Culture

«Les Particules», un autre monde à portée de jeunesse

Temps de lecture : 3 min

Entre banalité du quotidien au lycée et expérience surnaturelle, le premier film du Suisse Blaise Harrison trouve sa place singulière dans le domaine très peuplé du cinéma de l'adolescence.

Dans le rôle de P-A, Thomas Daloz condense une opacité inquiète, et maladroite. | Capture d'écran via YouTube
Dans le rôle de P-A, Thomas Daloz condense une opacité inquiète, et maladroite. | Capture d'écran via YouTube

Il est là, tout le temps, mais pas tout à fait. On a peine à percevoir son nom, pas un nom d'ailleurs, juste des initiales, P-A. Il faudra attendre le dernier quart d'heure du film pour qu'il soit clairement appelé Pierre-André.

Sa capuche est plus visible que son visage, son silence plus présent que ses mots. Des mots le plus souvent murmurés, bafouillés, pas écoutés des autres. Surtout des filles. Mais même de ses copains.

Lui et eux sont en terminale dans un lycée d'une région rurale, entre ville moyenne, zone pavillonnaire et forêt. Pas n'importe quelle région pourtant, le Pays de Gex, à la frontière franco-suisse.

Pour toutes les métaphores que vous voudrez, la frontière est importante. Mais dans ce lieu là se trouve aussi le plus grand accélérateur de particules du monde, l'anneau cosmique et souterrain du LHC.

Les particules dont il sera ici question ne sont pourtant pas celles émises et observées par les scientifiques du CERN. Ce sont à la fois ces adolescents projetés dans le cyclotron de l'existence, et les composants prompts à entrer en collision qui font cet être réel et instable que les autres appellent P-A.

Un chemin très fréquenté

Les Particules raconte son histoire (celle de P-A, celle du jeune réalisateur), leur histoire, celle de jeunes gens qui vivent et s'inventent dans un rapport au monde et aux autres qui n'a pas l'usage des adultes –dans le film, ceux-ci, parents, profs ou autres, n'existent qu'à la marge, quasiment hors champ.

Pour son premier long-métrage, qui fut l'une des belles découvertes du dernier Festival de Cannes (à la Quinzaine des Réalisateurs), le cinéaste suisse Blaise Harrisson emprunte un chemin très fréquenté par le cinéma depuis exactement soixante ans et la découverte des Quatre cents Coups. Mais le film est situé aujourd'hui; ces adolescents vivent dans la deuxième décennie du XXIe siècle.

Même si son Pierre-André est plus âgé que l'Antoine Doinel de François Truffaut, il s'agit bien d'un récit de passage entre deux âges, fortement inspiré par la biographie de l'auteur: Harrison est né et a grandi dans le Pays de Gex, le lycée où vont –et le plus souvent ne vont pas– ses personnages est celui où il a étudié.

Généreux, jamais charmeur

Les Particules s'inscrit dans une filiation désormais très riche. Tout autant que l'histoire qu'il raconte, son enjeu repose dès lors largement sur la manière dont son réalisateur trouvera sa place dans ce cadre désormais bien stabilisé du film d'ados –quasiment un genre cinématographique– et parviendra à faire percevoir la singularité de son regard, la justesse de sa sensibilité.

Sa réussite, qui ne cesse de se confirmer à mesure que se déroule la projection, tient entre autres à la présence du LHD, intrigante de mystère magique et de rigueur scientifique, et à une circulation tout en finesse entre l'infiniment grand (qui est aussi l'Adolescence et l'Âge adulte avec leurs majuscules, comme trop vastes catégories) et l'infiniment petit: le cas particulier d'un garçon sans signe ni comportement particuliers, Pierre-André.

On n'est pas sérieux quand on a 17 ans, mais comment sortir des chemins tout tracés? | Via Les Films du Losange

Elle tient, beaucoup, à la manière de filmer celui-ci et ses potes, de virées sans but dans des bars tristes en classes de maths subies sans même faire semblant de vouloir apprendre, d'expériences avec les productions du dealer du coin en blagues et gesticulations de gamins rebelles sans bien savoir contre quoi.

Elle tient enfin aux interprètes, filles et garçons, remarquablement choisis pour ne pas être remarquables et auxquels le film, plan après plan, offre une existence quand même, une réalité, des sentiments. C'est la générosité et la beauté de ce film, qui jamais ne cherche à être charmeur.

Parmi ces interprètes, Thomas Daloz dans le rôle principal mérite une mention spéciale. Il condense cette opacité inquiète, maladroite, mal dans sa peau, qui tâtonne l'invention d'instants où enfin quelque chose pourrait naître, ou changer.

D'autres états possibles du monde, d'où qu'ils viennent. | Via Films du Losange

Peu à peu se produisent autour de lui des phénomènes qui peuvent relever de son imagination, des champignons hallucinogènes ou de l'invention du réalisateur qui fut peu ou prou ce garçon-là –ou même de la proximité du LHD, pourquoi pas?

Qu'importe, cette perméabilité éprouvée à d'autres possibles états du monde existe comme promesse, dont on ignore ce qu'elle offrira à ce Pierre-André de fiction mais dont on comprend bien qu'elle est en train d'être tenue pour Blaise Harrisson par le cinéma.

Cette promesse a pris forme et force, aux confins d'un réel très réel et d'une rêverie légitime, vitale. Et ça fait cela: un film.

Les Particules
de Blaise Harrison, avec Thomas Daloz, Néa Lüders, Salvatore Ferro.

Séances

Durée: 1h38. Sortie le 5 juin 2019

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