour le modèle nordique ont raison de dire que les clients bénéficient d'un énorme déséquilibre de pouvoir. Ce qu'ils ne comprennent pas c'est que la pénalisation des clients aggrave ce déséquilibre, dénoncent les autrices. Les militants du modèle nordique ont raison de dire que les gens commencent à exercer le travail sexuel avec peu (ou pas) d'autres options, concèdent-elles, mais ce manque d'options est une des choses qui rend la réduction de la demande si nocive.»

«Quand les personnes ont peu ou pas d'autres options, elles ne peuvent pas facilement sortir de l'industrie du sexe quand les conditions deviennent plus dures.» En témoigne l'inexistante réduction du nombre de travailleuses du sexe dans les pays appliquant ce modèle.

Juno Mac et Molly Smith pointent le mirage de la promesse de dépénalisation: «La criminalisation des travailleuses du sexe pour partage d'appartements, l'utilisation d'amendes et d'expulsions de leur logement et l'utilisation extrêmement agressive des déportations sont incompatibles avec l'affirmation selon laquelle le modèle nordique décriminalise totalement les vendeuses.»

Le modèle de réglementarisme ou de décriminalisation complète

Les autrices dénoncent aussi le modèle néerlandais et allemand de réglementation du travail sexuel, «un système à deux vitesses où une partie du travail sexuel est légal, et beaucoup ne l'est pas».

Dans ces modèles, «travailler pour un proxénète est légal, tandis que travailler indépendamment, soit tout seul soit avec des amis, est totalement ou partiellement criminalisé». Aux Pays-Bas, le nombre de lieux possédant une licence pour l'exercice du travail sexuel est en diminution constante, créant de fait «un oligopole de propriétaires de maisons closes puissants et impitoyables qui contrôlent le marché». Ce système à deux vitesses impacte durement les plus précaires qui «ne peuvent pas respecter les règles et donc travaillent illégalement, formant un sous-prolétariat vulnérable et criminalisé».

Plutôt qu'une «légalisation» qui abandonne une énorme partie de ces femmes sur le bord du chemin, Molly Smith et Juno Mac défendent le modèle législatif de décriminalisation totale du travail sexuel. Appliqué en Nouvelle-Zélande et dans la région de Nouvelle-Galles du Sud en Australie, il est défini comme un modèle qui «décriminalise la travailleuse du sexe, le client, et les tierces parties comme les proxénète, les chauffeurs, les propriétaires de logement, et régule l'industrie du sexe à travers le droit du travail».

«Les travailleuses du sexe en Nouvelle-Zélande se sentent plus capables de refuser des clients depuis le passage de la loi de décriminalisation»

Juno Mac et Molly Smith, travailleuses du sexe

La nécessité d'implémenter une décriminalisation complète du travail sexuel est aussi la conclusion à laquelle est arrivée une revue de la littérature majeure publiée dans le journal PLOS Medecine.

Après une analyse de quarante études quantitatives et quatre-vingt-quatorze études qualitatives, les chercheuses concluent que dans les différents systèmes répressifs les travailleuses du sexe ont trois fois plus de risques de subir des violences physiques ou sexuelles d'un client et deux fois plus de risques d'être contaminé par le VIH ou d'autres IST.

Le modèle néo-zélandais est salué par les autrices de la revue qui pointent de meilleures relations entre les travailleuses du sexe et la police, un meilleur accès à la justice et un plus grand pouvoir de négociation avec les clients.

Les autricesde Revolting Prostitutes rapportent que «les travailleuses du sexe en Nouvelle-Zélande se sentent plus capables de refuser des clients» depuis le passage de la loi de décriminalisation. La possibilité pour les travailleuses du sexe d'intérieur de travailler librement en commun avec des amies «ajoute du pouvoir aux travailleuses dans leur relation avec leurs proxénètes». Pour ces personnes travaillant dans des maisons closes, «les proxénètes sont tenus responsables devant le droit du travail qui est fait pour protéger les travailleuses du sexe, et dénoncer un proxénète ne conduit pas à la fermeture de tout son lieu de travail et de son job».

Placer les inquiétudes des travailleuses du sexe au centre

Faire entrer le travail sexuel dans le droit commun ne risque-t-il pas d'accroître la taille de l'industrie du sexe? «Le nombre de travailleuses du sexe en Nouvelle-Zélande est resté stable –l'explosion prédite par certains ne s'est jamais réalisée», notent Molly Smith et Juno Mac.

Par ailleurs, concernant la peur habituelle que de faire passer un mauvais message à la population en décriminalisant, les deux travailleuses du sexe britanniques répliquent fermement: «À quelles inquiétudes doit-on donner plus de poids? Les anxiétés relativement abstraites de femmes non-prostituées à propos des messages envoyés, ou les besoins quotidiens et pratiques de personnes de la classe travailleuse qui veulent que leur travail soit plus sûr? […] La criminalisation du travail sexuel et le message qui en découle –que le corps des femmes n'est pas à vendre– n'a clairement pas empêché des personnes de Stockhokm à New York en passant par Hararé de vendre du sexe. Il devrait être évident que le réel message de la criminalisation c'est que les personnes qui vendent du sexe existent en dehors de la sécurité, des droits ou de la justice.»

«Qu'on demande aux travailleuses du sexe ce qui est mieux pour elles plutôt que de vouloir les sauver»

Juno Mac et Molly Smith, travailleuses du sexe

Le livre militant de Molly Smith et Juno Mac est absolument remarquable. Écrit dans un style extrêmement clair et bien documenté, il est d'une fraicheur salvatrice dans ce débat pollué par des slogans n'ayant pas pied dans la réalité.

N'ayant pas peur de reconnaître la dure réalité de ce métier pour une large partie des travailleuses du sexe, les autrices britanniques dénoncent les conséquences dramatiques des lois de répression, que ces lois s'attaquent aux travailleuses elles-mêmes, aux clients ou aux personnes intervenantes. Le droit commun punit déjà le vol, le harcèlement, le viol, le meurtre et l'asservissement: nul besoin de créer un droit spécifique.

En fin de compte le cœur de la révolte de Molly Smith et Juno Mac est aussi simple que radical: «Qu'on demande aux travailleuses du sexe ce qui est mieux pour elles, plutôt que de vouloir les sauver par la force de la vie qu'elles essaient de se construire pour elles-mêmes.»

Ce message saura-t-il traverser la Manche et être entendu par les militant·es français·e arc-bouté·es sur la pénalisation des clients qui prétend faire le bien de ces femmes malgré elles, en dépit des terribles conséquences de cette loi sur le terrain? On ne peut que l'espérer.

Edouard Hesse

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